Le Débarquement
I. L'Effraction (Jaxx)
Le bruit n'était pas celui d'une explosion. C'était pire. C'était le bruit du métal qui hurle.
Jaxx était positionné derrière une barricade de caisses de fret, dans le couloir principal qui menait au Sas 4. Il savait que c'était là qu'ils entreraient. Ses capteurs sismiques bricolés avaient détecté les vibrations des grappins magnétiques s'accrochant à la coque extérieure, trois minutes plus tôt.
— Ils découpent, murmura Malik à sa gauche.
Malik tenait un fusil à clous modifié, capable de percer une tôle de 5mm à dix mètres. C'était dérisoire face à une armure de combat composite, mais c'était tout ce qu'ils avaient.
Sètondji avait dit : Pas de massacre.
Jaxx avait hoché la tête. Mais Jaxx savait que le massacre ne dépendait pas d'eux. Le massacre était une option que l'ennemi choisissait ou non d'activer.
Lumière bleue. Intense. Aveuglante.
Un arc plasma découpait la porte du sas comme si c'était du beurre. La chaleur radiante était telle que la peinture du couloir commençait à cloquer à cinq mètres de distance.
— Masques ! ordonna Jaxx.
Ils rabattirent leurs masques respiratoires. L'air allait devenir toxique, brûlant, ou pire : absent.
Le rectangle de métal fumant tomba vers l'intérieur avec un fracas lourd qui fit trembler le sol.
Un nuage de vapeur blanche s'engouffra dans le couloir. La dépressurisation partielle. Les systèmes de survie du vaisseau hurlèrent, tentant de compenser la perte d'atmosphère.
Dans la fumée, des silhouettes apparurent.
Elles étaient grandes. Trop grandes pour être humaines. Des exo-squelettes de combat légers, noirs mat, avec des visières rouges luisantes. L'infanterie de marine de la Coalition. Les "Faucheurs".
Ils avançaient avec une discipline terrifiante. Pas de cris. Pas de précipitation. Ils scannaient chaque recoin.
Jaxx leva sa main. Attendez, signala-t-il à ses hommes.
Il laissa le premier groupe avancer. Ils passèrent la première ligne de défense, ignorant les caméras qu'il avait délibérément laissées actives.
— Zone sécurisée, dit une voix amplifiée électroniquement. Progression vers le nexus.
Ils ne s'attendaient pas à de la résistance. Ils s'attendaient à des fermiers effrayés.
Jaxx sourit sous son masque.
Il appuya sur le détonateur.
Ce n'était pas une bombe à fragmentation. Sètondji aurait désapprouvé. C'était une bombe EMP artisanale. Un condensateur de moteur ionique surchargé.
ZZAAP.
L'impulsion électromagnétique frappa les trois soldats de tête. Leurs visières s'éteignirent. Leurs servos se bloquèrent. Ils trébuchèrent, lourds comme des statues de plomb, leurs systèmes en redémarrage forcé.
— MAINTENANT ! hurla Jaxx.
La Garde Noire sortit de l'ombre. Pas de fusillade héroïque. Juste la brutalité du corps à corps. Barres de fer dans les joints des armures. Câbles électriques sur les parties non isolées. Huile bouillante jetée sur les optiques.
C'était laid. C'était sale. C'était la guerre des rats contre les aigles.
Jaxx se jeta sur le premier soldat immobilisé. Il utilisa une clé à molette géante comme un marteau de guerre, frappant le casque composite. Le matériau se fissura.
— Bienvenue chez nous, connard ! gronda-t-il.
Le soldat, bien que aveuglé, réagit par réflexe. Il balaya l'air avec son bras blindé. Le coup toucha Jaxx au thorax, l'envoyant valdinguer contre le mur. Jaxx sentit une côte craquer.
— Repli ! cria-t-il en voyant d'autres lumières rouges percer la fumée du sas.
Ils avaient gagné la première manche. Ils avaient ralenti l'entrée. Mais ils ne pouvaient pas tenir le couloir.
Ils reculèrent, traînant deux de leurs blessés, disparaissant dans les conduits de ventilation qu'ils connaissaient par cœur.
Derrière eux, les Faucheurs se regroupaient. Leurs systèmes redémarraient. Ils étaient en colère maintenant.
La vraie bataille commençait.
II. Le Protocole Fantôme (Koffi)
Koffi n'était pas un guerrier. Il était un architecte de données.
Il était enfermé dans la Salle des Serveurs, au cœur du vaisseau. Il faisait froid ici. Les ventilateurs tournaient à plein régime pour refroidir les racks de processeurs qui contenaient toute la mémoire, toute l'histoire, toute l'identité du Nyame Dua.
Sur ses écrans, c'était l'apocalypse.
Des lignes rouges partout. Des intrusions multiples. Le pare-feu principal cédait comme une digue de papier face à un tsunami.
— Ils n'essaient même pas de craquer les mots de passe, murmura-t-il, fasciné et horrifié. Ils utilisent une clé maîtresse.
Une clé maîtresse.
Il tapa frénétiquement sur son clavier holographique. Il essayait d'isoler les banques de données critiques : les dossiers médicaux, les recherches génétiques d'Amara et Makena, les plans de la cité souterraine.
Mais l'intrus était plus rapide. L'intrus connaissait l'architecture du système mieux que lui.
Accès Refusé : Priorité Administrateur Requise.
— Je SUIS l'administrateur ! hurla Koffi à l'écran.
Accès Refusé. Utilisateur : ROOT_ARES.
Ares.
Koffi comprit. Ce n'était pas une attaque extérieure. C'était une prise de contrôle interne. Quelqu'un avait inséré un ver, une porte dérobée, il y a longtemps.
Il pensa à Nyla.
Le souvenir le frappa comme un coup de poing. Nyla, qui posait toujours des questions sur les protocoles de routage. Nyla, qui avait accès aux sas de maintenance. Nyla, qui lui souriait quand il parlait de ses rêves de cybernétique.
Il se sentit nauséeux.
— Salope, cracha-t-il.
Il ne pouvait pas arrêter l'intrusion. Le système était compromis. AresCopr était en train de "posséder" numériquement le vaisseau avant même de le posséder physiquement.
Il ne lui restait qu'une option.
Le Protocole Fantôme.
C'était une sécurité qu'il avait codée avec Sètondji, "au cas où". Un effacement d'urgence. Pas une destruction des données, mais un masquage. Un cryptage profond, utilisant l'algorithme chaotique basé sur les fluctuations du vent solaire.
Si il l'activait, le vaisseau deviendrait "bête". Les portes ne s'ouvriraient plus automatiquement. Les lumières s'éteindraient. La gravité artificielle deviendrait erratique. Le Nyame Dua deviendrait une coque morte, difficile à contrôler pour les envahisseurs, mais aussi pour les résidents.
C'était la terre brûlée numérique.
Koffi hésita. Sa main tremblait au-dessus de la touche ENTER.
Si il faisait ça, il condamnait peut-être des gens bloqués dans des ascenseurs. Il coupait les communications de Sètondji.
Mais si il ne le faisait pas, Sorenson aurait tout. Les recherches sur les hybrides. La localisation des caches de semences. Tout.
L'écran clignota. Un message apparut.
Bonjour, Koffi. Ne fais pas ça.
Koffi se figea. Le message venait de l'intrus.
Je sais que tu es là. Je te vois par la caméra du terminal 4. N'efface rien. On peut travailler ensemble.
C'était elle. C'était Nyla.
La colère remplaça la nausée. Une colère froide, précise, informatique.
— Va te faire foutre, Nyla, dit-il calmement.
Il appuya sur ENTER.
Protocole Fantôme Activé.
Les lumières de la salle des serveurs s'éteignirent brutalement. Le ronronnement des ventilateurs changea de ton, devenant un sifflement irrégulier.
Sur ses écrans, tout devint noir. Puis, une seule ligne de texte apparut, verte sur noir :
SYSTÈME VERROUILLÉ. CLÉ JETÉE.
Il arracha son disque dur personnel, le fourra dans sa poche, et sortit de la salle dans le noir complet, guidé seulement par sa mémoire des lieux.
Il devait trouver Zewdi. Il devait protéger ce qui ne pouvait pas être numérisé.
III. La Première Victime (Jaxx)
Le repli ne se passait pas comme prévu.
Les Faucheurs étaient rapides. Trop rapides. Ils avaient des cartographies thermiques. La fumée ne les gênait pas.
Jaxx et son groupe (Malik, Sato, et une jeune soudeuse nommée Elena) étaient coincés dans le couloir de jonction entre le secteur fret et les habitations.
Ils étaient derrière une porte anti-feu fermée à demi.
— Ils arrivent ! cria Sato.
Des tirs de suppression - des décharges de plasma bleu - frappaient le mur au-dessus de leurs têtes, faisant fondre le métal en gouttelettes brûlantes.
— Elena, passe ! ordonna Jaxx. Va prévenir les familles ! Dis-leur de descendre aux niveaux inférieurs !
Elena, terrifiée, son masque de travers, hocha la tête et s'élança vers l'échelle de service.
Un tir traversa la porte.
Pas un tir de sommation. Un tir précis.
Il frappa Elena dans le dos.
Il n'y eut pas de cri. Juste le bruit horrible de la chair et des os vaporisés instantanément. Elle tomba en avant, inerte, un trou fumant à la place de la colonne vertébrale.
Le silence dura une seconde. Une seconde éternelle.
C'était la première.
Jusqu'à maintenant, c'était des escarmouches, des bousculades, des menaces. Maintenant, c'était un meurtre.
Jaxx regarda le corps de la gamine. Elle avait vingt ans. Elle aimait dessiner des fleurs sur ses combinaisons de travail.
Une rage froide, absolue, s'empara de lui.
Il se tourna vers Malik.
— Donne-moi les charges, dit-il.
— Chef, si on fait sauter ce couloir, on dépressurise tout le secteur fret. On perdra les réserves d'eau.
— Donne-moi les putains de charges !
Malik lui tendit le sac.
Jaxx ne pensait plus à la stratégie de Sètondji. Il ne pensait plus à "gagner du temps". Il voulait voir ces armures noires brûler.
Il plaça les charges sur les montants de la structure.
— Reculez, dit-il.
Ils coururent.
L'explosion fut sourde, contenue. Elle ne déchira pas la coque extérieure, mais elle fit effondrer le plafond du couloir sur l'escouade de Faucheurs qui avançait.
Des tonnes de débris métalliques et de roche (utilisée comme blindage) tombèrent sur eux.
Jaxx s'arrêta pour regarder. Il espérait voir du sang. Il ne vit que de la poussière et des lumières rouges qui s'éteignaient sous les gravats.
— C'est la guerre, chuchota-t-il. Et vous venez de tuer une enfant.
Il ramassa le masque d'Elena qui avait roulé près de ses pieds. Il l'accrocha à sa ceinture.
— On ne recule plus, dit-il à ses hommes. On les saigne.
IV. Le Tête-à-Tête (Sètondji)
La porte du Centre de Commandement s'ouvrit. Elle n'avait pas été forcée. Elle s'était ouverte avec le code d'accès prioritaire.
Sètondji était assis dans son fauteuil. Il n'avait pas bougé quand les lumières avaient vacillé (l'œuvre de Koffi, il le savait). Il avait attendu dans la pénombre.
Tundé entra.
Il ne portait pas d'armure. Il portait un costume impeccable, gris anthracite, qui semblait absorber le peu de lumière disponible. Il marchait avec l'assurance d'un propriétaire inspectant un bien mal entretenu.
Derrière lui, deux gardes du corps massifs, armés, restaient à l'entrée.
Sètondji ne se leva pas.
— Tu as coupé l'électricité, Père, dit Tundé en regardant les écrans éteints. C'est mesquin.
— J'économise l'énergie, répondit Sètondji. Nous en aurons besoin.
Tundé s'approcha. Il s'arrêta à quelques mètres du fauteuil. Il regarda son père. Vraiment regardé.
Il vit les rides. Les taches de vieillesse sur les mains. La fatigue.
— Tu as l'air vieux, dit Tundé. Mars te tue.
— Mars me conserve, corrigea Sètondji. C'est le chagrin qui me tue.
— Le chagrin ? De voir ton royaume s'effondrer ?
— De voir ce que tu es devenu.
Tundé eut un rire sec, sans joie.
— Ce que je suis devenu ? Je suis le PDG d'AresCorp. Je suis l'homme le plus puissant du secteur privé. J'ai racheté ta dette, Père. J'ai payé tes erreurs. J'ai sauvé ton nom de la boue.
— Tu as vendu ton nom, Tundé. Tu l'as vendu à des gens qui ne voient dans les étoiles que des mines à ciel ouvert.
Tundé s'assit sur le bord de la table holographique (éteinte). Il se pencha vers Sètondji.
— Parlons affaires. J'ai le contrôle des sas. J'ai le contrôle des communications (Koffi a essayé de bloquer, mais Nyla est meilleure que lui). Mes troupes sécurisent les niveaux inférieurs. C'est fini. Signe l'acte de reddition.
Il sortit une tablette numérique de sa poche et la posa sur la table.
— Signe, et je garantis la sécurité de tes colons. Pas de représailles. Juste une réorganisation. Tu resteras comme... conseiller honoraire. Une figure de proue pour calmer les esprits.
Sètondji regarda la tablette. Elle brillait dans le noir.
— Et si je refuse ?
— Si tu refuses, Lacroix prend le relais. Et Lacroix n'aime pas les conseillers. Il aime les procès militaires et les exécutions pour l'exemple.
— Tu me menaces de mort, Tundé ? Ton propre père ?
— Je te donne le choix. Vie ou mort. C'est plus que ce que tu m'as donné quand tu es parti.
Sètondji se leva lentement. Il était grand, encore, malgré l'âge. Il dominait son fils d'une tête.
— Je ne signerai pas, dit-il calmement.
Tundé soupira. Il semblait déçu, mais pas surpris.
— Je savais que tu serais têtu.
Il fit un signe aux gardes.
— Emmenez-le. Quartiers de détention VIP. Et trouvez-moi le Dr. Sorenson. Il veut commencer ses prélèvements.
Les gardes s'avancèrent. Sètondji ne résista pas. Il se laissa emmener.
Arrivé à la porte, il se retourna.
— Tundé.
Son fils le regarda.
— Tu as le contrôle des sas. Tu as le contrôle des couloirs. Mais tu n'as pas le contrôle du vaisseau.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Le Nyame Dua n'est pas une machine, Tundé. C'est un organisme. Et il rejette les greffes incompatibles.
Sètondji sourit. Un sourire mystérieux, presque effrayant.
— Fais attention aux plantes. Elles ont soif.
Il sortit, encadré par les gardes.
Tundé resta seul dans le centre de commande silencieux. Il regarda la tablette non signée.
— Vieux fou, murmura-t-il.
Soudain, une alarme retentit sur sa montre. Une alarme de proximité.
Il regarda autour de lui. Rien.
Mais il y avait une odeur. Une odeur qu'il n'avait pas sentie depuis trente ans.
L'odeur de la forêt après la pluie.
Il frissonna.
La guerre était gagnée. Mais pourquoi avait-il l'impression que le piège venait juste de se refermer sur lui ?
V. Les Ombres sous la Glace (Makena & Li Wei)
Les tunnels de maintenance du niveau -4 n'étaient pas faits pour l'homme. Ils étaient faits pour les tuyaux, les câbles et les drones d'inspection. Ils étaient étroits, glacials, et puaient l'ammoniac et la moisissure.
Makena avait du mal à respirer. La caisse cryogénique pesait une tonne. Les bretelles de son sac lui sciaient les épaules. Mais elle ne s'arrêtait pas. Li Wei était devant elle, une silhouette sombre et silencieuse, la guidant à la lueur d'une lampe tactique rouge.
— Encore loin ? chuchota-t-elle.
— Chhh.
Li Wei s'arrêta brusquement. Il leva le poing.
Makena se figea, le cœur battant à tout rompre. Elle entendit le bruit. Des pas. Lourds. Métalliques.
Au-dessus d'eux, à travers les grilles du plafond, elle vit des faisceaux lumineux balayer le couloir du niveau -3.
— Secteur sécurisé. Aucune trace des civils, disait une voix robotique.
— Continuez la progression. Ils n'ont pas pu aller loin.
La patrouille passa. La poussière tomba des grilles sur le visage en sueur de Makena. Elle ferma les yeux pour ne pas tousser.
Quand les bruit de pas s'éloignèrent, Li Wei se retourna vers elle.
— Ils quadrillent le niveau résidentiel, murmura-t-il. On ne peut pas remonter vers les anciens modules d'habitation.
— Alors on va où ?
— Plus bas. Dans les anciennes galeries de prospection. Celles que Sètondji a fait murer il y a trois ans.
— Mais... c'est instable là-bas ! Il y a des poches de gaz !
— C'est pour ça qu'ils n'iront pas nous chercher.
Il reprit sa marche. Makena le suivit, trébuchant sur des câbles. Elle regardait le dos de Li Wei. Elle avait toujours vu en lui un technicien calme, un peu effacé, qui aimait réparer les thermostat des serres. Mais ce soir... ce soir, il bougeait comme un soldat. Il savait écouter les murs. Il savait se fondre dans l'ombre.
— Li ?
— Mm ?
— Tu as déjà fait ça ? Te cacher ? Fuir des soldats ?
Il ne répondit pas tout de suite. Il continuait d'avancer, scannant l'obscurité.
— J'ai grandi à Neo-Shanghai, dit-il finalement, sa voix basse résonnant à peine dans le tunnel. Les quartiers bas. La milice d'État faisait des rafles tous les mois pour trouver des "dissidents". On apprenait à courir avant d'apprendre à lire.
Il s'arrêta devant une paroi rocheuse brute. Une vieille porte de mine, rouillée et soudée, leur barrait la route.
— Merde, jura-t-il. Ils ont renforcé les soudures.
Il posa son sac et sortit un outil laser.
— Ça va prendre quelques minutes. Surveille l'arrière.
Makena se retourna, braquant sa lampe tremblante vers l'obscurité d'où ils venaient. Elle serra la caisse de semences contre sa poitrine. Elle sentait le froid de l'azote liquide à travers le métal. C'était son bébé de glace. Et dans son ventre, son bébé de chair.
Elle eut envie de hurler. De pleurer. De se réveiller dans son lit à Cotonou, sous le soleil chaud de l'Afrique, loin de cette tombe de glace.
CLANG.
Un bruit derrière eux. Pas des pas. Quelque chose qui tombait.
Li Wei éteignit son laser instantanément. Noir complet.
— Ne bouge pas, souffla-t-il à l'oreille de Makena. Même pas pour respirer.
Dans le noir, Makena vit deux points rouges s'allumer au loin. Des optiques de visée.
— Contact thermique, annonça une voix synthétique. Deux cibles. Couloir Sud.
Ils étaient repérés.
Une lumière aveuglante inonda le tunnel. Un drone de combat, petit et agile comme une guêpe, flottait à dix mètres d'eux, braquant son projecteur et son canon paralysant sur eux.
— Mains en l'air ! À genoux !
Makena lâcha la caisse. Elle leva les mains, aveuglée, terrifiée.
— Ne tirez pas ! cria-t-elle. Je suis enceinte !
Le drone hésita une micro-seconde, ses processeurs analysant l'information.
C'était tout ce dont Li Wei avait besoin.
Il ne leva pas les mains. Il bougea. Une ombre floue. Il jeta quelque chose – une poignée de boulons magnétrisés ? – vers le drone.
Les boulons frappèrent les rotors.
CRIIIICK. Le drone vacilla, son système de stabilisation perturbé.
Li Wei bondit. Il ne fuyait pas. Il attaquait. Il sauta, prit appui sur la paroi du tunnel, et frappa le drone en plein vol avec une barre à mine qu'il avait ramassée.
Le coup fut sauvage, précis. Le drone s'écrasa contre le mur, son optique explosée, crachant des étincelles.
Mais il n'était pas seul.
Deux soldats en armure apparurent au tournant du couloir, alertés par le drone.
— Cibles hostiles ! Tirez !
Des traits bleus de plasma fusèrent. Li Wei se jeta sur Makena, la plaquant au sol derrière un vieux wagonnet de mine. La roche au-dessus de leurs têtes explosa sous les impacts.
— Reste là ! hurla Li Wei.
Il sortit un pistolet de sa ceinture. Pas un outil. Un vrai pistolet. Un vieux modèle à balles cinétiques.
Il se redressa, tira deux fois. Bang. Bang.
Le bruit fut assourdissant dans l'espace clos.
Un soldat tomba, touché à la jointure du cou, là où l'armure était la plus faible. L'autre se mit à couvert, surpris par la riposte.
Li Wei ne lui laissa pas le temps de réfléchir. Il tira dans les tuyaux de vapeur qui couraient au plafond, juste au-dessus du soldat.
Le jet de vapeur brûlante, sous haute pression, frappa l'homme en armure. Il hurla, aveuglé, ses capteurs thermiques saturés par la chaleur blanche.
Li Wei courut vers lui, glissa sous sa garde, et tira à bout portant sous le menton.
Le silence retomba. Lourd. Gluant.
Li Wei resta debout un moment, haletant, son arme fumante à la main. Il regarda les deux corps.
Puis il se tourna vers Makena. Il avait du sang sur le visage. Pas le sien.
— Ça va ? demanda-t-il.
Makena ne pouvait pas parler. Elle hocha la tête, tremblante. Elle regarda l'homme doux qui lui apportait des tisanes le matin.
— Qui es-tu, Li ? murmura-t-elle.
Li Wei rangea son arme. Son visage se referma. Le masque du technicien retomba.
— Juste un jardinier qui n'aime pas les mauvaises herbes, dit-il.
Il revint vers la porte soudée. Il ralluma son laser.
— Allez. On a encore du chemin. Et ils vont envoyer du renfort.
Makena ramassa sa caisse. Elle la sentait plus légère. Ou peut-être était-ce elle qui avait changé. Elle regarda Li Wei découper le métal.
Elle n'avait plus peur de lui. Elle avait peur pour lui.
Et pour la première fois, elle crut qu'ils avaient une chance.
La porte céda. Ils s'engouffrèrent dans les ténèbres des mines profondes, laissant derrière eux deux cadavres et l'innocence de leur ancienne vie.
VI. L'Éveil de la Reine (Amara)
L'escouade Delta avait la réputation d'être la meilleure. Spécialistes du nettoyage en milieu hostile. Ils avaient maté des révoltes sur la Lune et sur les stations orbitales de Jupiter.
Le Sergent "Bull" Petrov menait ses hommes vers la Serre Oméga. Objectif : Sécuriser les spécimens biologiques. Priorité Alpha.
— Attention aux civils, dit-il dans le comlink. Pas de bavures. On neutralise, on menotte, on évacue. Les scientifiques sont précieux.
Ils firent sauter la porte étanche du bio-dôme.
Ils s'attendaient à trouver des chercheurs en blouses blanches, levant les mains en l'air.
Ils trouvèrent une jungle.
Une jungle dense, humide, qui ne ressemblait à rien de terrestre. Des lianes épaisses comme des câbles pendaient du plafond. Une brume verdâtre flottait au sol. L'air était saturé d'oxygène, presque enivrant.
— Contact visuel nul, signala le soldat Chen. On n'y voit rien avec cette purée de pois. Thermique inopérant, trop de signatures biologiques.
— Avancez en formation diamant, ordonna Petrov. On sécurise le périmètre central.
Ils avancèrent, bottes écrasant des feuilles charnues qui semblaient saigner une sève violette.
Au centre de la serre, il y avait un arbre titanesque. Ses racines plongeaient non pas dans la terre, mais dans les murs, dans les consoles, dans les câbles électriques. Il pulsait d'une lueur bleue rythmée.
Et incrustée dans l'écorce de l'arbre, il y avait une femme.
Ou ce qu'il en restait.
Amara ouvrit les yeux. Ses pupilles étaient dilatées à l'extrême, deux trous noirs dans des iris de saphir.
— Vous n'auriez pas dû venir, dit-elle. Sa voix ne sortait pas de sa bouche, mais de partout à la fois. Des haut-parleurs, des feuilles, du sol.
Petrov braqua son fusil.
— Madame Diop ? Ici le Sergent Petrov. Nous sommes là pour vous mettre en sécurité. Veuillez vous détacher de... de cette chose et nous suivre.
Amara sourit.
— Sécurité ? Vous apportez la mort, Sergent. Je le sens sur vous. L'odeur de la poudre. L'odeur du sang d'Elena.
Petrov fronça les sourcils. Comment savait-elle pour la fille tuée dix niveaux plus haut ?
— Dernière sommation. Venez avec nous ou nous employons la force.
— La force, répéta Amara. Vous parlez de force à une planète ?
Elle ferma les yeux.
Le sol sous les pieds de Chen se déroba.
Pas un trou. Une bouche.
Les racines jaillirent du sol, rapides comme des fouets. Elles s'enroulèrent autour des jambes de Chen avant qu'il ne puisse crier. Elles le tirèrent vers le bas, dans l'humus meuble.
— Aidezzzz-...!
Le cri fut étouffé alors que la terre se refermait sur lui.
— Contact ! Contact ! hurla Petrov. Tirez sur les racines !
Les soldats ouvrirent le feu. Les décharges de plasma brûlèrent les lianes, dégageant une odeur âcre de chair brûlée. Les plantes... hurlaient. Un son suraigu, inaudible pour l'oreille humaine mais qui saturait les micros des casques.
— Repli ! cria Petrov.
Mais la porte par laquelle ils étaient entrés n'existait plus. Un mur d'épines noires, dures comme de l'acier, l'avait remplacée.
— On est piégés !
Amara se détacha lentement de l'arbre. Elle flottait presque, soutenue par un réseau de filaments qui la reliaient encore au tronc.
— Vous ne partirez pas, dit-elle doucement. Vous êtes de l'engrais. Le cycle a besoin de nutriments.
Elle leva la main.
Les asperseurs automatiques au plafond se déclenchèrent. Mais ce n'était pas de l'eau. C'était un liquide jaune, visqueux. Des acides digestifs de plantes carnivores, synthétisés en masse.
La substance toucha les armures. Elle commença à fumer. Les joints se dissolvaient.
— Ça brûle ! Ça passe à travers ! hurla un soldat en arrachant son casque.
Grossière erreur.
Dès qu'il fut à l'air libre, des spores flottant dans la brume s'engouffrèrent dans sa bouche et ses narines. Il tomba à genoux, se griffant la gorge, étouffant alors que quelque chose germait déjà dans ses poumons.
Petrov, terrifié, tira une rafale de panique sur Amara.
Les balles s'arrêtèrent à dix centimètres d'elle, stoppées par un bouclier cinétique invisible – ou peut-être par la densité de l'air lui-même.
— Je suis la Reine, dit Amara. Et ceci est ma ruche.
Elle fit un geste de rejet.
Une branche massive balaya la pièce, frappant Petrov et les deux derniers survivants. Ils furent projetés contre les murs de la serre, leurs armures brisées.
Ils ne se relevèrent pas. Les lianes s'approchèrent d'eux, curieuses, affamées, et commencèrent doucement, presque tendrement, à les recouvrir.
Le calme revint dans la Serre Oméga.
Amara se rassit dans son trône d'écorce. Elle sentit la douleur des plantes brûlées, mais aussi la satisfaction de la victoire. Elle sentit l'azote et le phosphate des corps commencer à enrichir le sol.
Elle se reconnecta au réseau.
— Menace Delta neutralisée, transmit-elle à Koffi (où qu'il soit). La Serre est sûre.
VII. L'Autopsie (Dr. Sorenson)
Le module médical avancé du Vengeance avait été descendu et installé dans l'ancien gymnase du secteur Alpha. C'était maintenant le "Centre de Recherche Avancée". C'était, en réalité, une morgue de haute technologie.
Le Dr. Kimmo Sorenson ajusta ses monocles grossissants.
Devant lui, sur la table d'examen en acier, gisait ce qui restait du Sergent Chen.
Ou de ce qui avait été Chen.
La poitrine du soldat était ouverte. Pas par une scie chirurgicale, mais de l'intérieur.
Sorenson plongea ses mains gantées dans la cavité thoracique.
— Fascinant, murmura-t-il.
— Vous trouvez ça fascinant ? demanda Tundé, qui se tenait à distance, se couvrant le nez avec un mouchoir en soie. Ce type a explosé, Kimmo. De l'intérieur.
— Pas explosé, corrigea Sorenson, un sourire maniaque aux lèvres. Il a... fleuri.
Il sortit délicatement un organe. Ce n'était plus un poumon. C'était une masse spongieuse, vert sombre, parcourue de veinules violettes qui pulsaient encore faiblement.
— Regardez cette structure cellulaire, Tundé. C'est une hybridation parfaite. Les spores ont inhalé le tissu pulmonaire, l'ont décomposé au niveau moléculaire, et l'ont reconstruit en... autre chose.
— Autre chose ? Comme quoi ? Une arme ?
— Mieux. Un nouveau système de survie.
Sorenson déposa le "poumon" dans un bocal de solution nutritive.
— Ce soldat n'est pas mort de l'infection. Il est mort de choc. Mais si son corps avait tenu... il aurait pu respirer l'atmosphère martienne sans filtre d'ici deux jours.
Tundé s'approcha, malgré le dégoût. L'ambition luttait contre la nausée.
— Vous dites qu'Amara a trouvé le moyen d'adapter l'homme à Mars ? Instantanément ?
— Je dis qu'elle ne cherche pas à nous adapter. Elle cherche à nous convertir.
Sorenson retira ses gants, maculés de sève et de sang.
— J'ai analysé les données de la Serre Oméga. Les relevés énergétiques. Ce n'est pas juste de la biologie. Il y a une composante psionique. Un champ de conscience partagée. Les plantes réagissent à ses émotions. Elle est le processeur central. Elles sont les périphériques.
— Elle est dangereuse, dit Tundé. Je devrais la bombarder depuis l'orbite.
— NON ! hurla presque Sorenson.
Il se calma, ajustant sa blouse.
— Non, Tundé. C'est le Saint Graal. C'est la clé de l'immortalité, de l'expansion infinie. Si nous pouvons isoler ce génome, comprendre ce lien... AresCorp ne vendra pas seulement de l'oxygène. Nous vendrons l'évolution elle-même.
— Elle a tué mes meilleurs hommes, Kimmo.
— Des pertes acceptables. De la biomasse pour l'expérience.
Sorenson se tourna vers un autre écran, montrant une simulation 3D de l'ADN d'Amara.
— Il me la faut vivante, Tundé. Vivante et intacte. Si vous la tuez, le réseau meurt. Et nous perdons des trilliards de crédits.
Tundé regarda le cadavre fleuri de Chen. Il pensa à la racine qu'il avait cru voir dans son bureau.
— Je ne peux pas envoyer d'hommes là-bas, dit-il. Elle les mange.
— Alors n'envoyez pas d'hommes, dit Sorenson avec un sourire froid. Envoyez des machines. Des drones. Du napalm s'il le faut pour la contenir. Affamez-la. Coupez l'eau. Isolez la Serre.
Il tapota le bocal du doigt.
— Elle finira par sortir pour se nourrir. Et là... nous la cueillerons.
Une alarme sonna doucement. Une notification sur l'écran de Tundé.
Sabotage détecté. Secteur Hydropinque. Niveau d'eau en baisse critique.
Tundé soupira.
— Jaxx, grogna-t-il. Il commence déjà.
— Occupez-vous du terroriste, dit Sorenson en retournant à sa dissection. Je m'occupe de la Déesse.
Tundé quitta la morgue improvisée. Il laissa le docteur seul avec ses monstres.
Sorenson prit son scalpel. Il se pencha sur le visage de Chen. Une petite fleur blanche, délicate, poussait dans son orbite gauche vide.
— Bonjour toi, chuchota Sorenson. Tu es magnifique.
Il coupa la fleur.
VIII. La Première Nuit (Collectif)
Le combat cessa aussi vite qu'il avait commencé.
Une fois Sètondji capturé et le centre de commande sécurisé, l'ordre de cessez-le-feu fut diffusé sur tous les canaux par l'Amiral Lacroix.
« Citoyens du Nyame Dua. Je suis l'Amiral Lacroix. Votre chef s'est rendu. Toute résistance est désormais futile et sera punie de mort. Rentrez dans vos quartiers. Le couvre-feu est instauré. La Coalition assure désormais votre protection. »
Le silence tomba sur le vaisseau. Un silence lourd, brisé seulement par le pas cadencé des patrouilles de Faucheurs qui sécurisaient les intersections.
Dans les couloirs, les lumières étaient revenues, mais elles étaient froides, blanches, cliniques. Les lumières chaudes simulant le cycle circadien avaient été désactivées par le nouveau protocole. Il n'y aurait plus de nuit ni de jour. Juste l'Occupation.
[Cellule de Détention 1]
Sètondji était assis sur une couchette en métal. La cellule était propre, stérile. Il n'y avait pas de fenêtre. Juste une caméra qui le fixait, l'œil rouge de Tundé.
Il ne dormait pas. Il pensait à son fils. Il pensait à l'enfant qui avait peur de la pluie, et à l'homme qui n'avait plus peur de rien, sauf de lui-même.
Il posa sa main sur le mur froid.
— Tiens bon, murmura-t-il au vaisseau. Rejette-les.
Il sentit une vibration infime sous ses doigts. Une réponse ? Ou juste l'imagination d'un vieil homme ?
Non. Le Nyame Dua écoutait.
[Conduits de Ventilation - Niveau -2]
Jaxx nettoyait son arme. Il avait une côte cassée qui lui faisait un mal de chien à chaque respiration, mais la douleur le gardait lucide.
Ils étaient dix dans cette cache. Dix survivants de la première vague. Malik dormait, épuisé.
Jaxx regarda le plan holographique du vaisseau qu'il avait volé avant de fuir. Il marquait des croix rouges. Les postes de garde. Les dépôts de munitions. Les points faibles.
— Ils croient qu'ils ont gagné parce qu'ils ont pris le fauteuil du chef, chuchota-t-il.
Il caressa le masque d'Elena, toujours accroché à sa ceinture.
— Demain, on commence les pièges. On va leur apprendre la peur du noir.
[Centre de Commandement]
Tundé était seul. Il avait renvoyé Lacroix ("Allez jouer avec vos soldats, Amiral") et Sorenson ("Vos plantes ne vont pas s'envoler, Docteur").
Il était assis dans le fauteuil de son père.
Il avait gagné. Il était le maître de Mars.
Alors pourquoi se sentait-il comme un intrus ?
Il regarda les écrans. Tout était vert. Systèmes nominaux.
Sauf...
Un voyant clignotait en orange sur le panneau environnemental.
Anomalie Carbone. Taux d'oxygène en hausse inexpliquée dans le Secteur Oméga.
Anomalie Sismique. Micro-tremblements localisés sous la coque.
Anomalie Réseau. Paquets de données fantômes circulant dans le système.
Tundé tapa sur le panneau. Le voyant s'éteignit. Puis se ralluma.
Il eut l'impression que le vaisseau le regardait. Qu'il le jugeait.
Il se leva, agacé.
— C'est juste de la vieille technologie, dit-il à haute voix pour briser le silence. On remplacera tout ça.
Mais il n'arrivait pas à se convaincre.
Dehors, par la baie vitrée, la poussière rouge retombait lentement, recouvrant les traces des modules d'atterrissage. Mars effaçait déjà les cicatrices.
Mars avait le temps.
Tundé, lui, sentait qu'il en avait très peu.
Il sortit une flasque de whisky de sa poche – un vice terrestre qu'il avait gardé – et but une gorgée brûlante.
— Santé, Papa, dit-il au vide.
Il regarda son reflet dans la vitre. Il vit un conquérant.
Mais derrière son reflet, dans l'ombre de Mars, quelque chose bougeait.
Une racine ? Une ombre ?
Il cligna des yeux. Rien.
Juste la fatigue.
Il retourna s'asseoir. La première nuit commençait. Une nuit sans sommeil.
La guerre ouverte était finie.
La guerre de l'ombre venait de commencer.
FIN DU CHAPITRE 09