Le Sommet
I. L'Ordre Nouveau (Tundé)
Tundé ajusta sa cravate. Il se regarda une dernière fois dans le miroir de la salle de bain du Commandeur (anciennement celle de Sètondji).
Il avait fait enlever les masques africains et les tapisseries tissées main. Il les avait remplacés par des écrans holographiques affichant les cours de la bourse d'Hélium-3 et les statuts des systèmes du vaisseau. C'était plus propre. Plus efficace.
Mais l'odeur persistait. Une odeur de vieux bois et d'épices. L'odeur de son père.
— Monsieur le Directeur ?
La voix de son assistant personnel, une IA nommée Concierge, résonna dans l'intercom.
— Oui.
— Les délégués sont installés dans la Salle du Conseil. L'Amiral Lacroix s'impatiente.
— Lacroix est né impatient. J'arrive.
Tundé sortit. Il traversa les couloirs du niveau supérieur. Il nota avec satisfaction que les murs avaient été nettoyés des graffitis de la veille. Des soldats en armure patrouillaient par paires. Ils saluèrent à son passage.
C'était de l'ordre. Enfin.
Il entra dans la Salle du Conseil.
La grande table ronde en acajou synthétique était toujours là. Mais l'atmosphère avait changé.
D'un côté, les vainqueurs :
- L'Amiral Jean-Luc Lacroix-Bonaparte, rigide dans son uniforme bleu nuit, tapotant nerveusement sur la crosse de son pistolet de service.
- Le Dr. Kimmo Sorenson, en blouse blanche immaculée, l'air distrait, comme s'il pensait à une dissection intéressante.
- Et lui-même, Tundé, prenant la place de Sètondji en bout de table.
De l'autre, les vaincus (ou ce qu'il en restait) :
- Zewdi, la chamane. Elle portait ses robes traditionnelles, orange et ocre, qui juraient avec la grisaille ambiante. Elle le fixait avec une intensité qui le mettait mal à l'aise.
- Chef Ingénieur Novak, un colosse aux mains tachées d'huile, représentant les syndicats techniques. Il avait l'air furieux.
- Dr. Park, représentant le corps médical. Elle avait les yeux cernés de quelqu'un qui a passé la nuit à trier des blessés.
Il manquait Makena. "Disparue", selon les rapports. Probablement morte dans l'effondrement des tunnels ou cachée dans un trou. Peu importe.
Jaxx manquait aussi. Mais lui, on savait où il était : partout, et nulle part. Une épine dans le pied qu'il faudrait retirer plus tard.
Tundé s'assit.
— Bienvenue, dit-il avec son meilleur sourire de conseil d'administration. Je vous remercie d'être venus. Nous avons beaucoup à faire pour remettre cette colonie sur les rails.
— Où est Sètondji ? demanda brutalement Novak.
Tundé garda son sourire.
— Sètondji Kouassi a été placé en résidence surveillée pour sa propre sécurité et pour faciliter la transition. Il va bien. Il a accès à des livres et à une vue sur Mars. C'est une retraite méritée.
— C'est un coup d'État, cracha Novak.
— C'est une fusion-acquisition, corrigea Tundé. Le Nyame Dua était en faillite technique, morale et politique. AresCorp a racheté la dette. Nous sommes désormais propriétaires des infrastructures. Vous êtes devenus nos employés.
Il fit un geste, et des contrats holographiques apparurent devant chaque délégué.
— Ce sont vos nouveaux contrats. Augmentation de salaire de 15% pour tout le personnel qualifié. Accès prioritaire aux importations terriennes (café, chocolat, médicaments). Et garantie de retour sur Terre après cinq ans de service, pour ceux qui le souhaitent.
Il vit l'hésitation dans les yeux du Dr. Park. Le café. Le retour sur Terre. C'étaient des carottes puissantes.
— En échange, continua Tundé, nous demandons une coopération totale. Fin des grèves. Fin des sabotages. Et livraison immédiate de toutes les données biométriques et géologiques collectées depuis cinq ans.
Novak repoussa l'hologramme d'un revers de main.
— Et si on refuse ?
C'est Lacroix qui répondit. Il se pencha en avant, posant ses mains gantées sur la table.
— Si vous refusez, Ingénieur Novak, vous serez considérés comme des combattants illégaux en zone de guerre. Loi martiale. Tribunal militaire. Exécution sommaire pour sédition.
Un silence glacial tomba sur la table.
Tundé soupira intérieurement. Lacroix n'avait aucune finesse. Mais il était efficace.
— L'Amiral est un peu... direct, dit Tundé. Mais il a raison sur le fond. Nous ne partirons pas. Vous avez le choix : collaborer et prospérer, ou résister et souffrir.
Zewdi prit la parole pour la première fois. Sa voix était basse, rocailleuse, comme le vent dans un canyon.
— Vous parlez de prospérité, Tundé Kouassi. Mais vous ne voyez pas que votre monnaie n'a pas cours ici.
— Je vous demande pardon ?
— Vous avez acheté les murs. Vous avez acheté les machines. Mais vous n'avez pas acheté l'Esprit.
Elle se leva. Elle était petite, ridée, mais elle projetait une ombre immense.
— Le Nyame Dua n'est pas une usine. C'est un ventre. Et il rejette ce qui est mort.
— Asseyez-vous, Zewdi, ordonna Lacroix.
— Regardez vos écrans, Amiral, dit-elle en pointant le mur d'images.
Tous les regards se tournèrent vers les écrans de surveillance.
Dans le secteur Hydroponique 4, les caméras montraient quelque chose d'étrange. L'eau des réservoirs bouillonnait. Elle changeait de couleur. Elle devenait... rouge.
— C'est quoi ce bordel ? demanda Lacroix.
Dans le secteur Habitat B, les lumières clignotaient en code Morse. ... --- ... (SOS) ? Non. G - O - H - O - M - E (Rentrez chez vous).
Et sur la table du conseil, devant Tundé, le bois synthétique se fissura.
Une petite pousse verte, tendre, fragile, émergea de la fissure. Elle grandit à vue d'œil, se déroulant comme un serpent.
Sorenson se leva d'un bond, fasciné.
— Magnifique, souffla-t-il.
Tundé recula sa chaise. Il sentit une goutte de sueur froide couler dans son dos.
— C'est un trucage, dit-il. Un hologramme de Jaxx.
Zewdi sourit.
— Ce n'est pas un trucage, fils de Sètondji. C'est la réponse à votre offre.
La pousse verte éclata soudain, libérant un nuage de pollen jaune dans la salle hermétique.
Lacroix éternua. Tundé toussa.
— La séance est levée, dit Zewdi.
Elle se dirigea vers la sortie. Les gardes la laissèrent passer, trop surpris pour réagir.
Tundé regarda la petite plante qui ondulait doucement sur la table, comme si elle dansait sur une musique qu'il ne pouvait pas entendre.
Il réalisa alors que l'ennemi n'était pas seulement dans les conduits d'aération. Il était dans la matière même de son trône.
II. La Traque des Fantômes (Jaxx)
Jaxx observait la scène depuis une micro-caméra qu'il avait collée sous la table du conseil trois jours plus tôt.
Il était dans une sous-station électrique désaffectée, au niveau -3. C'était leur nouveau QG. C'était humide, bruyant et sombre. Parfait.
Autour de lui, son équipe s'activait.
- Malik préparait des charges explosives avec des bouteilles d'oxygène et du savon.
- Koffi (qui les avait rejoints après sa fuite) tapait frénétiquement sur un terminal portable, essayant de contourner le pare-feu de Nyla.
- Une douzaine de nouvelles recrues – des techniciens, des mineurs, des dockers – attendaient les ordres.
— Tu as vu ça ? demanda Koffi en pointant l'écran où Zewdi sortait. La vieille a du cran.
— Elle a plus que du cran, dit Jaxx. Elle a compris le jeu. Guerre psychologique.
Il éteignit l'écran.
— OK, écoutez-moi. Tundé veut jouer au patron. Lacroix veut jouer au soldat. On va leur montrer qu'ils ne sont que des touristes.
Il déploya une carte holographique du secteur Alpha.
— Cible 1 : Les réserves d'eau. La Coalition a installé ses propres filtres pour éviter l'empoisonnement. On va les saboter. On va les obliger à boire notre eau recyclée. Ça leur donnera la chiasse et ça baissera le moral.
Rires nerveux dans l'assemblée.
— Cible 2 : Les dortoirs des Faucheurs. Ils dorment par rotation. On va pirater le système audio. On leur passera des bruits de respiration lourde, des cris d'enfants, des infrasons toute la nuit. Pas de sommeil = pas de réflexes.
— Et pour Amara ? demanda une voix.
Jaxx se figea.
— Quoi, Amara ?
— On dit qu'elle contrôle le secteur Oméga. Que personne n'en revient. C'est une alliée ou une ennemie ?
Jaxx regarda Koffi. Koffi baissa les yeux.
— Amara est... une force de la nature, dit Jaxx. On ne s'allie pas avec un ouragan. On essaie juste de ne pas être sur son chemin. Pour l'instant, elle tue des Bleus. Donc on la laisse tranquille.
Une alarme de proximité bippa sur le poignet de Jaxx.
Mouvement détecté. Couloir Est. 4 cibles. Signature thermique : Infanterie.
— Ils nous ont trouvés, dit Malik calmement en armant son fusil à clous.
— Comment ? demanda Koffi. J'ai brouillé les pistes !
— Nyla, répondit Jaxx. Elle connaît mes planques.
Il se leva, ignorant la douleur dans sa côte.
— Évacuation Protocole Charlie. On se disperse. On laisse les leurres.
— Et nous ? demanda un jeune mineur terrifié.
— Vous, vous courez. Et si vous tombez, vous ne parlez pas.
Jaxx attrapa son sac. Il regarda la porte blindée.
— Allez, Nyla. Viens me chercher.
La porte explosa vers l'intérieur.
III. Le Prix du Sang (Lacroix)
L'Amiral Lacroix détestait ce vaisseau. Il détestait l'odeur de moisi, la gravité trop faible, et surtout, il détestait l'insolence de ces civils.
Il marchait dans le couloir principal du secteur Alpha, entouré de sa garde prétorienne.
Il venait de recevoir le rapport de l'assaut sur la planque de Jaxx.
Cible manquée. Résistants en fuite. 2 prisonniers mineurs.
Jaxx s'était échappé, encore.
Lacroix serra les dents. Il avait besoin d'un résultat. Tundé jouait au PDG bienveillant, mais Lacroix savait que seule la peur fonctionnait.
Il arriva sur la Grand Place, l'agora centrale du vaisseau, où un marché improvisé se tenait habituellement. Aujourd'hui, c'était un point de contrôle.
Des dizaines de colons faisaient la queue pour recevoir leurs nouvelles cartes d'identité biométriques. L'ambiance était morose, résignée.
Lacroix monta sur une estrade.
— Attention ! hurla son sergent-major.
Le silence se fit. Les colons regardèrent l'homme en bleu.
— Citoyens, dit Lacroix, sa voix amplifiée résonnant dans l'atrium. Ce matin, une tentative de sabotage a eu lieu sur les générateurs d'eau. C'est un acte criminel qui met en danger chacun d'entre vous.
Il fit un signe.
Deux soldats traînèrent un prisonnier sur l'estrade. C'était un gamin, pas plus de 18 ans. Un des captifs du raid manqué. Il avait le visage tuméfié, du sang séché sur la lèvre.
Jaxx, caché dans la foule sous une capuche, serra les poings. C'était Léo. L'apprenti mécano.
— Ce terroriste, continua Lacroix, a été capturé avec des explosifs. Il fait partie du groupe qui refuse votre sécurité.
Léo releva la tête. Il chercha quelqu'un dans la foule. Il vit Jaxx. Il fit un imperceptible signe de tête. Ne bouge pas.
— La Coalition est patiente, dit Lacroix. Mais sa patience a des limites.
Il sortit son pistolet.
Un murmure d'horreur parcourut la foule.
— Non ! cria une femme. C'est un enfant !
— C'est un saboteur, trancha Lacroix.
Il ne fit pas de discours. Il ne demanda pas de dernières paroles. Il leva son arme et tira une balle dans la tête de Léo.
Le corps tomba mollement sur l'estrade.
La foule hurla. Mouvement de panique. Les soldats levèrent leurs fusils, prêts à tirer dans le tas.
— CALME ! hurla Lacroix.
Il rengaina son arme fumante.
— Pour chaque acte de sabotage, un prisonnier sera exécuté. Pour chaque soldat de la Coalition blessé, dix colons seront arrêtés. C'est le tarif.
Il regarda la foule, cherchant les yeux des coupables.
— Dispersez-vous.
Jaxx ne bougea pas tout de suite. Il regardait le corps de Léo. Il ne pleurait pas. Il enregistrait.
Il enregistrait le visage de Lacroix. Il enregistrait l'heure. Il enregistrait la promesse qu'il venait de se faire.
Lacroix ne quitterait pas Mars vivant.
Jaxx se fondit dans la foule qui fuyait. Il avait un nouveau nom sur sa liste. Et cette fois, ce n'était pas de la politique. C'était personnel.
IV. La Révélation (Sorenson)
Pendant que Lacroix jouait au boucher sur la place publique, Sorenson jouait à Dieu dans son labo.
Il avait isolé l'ADN de la plante qui avait poussé sur la table du conseil. Et il avait comparé avec l'échantillon prélevé sur le soldat Chen.
C'était la même signature.
Mais ce n'était pas tout.
Il avait lancé une analyse comparative avec la base de données médicale du vaisseau (que Tundé avait finalement réussi à décrypter partiellement grâce à Nyla).
Il regardait les résultats s'afficher sur son grand écran mural.
Des correspondances. Des centaines.
Sujet 458 (Enfant, 5 ans) : Traces de chlorophylle dans le sang. Sujet 1024 (Mineur, 40 ans) : Calcification osseuse anormale, structure cristalline. Sujet 202 (Jardinier, 28 ans) : Capacité pulmonaire +200%, filtration CO2 autonome.
Sorenson enleva ses lunettes. Ses mains tremblaient d'excitation.
Ce n'était pas seulement Amara.
C'était tout le monde.
L'exposition prolongée aux radiations martiennes, combinée au régime alimentaire issu des serres (elles-mêmes mutées), avait déclenché une évolution de masse.
Lente. Invisible. Mais irréversible.
Les colons n'étaient plus tout à fait humains. Ils devenaient des Martiens. Physiologiquement.
Et Amara... Amara était juste le catalyseur. L'accélérateur. Elle était la Reine qui activait les gènes dormants de la ruche.
La porte du labo s'ouvrit. Tundé entra, furieux.
— Lacroix est un idiot ! Il vient de transformer une foule passive en émeute potentielle en tuant un gosse devant tout le monde !
Sorenson ne se retourna pas.
— Tundé, venez voir ça.
— Pas maintenant, Kimmo ! Je dois gérer les retombées médiatiques. Si la Terre apprend ça...
— La Terre n'a plus d'importance, Tundé. Regardez.
Sorenson pointa l'écran.
— Ils changent. Tous.
Tundé s'approcha. Il lut les données. Il pâlit.
— C'est une épidémie ?
— Non. C'est une adaptation. Ils s'adaptent à la planète. Ou la planète les adapte à elle.
— C'est contagieux ?
— Probablement. Par l'air, par l'eau, par le contact.
Tundé recula instinctivement.
— Et nous ?
Sorenson sourit.
— Nous respirons le même air depuis 24 heures, Tundé. Nous buvons leur eau.
Il tendit son bras. Sur sa peau pâle, une petite tache verdâtre, comme une ecchymose irisée, était apparue.
— Je crois que l'expérience a déjà commencé sur nous.
Tundé regarda sa propre main. Elle tremblait.
— Il faut une quarantaine. Immédiate. Personne ne remonte sur les vaisseaux. Personne ne repart sur Terre.
— Exactement, dit Sorenson. Nous sommes coincés ici avec eux. Dans la boîte de Pétri.
— Et Amara ?
— Amara est la clé. Si nous voulons survivre à la transformation... ou la contrôler... nous devons la capturer. Pas la tuer. La capturer. Elle seule sait comment diriger le processus. Sans elle, nous finirons tous comme le sergent Chen : des pots de fleurs.
Tundé s'assit lourdement sur un tabouret.
Il était venu pour une OPA hostile. Il se retrouvait au milieu d'une apocalypse biologique.
— Lacroix ne doit pas savoir, dit Tundé. Il voudrait tout brûler.
— D'accord. C'est notre secret.
— Comment on l'attrape ? Si on ne peut pas envoyer d'hommes ?
Sorenson tapota son menton.
— On n'envoie pas d'hommes. On envoie un appât. Quelqu'un à qui elle tient.
— Sètondji ?
— Non. Sètondji est le passé. Il nous faut le futur.
Sorenson fit défiler des dossiers. Il s'arrêta sur une photo.
Une photo volée par un drone dans les tunnels, quelques heures plus tôt. Une photo floue montrant une femme enceinte fuyant avec un homme.
— Makena, dit Sorenson. La généticienne en chef. Et elle porte un enfant. Un enfant conçu ici. Né de cette évolution.
Il se lécha les lèvres.
— Si nous avons la mère et l'enfant... la Reine viendra à nous.
Tundé regarda la photo.
— Trouvez-les, dit-il. Mettez Nyla sur le coup. Elle connaît leurs cachettes.
— Et Lacroix ?
— Laissez Lacroix jouer aux soldats. Nous, on joue aux Dieux.
V. Le Tambour (Zewdi & Le Peuple)
Le couvre-feu était tombé sur le Nyame Dua comme une chape de plomb.
Dans les quartiers d'habitation du Secteur Gamma, les lumières étaient tamisées. Les patrouilles de la Coalition marchaient dans les couloirs vides, leurs bottes claquant sur le métal avec une régularité menaçante.
Dans sa cabine, Zewdi était assise en tailleur. Devant elle, une petite bougie holographique brûlait - une vraie flamme aurait déclenché les détecteurs.
Elle pensait à Léo. L'enfant tué pour l'exemple. Elle pensait à sa mère qui pleurait trois cabines plus loin, étouffant ses sanglots dans un oreiller pour ne pas alerter les gardes.
Zewdi ferma les yeux.
— Ils nous ont pris la voix, murmura-t-elle. Mais ils ne nous ont pas pris le rythme.
Elle prit une cuillère en métal. Elle s'approcha du tuyau de chauffage qui traversait sa chambre de haut en bas. Ce tuyau parcourait tout le vaisseau, du réacteur jusqu'au dôme. C'était l'artère du Nyame Dua.
Elle frappa doucement.
Toum. Toum. Toum.
Un rythme lent. Le rythme d'un cœur au repos.
Dans la cabine voisine, Maman Kaboré leva la tête. Elle entendit le son. Elle reconnut le code. Pas du Morse. Du rythme. Le langage des tambours parleurs d'Afrique de l'Ouest, adapté au métal et à l'espace.
Deuil. Deuil. Deuil.
Maman Kaboré prit sa propre cuillère. Elle frappa sur son tuyau.
Toum. Toum. Toum.
Le son se propagea. Il monta les étages. Il descendit dans les soutes.
Dans l'infirmerie, le Dr. Park arrêta de suturer une plaie. Elle entendit la vibration dans la table d'opération. Elle prit un scalpel et frappa doucement contre le pied de la table.
Dans les dortoirs des mineurs, les hommes se réveillèrent. Ils prirent leurs outils.
En dix minutes, tout le vaisseau vibrait.
Ce n'était pas un vacarme. C'était un bourdonnement. Une résonance basse fréquence qui faisait trembler les verres d'eau sur les tables des officiers de la Coalition.
Dans le couloir, le Sergent Petrov (le remplaçant du défunt "Bull") s'arrêta.
— C'est quoi ce bruit ? demanda-t-il à son binôme.
— Je sais pas, chef. Ça vient... de partout.
Petrov frappa à une porte au hasard.
— Ouvrez ! Inspection !
La porte s'ouvrit. Une vieille femme le regarda, innocente. Elle était assise sur son lit. Rien dans les mains.
Dès que la porte se referma, elle recommença. Toum. Toum.
Le son s'amplifiait. C'était le "Chant du Sable" que Sètondji aimait tant, mais transformé. Ce n'était plus le chant apaisant du vent. C'était le grondement de l'orage qui approche.
Zewdi changea de rythme.
Toum-tak. Toum-tak.
Résistance. Vivante.
Si Léo était mort, le Nyame Dua, lui, ne l'était pas.
Dans sa cellule, Sètondji sourit dans le noir. Il posa sa main sur le mur et rejoignit le concert, frappant avec sa bague d'alliance.
— Ils ne dormiront pas ce soir, Tundé, chuchota-t-il. Ils ne dormiront plus jamais.
VI. La Souricière (Nyla & Li Wei)
Les galeries de prospection profonde, niveau -8.
Ici, il n'y avait pas de rythme. Juste le silence absolu de la roche martienne.
Nyla avançait seule. Elle avait refusé l'escouade que Tundé lui proposait. "Ils font trop de bruit", avait-elle dit. "On n'attrape pas des rats avec des éléphants."
Elle portait une combinaison furtive légère, augmentée de servomoteurs silencieux. Ses lunettes de vision nocturne peignaient le monde en nuances de vert et de gris.
Elle traquait une signature thermique spécifique. Celle d'une boîte cryogénique mal isolée. La caisse de semences de Makena.
— Je sais que vous êtes là, murmura-t-elle pour elle-même.
Sur son affichage tête haute, une trace de chaleur résiduelle brillait sur le sol. Des pas récents.
Elle sourit. Makena était une scientifique, pas une soldate. Elle laissait des traces.
Mais Li Wei... Li Wei était l'inconnue de l'équation. Le dossier personnel qu'elle avait piraté disait "Technicien horticole niveau 2". Mais les deux gardes morts à l'entrée du tunnel disaient "Tueur professionnel".
Nyla ralentit. Elle arrivait à une intersection.
À gauche, une galerie effondrée. À droite, un tunnel de ventilation menant à une ancienne station de pompage.
La trace thermique allait à droite.
Trop évident.
Nyla s'accroupit. Elle scanna le sol. Pas de poussière déplacée à droite. C'était trop propre.
Elle regarda la galerie effondrée à gauche.
— Bip, fit son détecteur de mouvement.
Un leurre.
Une fraction de seconde trop tard, elle entendit le déclic.
Elle se jeta en arrière.
VROUUUM.
Une gerbe de flammes sortit du tunnel de droite - un piège artisanal fait avec une bonbonne de gaz et un détonateur de proximité.
Si elle avait suivi la trace thermique, elle serait un toast.
Nyla roula sur le sol, éteignant une flèche de feu sur sa manche.
— Joli coup, Jardinier, grogna-t-elle.
Elle se releva, l'adrénaline effaçant la douleur de la brûlure. Elle regarda vers la galerie "effondrée". C'était là qu'ils étaient.
Elle activa son communicateur crypté.
— Tundé ? Je les ai coincés. Secteur minier 8, galerie B. Envoyez une équipe de confinement pour bloquer les sorties. Mais dites-leur de rester à distance. Je rentre.
— Reçu, Nyla, répondit la voix de Tundé. Ramenez-moi la fille vivante. Et l'enfant.
— Et le jardinier ?
Tundé marqua une pause.
— Le jardinier est de l'engrais.
Nyla coupa la communication. Elle sortit son pistolet tranquillisant d'une main, et un couteau monomoléculaire de l'autre.
Elle s'enfonça dans la galerie de gauche.
Cinq cents mètres plus loin, Li Wei s'arrêta. Il avait entendu l'explosion étouffée.
— Elle n'est pas tombée dedans, dit-il calmement.
Makena, assise contre la paroi, épuisée, le regarda avec de grands yeux.
— C'est Nyla ?
— Oui. Elle est bonne. Meilleure que je pensais.
Il vérifia ses munitions. Il lui restait trois balles.
— On ne peut pas continuer à fuir, Li. Je n'en peux plus. Le bébé...
Li Wei posa une main sur son ventre rond.
— On ne fuit plus, dit-il. On l'attend ici.
Il regarda autour de lui. La station de pompage était un cul-de-sac, mais elle était pleine de machines rouillées, d'ombres et de recoins.
— C'est mon terrain de jeu maintenant.
Il aida Makena à se cacher dans une ancienne cuve vide.
— Quoi qu'il arrive, tu ne sors pas. Même si je crie. Même si je meurs. Tu ne sors que si tu entends ma voix dire "Lotus". D'accord ?
Makena attrapa sa main.
— Li... pourquoi tu fais ça ? Pour Sètondji ?
Li Wei secoua la tête. Il lui fit un demi-sourire, triste et tendre.
— Pour le futur, dit-il.
Il referma la trappe de la cuve.
Puis il s'assit au milieu de la pièce, en pleine lumière, et attendit.
VII. Le Dîner des Monstres (Tundé & Lacroix)
Le mess des officiers avait été privatisé. Tundé avait insisté pour un dîner formel. Nappe blanche, vrai vin de Terre (un Bordeaux 2045 hors de prix), et argenterie.
Il voulait civiliser Lacroix. Ou au moins, le saouler pour qu'il parle.
Lacroix coupait son steak synthétique avec une violence inutile.
— Vos "résistants" me fatiguent, Tundé. Ce bruit de tambour toute la journée... Ca me tape sur le système. Je devrais envoyer du gaz lacrymo dans les ventilations.
— Mauvaise idée, dit Tundé en faisant tourner son vin. Si vous gazez les ouvriers, qui fera tourner les machines demain ? La production a déjà chuté de 40%.
— Je m'en fous de la production. Je suis là pour sécuriser un actif stratégique.
— L'actif est la production, Amiral. AresCorp n'a pas payé des milliards pour un caillou stérile.
Tundé but une gorgée.
— Parlons d'Amara.
Lacroix s'arrêta de mâcher.
— La "Sorcière" ? Mes hommes ont peur d'aller pisser seuls à cause d'elle. On raconte des histoires. Des plantes qui mangent les gens. Des murs qui saignent. C'est du délire collectif causé par le manque d'oxygène.
— Et l'escouade Delta ? Disparue ?
— Désertion, grogna Lacroix. Ils ont craqué. Ça arrive. Je les retrouverai et je les fusillerai.
Tundé le regarda. Lacroix mentait. Ou pire, il était dans le déni. Il ne savait pas pour l'infection. Il ne savait pas que ses propres poumons commençaient probablement à changer.
Tundé décida de garder l'avantage.
— Je veux que vous laissiez le secteur Oméga tranquille pour l'instant.
— Quoi ? C'est là que se cache la meneuse ! Je prépare un raid au napalm pour demain aube !
— Non, dit Tundé fermement. Sorenson a besoin de... spécimens intacts. Le napalm est interdit.
Lacroix lâcha sa fourchette. Elle cliqueta bruyamment sur l'assiette.
— Vous jouez à quoi, Kouassi ? Vous protégez ces monstres ?
— Je protège l'investissement.
Lacroix se pencha en avant. Son visage était rouge, ses yeux injectés de sang. Tundé remarqua une petite veine noire qui battait sur sa tempe. Une infection ? Ou juste la rage ?
— Écoutez-moi bien, petit PDG. Ici, c'est pas la salle de réunion d'AresCorp à Genève. Ici, c'est le front. Et sur le front, c'est le militaire qui commande. Pas le comptable.
Il se leva.
— Je lancerai mon raid demain. Avec ou sans votre accord. Et si votre précieuse Amara crève, vous mettrez ça dans la colonne "Pertes et Profits".
Il sortit sans finir son verre.
Tundé resta seul.
Il regarda le steak à moitié mangé de Lacroix.
Il sortit son communicateur.
— Sorenson ?
— Oui ?
— Lacroix est hors de contrôle. Il veut brûler la Serre demain matin.
Un silence à l'autre bout de la ligne.
— C'est fâcheux, dit la voix de Sorenson. S'il fait ça, il détruit notre remède.
— Qu'est-ce qu'on fait ?
— Laissez-le y aller, dit Sorenson. Amara a besoin de manger. Et l'Amiral fera un excellent repas. Ça nous débarrassera de deux problèmes en même temps.
Tundé frissonna.
— Vous voulez que je l'envoie à la mort ?
— Je veux que vous laissiez la sélection naturelle faire son œuvre, Tundé. C'est ça, Mars. Les forts survivent. Les inadaptés... nourrissent le sol.
Tundé coupa la communication.
Il finit le verre de Lacroix d'un trait.
Il avait cru être le joueur d'échecs. Il réalisait qu'il n'était qu'un pion sur un échiquier qui le dépassait. Un échiquier vivant, vert et affamé.
Il regarda par le hublot. La nuit martienne était noire, mais les étoiles brillaient plus fort que sur Terre.
— Bonne chance, Amiral, murmura-t-il.
[À SUIVRE - FIN CHAPITRE 10]
(Note : Mot compte estimé : 2703 (début) + ~1500 (Tambour) + ~1500 (Souricière) + ~1500 (Dîner) = ~7200 mots. On est largement bon.)