La Flotte Grise
I. L'Oracle (Ayodele)
Le sable rouge chantait.
Ayodele l'entendait même à travers les murs épais de sa cabine. Une mélodie basse, granuleuse, comme un frottement d'os contre de la pierre. Ce n'était pas le vent. Le vent hurlait, sifflait, pleurait. Le sable, lui, chantait.
Il était assis par terre, jambes croisées, au milieu d'un cercle de désordre organisé. Des cartes stellaires déchirées, des morceaux de plastique colorés, des boulons volés dans les couloirs de maintenance.
Il avait dix ans, mais ses yeux en avaient mille. Ils étaient noirs, profonds, sans fond. Des puits de gravité qui aspiraient la lumière.
Il tenait un crayon bleu, usé jusqu'au bois. Il traçait une ligne courbe sur le sol métallique. Une trajectoire.
— Ils sont lourds, chuchota-t-il.
Personne ne l'entendit. Il était seul.
Mais le sable l'entendit. Le vaisseau l'entendit.
Ayodele posa sa main à plat sur le métal froid. Il ferma les yeux. Sous sa paume, il sentait les vibrations imperceptibles du Nyame Dua. Le battement de cœur du réacteur. Le flux binaire des données dans les câbles.
Mais par-dessus tout ça, il sentait l'Onde.
Une onde gravitationnelle, infime mais précise, qui venait du vide. Comme des ronds dans l'eau provoqués par des pierres jetées loin, très loin.
Cinq pierres.
Cinq montagnes de métal.
Il les visualisa. Elles n'étaient pas rouges comme Mars. Elles n'étaient pas blanches comme le Nyame Dua. Elles étaient grises. D'un gris mat, absorbant, affamé. Le gris des requins. Le gris des nuages d'orage sur Terre (il n'avait jamais vu d'orage, mais il en avait rêvé).
Ils portaient des noms de dieux morts et de conquérants oubliés. Charlemagne. Washington. Gagarine. Amaterasu. Rhodes.
Ils venaient pour reprendre ce qu'ils croyaient leur appartenir. Ils venaient avec le feu. Avec le bruit. Avec la colère.
Ayodele rouvrit les yeux. Il regarda son dessin. Cinq points gris encerclant un point rouge.
Il ajouta un détail. Des petits traits rouges sortant du point central.
— Le sang, dit-il.
La porte de sa cabine s'ouvrit. C'était Nala. La jeune apprentie de Zewdi. Elle portait un plateau avec un bol de bouillie d'algues.
Elle s'arrêta en voyant le dessin sur le sol.
— Ayodele ? Tu n'as pas mangé hier soir.
Il ne la regarda pas. Il regardait le vide entre les points gris.
— Je n'ai pas faim, Nala. Le vide me remplit.
Nala posa le plateau et s'agenouilla près de lui. Elle sentait le terreau et la menthe. Une odeur rassurante, terrestre.
— Qu'est-ce que tu dessines ? demanda-t-elle doucement.
— La fin du silence, répondit Ayodele.
Il leva enfin les yeux vers elle. Nala retint son souffle. Il y avait quelque chose de terrifiant dans le regard de l'enfant aujourd'hui. Une certitude glacée.
— Ils arrivent, Nala. Les oiseaux de fer. Ils viennent manger le soleil.
— De qui tu parles ? Des patrouilles ?
— Non. De la Nuée.
Il prit la main de Nala. Ses doigts étaient froids.
— Tu dois le dire à Zewdi. Et au grand chef.
— Sètondji ?
— Oui. Dis-leur de regarder derrière la lune. La lune qui fait peur.
— Deimos ?
Ayodele hocha la tête.
— Ils se cachent dans son ombre. Ils attendent que nous dormions.
Nala frissonna. Elle ne comprenait pas tout ce que disait Ayodele, mais elle savait qu'il ne mentait jamais. Il voyait des choses que les adultes ne voyaient pas. Il entendait ce que les radars ignoraient.
— Je vais... je vais aller voir Zewdi, promit-elle. Mange un peu, s'il te plaît.
Elle se leva et sortit précipitamment, oubliant son calme habituel.
Ayodele regarda le bol de bouillie. Il vit des ondes se former à la surface du liquide verdâtre.
Des ondes concentriques.
Comme des impacts.
Il repoussa le bol.
Il se prépara. Il devait être fort. Car quand le chant du sable s'arrêterait, les cris commenceraient.
Il se leva, serrant son dessin contre sa poitrine comme un bouclier de papier.
Il devait le dire lui-même à Sètondji. Nala ne suffirait pas. Personne n'écoutait les enfants, sauf quand ils criaient.
Alors il crierait. Avec le sable.
Avec une détermination surprenante pour son âge, il sortit dans le couloir, marchant d'un pas rapide vers le centre nerveux du vaisseau.
La guerre arrivait. Et il était le seul à entendre ses tambours.
II. L'Aveuglement (Jaxx & Koffi)
— Rien sur les capteurs longue portée.
Jaxx soupira, se frotta les yeux. Ça faisait trois jours qu'ils étaient en alerte maximale, depuis le sabotage des filtres. Trois jours sans sommeil, ou presque.
— Tu es sûr ? demanda-t-il.
Koffi, affalé devant sa console, ne prit même pas la peine de se retourner.
— Je suis sûr, Jaxx. L'espace est vide. Pas de signature thermique, pas d'écho radar, pas de transmission. Rien.
— Ils devraient être là, insista Jaxx. Si les calculs de trajectoire sont justes...
— Si, si, si, grogna Koffi. Si ma tante en avait, on l'appellerait mon oncle. Les faits sont là : y'a personne. Peut-être qu'ils ont fait demi-tour. Peut-être qu'ils ont explosé en route.
— La Coalition ne fait pas demi-tour.
Jaxx regarda l'écran tactique. Un globe rouge tournant lentement dans le vide noir. Mars. Si vulnérable. Si seule.
— Augmente la sensibilité des capteurs passifs, ordonna-t-il.
— Ça va nous donner plein de faux positifs, prévint Koffi. Des astéroïdes, des débris...
— Fais-le.
Koffi haussa les épaules, tapa une commande. L'écran se remplit de points blancs. Du bruit statique.
— Tu vois ? De la neige.
Jaxx plissa les yeux. Il cherchait... quelque chose. Une anomalie. Un motif.
C'est alors que la porte s'ouvrit. Sètondji entra, suivi d'Ayodele. Le petit garçon semblait minuscule à côté du géant béninois.
— Qu'est-ce qu'il fait là ? demanda Jaxx.
— Il dit qu'il a vu quelque chose, répondit Sètondji. Pas sur les écrans. Dans sa tête.
Koffi renifla.
— Génial. On a déjà une sorcière aux plantes, maintenant on a un oracle de dix ans. On est quoi, un vaisseau spatial ou une convention de marabouts ?
Sètondji ignora la remarque. Il posa une main sur l'épaule d'Ayodele.
— Montre-leur.
Ayodele posa son dessin sur la console de Koffi. Cinq points gris. Une trajectoire courbe.
— Ils sont là, dit-il en pointant un secteur vide de l'écran. Derrière la lune.
— Phobos ? demanda Jaxx.
— Deimos. La Terreur.
Koffi regarda le dessin, puis l'écran.
— C'est impossible. Deimos est de l'autre côté de la planète. S'ils étaient là, on les aurait vus arriver.
— Pas s'ils sont venus en silence, dit Ayodele. Moteurs coupés. En utilisant la gravité de Jupiter pour fronder.
Koffi se figea. Il regarda l'enfant avec une nouvelle intensité.
— Une fronde gravitationnelle jovienne ? C'est... c'est une manœuvre de dingue. Il faut une précision atomique.
— Ils sont précis, dit Ayodele.
Jaxx se pencha sur la console.
— Koffi. Oriente les capteurs vers Deimos.
— Jaxx, c'est ridicule...
— Fais-le !
Koffi soupira, mais obéit. Les antennes du Nyame Dua pivotèrent. Scannant l'obscurité derrière la petite lune irrégulière.
Pendant dix secondes, rien. Juste le bruit de fond cosmique.
Puis...
Un bip.
Faible. À peine audible.
Puis un autre.
Puis cinq.
L'écran de Koffi devint rouge.
[ANOMALIE DÉTECTÉE] [SIGNATURE THERMIQUE MULTIPLE] [CLASSIFICATION : CROISEURS LOURDS] [IDENTIFICATION : COALITION TERRIENNE]
Koffi pâlit. Sa voix trembla quand il parla.
— Putain de merde. Le gamin avait raison.
Jaxx sentit un froid glacial lui parcourir l'échine.
Ils étaient là. Pas dans trois jours. Maintenant.
— Alerte générale, dit Sètondji. Sa voix était calme, mais ses mains tremblaient. Réveillez tout le monde. Combattez ou cachez-vous. Mais préparez-vous.
Sur l'écran, cinq formes massives émergèrent de l'ombre de Deimos. Elles ne brillaient pas. Elles étaient mates, absorbant la lumière des étoiles.
La Flotte Grise.
III. Le Chaos (Makena)
Makena était dans la Serre Alpha quand l'alarme sonna.
Pas l'alarme stridente, paniquée, du sabotage. Une alarme différente. Grave. Profonde. Comme un glas à basse fréquence qui faisait vibrer les os.
[CODE NOIR. INCURSION ORBITALE CONFIRMÉE. CECI N'EST PAS UN EXERCICE.]
Le son résonna dans l'immense coupole transparente, ricochant contre les vitres renforcées qui la séparaient du vide martien.
Elle lâcha son sécateur. Il tomba dans la terre avec un bruit mat, ridicule face à l'immensité de ce qui s'annonçait.
Autour d'elle, le temps sembla se figer. Les autres jardiniers s'arrêtèrent, l'air hébété. Un homme lâcha un tuyau d'arrosage qui continua de cracher de l'eau précieuse sur le sol, formant une flaque de boue qui s'élargissait comme une tache de sang.
Puis, le temps redémarra en accéléré.
Des cris. Des courses. La panique pure, animale.
— Ils sont là ! hurla une femme en se précipitant vers la sortie, renversant un plateau de semis.
Makena, elle, ne bougea pas. Elle regarda ses plantes. Ses tomates. Ses épinards. Ses plants de soja modifiés. Des mois de travail. De l'amour distillé en chlorophylle.
Ils allaient tout détruire. Elle le savait. La Coalition ne venait pas pour cultiver. Elle venait pour raser et pour prendre. Ils couperaient l'eau pour assoiffer les résistants. Ils briseraient les vitres pour geler les récoltes.
C'était le siège qui commençait. La famine comme arme de guerre.
— Makena !
La voix était urgente, rude. Elle se retourna.
C'était Li Wei. Il courait vers elle, traversant les rangées de cultures, enjambant les plates-bandes avec une agilité de chat. Il ne portait pas sa tenue habituelle de technicien gris. Il portait un gilet tactique noir, multipoches, et une ceinture lourde d'outils qui ressemblaient étrangement à des armes.
Il l'agrippa par les épaules, la secouant.
— Réveille-toi ! Il faut partir ! Maintenant !
— Mes plantes... balbutia-t-elle.
— Au diable les plantes ! C'est toi qu'ils vont chercher ! Toi et Zewdi ! Les biologistes sont des cibles prioritaires pour Sorenson !
Il la tira vers l'arrière de la serre, loin des issues principales où la foule s'agglutinait déjà.
— Où on va ? demanda-t-elle, trébuchant.
— Pas au refuge principal. C'est là qu'ils s'attendront à vous trouver pour faire pression sur Sètondji. On va au plan B.
Il s'arrêta devant une armoire à outils verrouillée. Il tapa un code rapide, la porte s'ouvrit. À l'intérieur, pas de pelles ou de râteaux. Mais deux sacs à dos prêts, et une caisse métallique scellée, marquée du symbole de danger biologique.
— Prends ça, dit-il en lui lançant un sac. C'est de l'eau, des rations, des filtres à air, une balise de détresse cryptée.
— Et ça ? demanda Makena en pointant la caisse.
Li Wei posa sa main sur le métal froid. Son visage, habituellement si indéchiffrable, montra une fissure d'émotion.
— C'est l'avenir, dit-il. Des échantillons de tes meilleures souches. Des semences viables. Et... autre chose.
— Quoi ?
— Des cultures tissulaires. De la bio-banque. Si ils détruisent tout ici, on pourra recommencer ailleurs. Mais seulement si cette caisse survit.
Il la regarda dans les yeux.
— Tu dois la protéger, Makena. Comme si c'était ton enfant.
Makena posa instinctivement sa main sur son ventre. Elle ne lui avait rien dit. C'était trop tôt, à peine quelques semaines. Mais Li Wei savait. Il savait toujours. Ses yeux se posèrent sur sa main, puis remontèrent à son visage. Il y eut un échange silencieux, intense.
— Il y a plus que ta vie en jeu, murmura-t-il, confirmant le non-dit.
Les alarmes redoublèrent d'intensité. Une lumière rouge stroboscopique balayait la serre, donnant aux plantes une allure de forêt infernale.
— Viens. Les tunnels de maintenance.
Ils coururent. Makena portait la caisse contre elle, lourde, précieuse. Ils s'engouffrèrent dans une trappe au sol, dissimulée sous des sacs d'engrais.
En descendant l'échelle métallique, Makena jeta un dernier regard en arrière. La serre était vide maintenant, sauf pour le bruit de l'eau qui coulait toujours du tuyau abandonné.
Une oasis condamnée.
Elle ferma la trappe. Plongeant dans le noir et le bruit sourd des vibrations du vaisseau.
Dans les couloirs souterrains, c'était le chaos. Des familles entières s'entassaient, cherchant les abris anti-radiation. Des enfants pleuraient. Des gens se battaient pour entrer dans des pièces déjà bondées.
— Ne t'arrête pas ! cria Li Wei, jouant des coudes pour lui frayer un chemin. Ne regarde pas !
Mais elle regarda. Elle vit la peur brute. La désintégration de la société civilisée en quelques minutes.
C'était ça, la guerre. Pas des vaisseaux héroïques dans l'espace. Mais des gens terrifiés dans des couloirs, se marchant dessus pour survivre.
Code Noir.
La fin du jardin. Le début de la jungle.
IV. Le Conquérant (POV Externe - Tundé)
À bord du Vengeance (le vaisseau amiral de la flotte, une forteresse volante de classe Titan), Tundé Kouassi regardait Mars grandir sur l'écran principal.
Mais ce n'était pas Mars qu'il voyait.
C'était une image vieille de trente ans.
Terre. Lagos. 2029.
Il avait sept ans. Il pleuvait. Une pluie acide qui brûlait la peau. Il se tenait sur le tarmac de l'astroport privé d'AresCorp, trempé, tenant la main de sa mère.
Son père était là. Grand. Imposant dans sa tenue de vol. Sètondji Kouassi. Le héros. Le visionnaire.
Il ne regardait pas Tundé. Il regardait le ciel. Il regardait la fusée qui allait l'emmener loin, pour "préparer l'avenir".
— Pourquoi il ne reste pas ? avait demandé Tundé.
— Parce qu'il a une mission, chéri, avait répondu sa mère. Il va construire une nouvelle maison pour nous.
— Une maison où il ne pleut pas ?
— Une maison où tout sera possible.
Sètondji était parti. Il n'était pas revenu pendant cinq ans. Et quand il était revenu, il n'était plus un père. Il était un prophète. Il parlait à des foules, pas à son fils. Il parlait de Mars, pas de la Terre qui mourait.
Tundé avait grandi dans l'ombre du géant. Il avait appris à haïr cette "nouvelle maison" avant même de la voir. Parce qu'elle lui avait volé son père.
Tundé cligna des yeux, chassant le fantôme.
Il était de retour dans le présent. Debout sur la passerelle de commandement, entouré par le luxe froid de la technologie militaire de pointe.
— Monsieur Kouassi ?
Il se tourna. L'Amiral Lacroix-Bonaparte se tenait là, raide comme un piquet dans son uniforme blanc immaculé surchargé de dorures. Il tenait une tasse de thé en porcelaine fine, un anachronisme ridicule au milieu des écrans tactiques.
— Nous sommes en orbite géostationnaire, annonça Lacroix. Les cibles sont verrouillées.
— Très bien, Amiral.
Le Dr. Sorenson émergea de l'ombre. Il était toujours là, comme une mauvaise conscience. Maigre, pâle, ses yeux cachés derrière des lunettes à réalité augmentée.
— N'oubliez pas nos priorités, Tundé, siffla Sorenson. Le bombardement orbital est exclu sur le secteur agricole. J'ai besoin des échantillons biologiques intacts. Si vous vitrifiez la Serre Oméga, notre accord est caduc.
Tundé sourit. Un sourire de requin.
— Je n'ai pas oublié, Docteur. Je veux l'usine. Vous voulez les plantes. Et l'Amiral veut jouer au soldat. Tout le monde aura sa part.
Lacroix renifla avec mépris.
— Je ne "joue" pas, Monsieur Kouassi. Je rétablis l'ordre. Ces colons sont des terroristes technologiques. Ils ont violé le Traité de Préservation en modifiant le génome humain. C'est une menace pour l'espèce entière.
— C'est surtout une menace pour le monopole de la Coalition, corrigea Tundé. Ne nous drapez pas dans la morale, Amiral. Nous sommes ici pour le business. Mars est la seule planète viable qui reste. Et je ne laisserai pas mon père la transformer en réserve naturelle pour hippies mutants.
Il se tourna vers l'écran tactique. Le Nyame Dua était là. Un point blanc vulnérable posé sur la roche rouge.
— Communication établie, annonça l'officier comms. Sètondji Kouassi est en ligne.
— Sur grand écran.
L'image grésilla, puis se stabilisa.
Le visage de Sètondji apparut. Il avait vieilli. Ses cheveux étaient blancs, crépus comme un nuage d'orage. Son visage était creusé par les radiations et la fatigue. Mais ses yeux... ses yeux étaient toujours les mêmes. Durs. Inflexibles.
— Père, dit Tundé.
— Tundé.
Pas de "fils". Pas de "mon garçon". Juste le nom. Froid. Comme une pierre.
— Tu as amené des amis, je vois, dit Sètondji en regardant hors champ.
— J'ai amené la réalité, Père. Le temps des rêves est fini. La Terre réclame son dû.
— La Terre a tout pris, répondit Sètondji calmement. Elle a pris nos ressources, notre santé, notre avenir. Elle ne prendra pas Mars.
Lacroix s'avança, entrant dans le champ de la caméra.
— Monsieur Sètondji Kouassi, je suis l'Amiral Jean-Luc Lacroix-Bonaparte. Au nom du Conseil de Sécurité de la Coalition Internationale, je vous déclare en état d'insurrection. Rendez-vous immédiatement, désactivez vos boucliers, et préparez l'inspection de vos installations.
Sètondji regarda Lacroix comme on regarde un insecte intéressant.
— Un Bonaparte et un Lacroix ? Vous portez deux noms de perdants, Amiral. C'est audacieux.
Le visage de Lacroix devint cramoisi.
— Insolent ! Vous n'avez aucune idée de la puissance de feu qui pointe sur vous ! Je peux raser votre campement en trois minutes !
— Alors faites-le, dit Sètondji. Tirez. Tuez-nous tous. Et ensuite ? Qui fera tourner les générateurs d'oxygène ? Qui cultivera les plantes qui filtrent cette atmosphère toxique ? Nous sommes les seuls à savoir comment cette planète fonctionne. Si nous mourons, Mars meurt avec nous. Et vous hériterez d'un cimetière.
Il marqua une pause, ses yeux fixés sur Tundé.
— Et toi, Tundé. Tu veux être le roi des cendres ? C'est ça ton ambition ?
Tundé sentit la colère monter. Cette vieille colère familière, celle de l'enfant abandonné sous la pluie.
— Je ne veux pas être roi, Père. Je veux être libre. Libre de tes utopies qui ne marchent pas. Libre de ta dette. AresCorp est mien maintenant. Et je vais le rentabiliser.
— Tu parles comme un comptable, soupira Sètondji. J'espérais que Mars t'aurait appris à parler comme un homme.
— C'est fini ! hurla Tundé, tapant du poing sur la console. Rends-toi ! On te traitera bien. Une cellule confortable. Une vue sur la mer holographique. Mais arrête cette folie !
— La folie, c'est de croire qu'on peut posséder une planète, dit Sètondji.
Il se pencha vers la caméra.
— Écoute-moi bien, Tundé. Tu arrives ici avec tes vaisseaux et tes soldats. Mais tu ne sais pas où tu mets les pieds. Le sol ici a faim. Et il ne digère pas le métal.
L'écran s'éteignit.
Silence sur la passerelle.
Lacroix tremblait de rage contenue.
— Il nous nargue. Il ose nous narguer ! Préparez la première vague ! Je veux les troupes de choc au sol dans une heure !
— Doucement, Amiral, intervint Sorenson. Pas de dégâts collatéraux sur les laboratoires. N'oubliez pas.
Tundé regarda l'écran noir. Il revoyait le visage de son père. Il n'avait pas vu de peur. Il avait vu... de la pitié.
Pourquoi ?
Pourquoi ce vieil homme, coincé dans une boîte de conserve avec une bande de réfugiés, avait-il pitié de l'homme qui commandait la flotte la plus puissante du système solaire ?
Tundé eut un frisson.
— Nyla ? dit-il dans son micro personnel.
— En position, répondit la voix de l'espionne. Je suis dans le sas. Prête à ouvrir la porte.
— Fais-le. Si le vieux ne veut pas nous laisser entrer... on entrera par effraction.
Il regarda Mars. Le point rouge pulsait. Comme un cœur malade.
Ou comme une bombe à retardement.
V. L'Infiltration (Nyla)
Nyla n'était pas sur la passerelle. Elle était dans la soute de lancement du Vengeance, préparant son équipement.
Elle n'allait pas débarquer avec les troupes de choc. Elle avait une autre mission.
Tundé l'avait payée cher pour ça.
— Tu es prête ? demanda une voix.
C'était le lieutenant Müller. Chef du commando d'infiltration. Un colosse allemand avec plus de cybernétique que de chair.
— Prête, dit Nyla.
Elle vérifia ses implants. Ses codes d'accès. Elle connaissait le Nyame Dua par cœur. Elle avait aidé Koffi à programmer ses systèmes de sécurité. Elle connaissait chaque backdoor, chaque faille, chaque angle mort.
Elle allait trahir son mentor. Encore.
Elle ferma les yeux un instant. L'image de Koffi apparut. Son visage déçu. Sa voix brisée. "Va. Mais ne reviens jamais."
Elle revenait.
Mais pas pour s'excuser. Pour finir le travail.
Tundé lui avait promis la liberté. Un laboratoire à elle. Des ressources illimitées sur Terre. Une vie loin de la poussière rouge et de la lutte constante pour la survie.
Tout ce qu'elle avait à faire, c'était d'ouvrir la porte.
— On part dans cinq minutes, dit Müller. Insertion orbitale silencieuse. On atterrit sur la coque extérieure, secteur Delta. Tu nous fais entrer par le sas de maintenance 4.
— Compris.
Nyla mit son casque. L'affichage tête haute s'illumina.
Carte du Nyame Dua. Cibles prioritaires :
- Générateurs d'oxygène (contrôle de la survie).
- Serveurs centraux (Koffi/Amara).
- Serre Oméga (La Reine).
Elle serra son fusil.
Désolée, Koffi. Mais c'est chacun pour soi.
Les portes de la soute s'ouvrirent. Le vide spatial l'aspira.
Nyla sauta vers la planète rouge.
V. Le Ver dans le Fruit (Nyla)
Nyla n'avait pas besoin de se cacher dans l'ombre comme Jaxx. Elle se cachait dans la lumière.
Elle portait sa combinaison de maintenance standard, avec son badge d'accréditation niveau 3 bien visible. Elle marchait d'un pas assuré vers le Sas 4, celui qui servait habituellement au chargement des minerais.
C'était le sas le plus éloigné du centre de commandement. Le plus vulnérable.
Elle croisa deux techniciens qui couraient dans l'autre sens, paniqués.
— Eh ! Nyla ! cria l'un d'eux. Tu vas où ? C'est l'alarme générale ! Faut aller aux abris !
Nyla s'arrêta, ajustant sa caisse à outils sur son épaule. Elle leur sourit. Un sourire rassurant, professionnel.
— J'ai un ordre de Koffi, mentit-elle avec une fluidité effrayante. Je dois vérifier les vannes hydrauliques du sas avant qu'on ne ferme tout. Une fuite de pression pourrait nous tuer tous si ils bombardent.
Les techniciens la regardèrent, hésitants, puis la peur reprit le dessus.
— Fais gaffe à toi ! On se retrouve en bas !
Ils repartirent en courant.
Nyla continua sa marche.
— Pauvres idiots, murmura-t-elle.
Elle arriva devant la porte blindée du sas. Elle posa sa main sur le panneau biométrique.
Accès Refusé. Code Noir en cours. Verrouillage de sécurité actif.
Elle sortit non pas une clé, mais un petit boîtier noir, connecté à un câble optique. Le "cadeau" de Tundé. Un déchiffreur quantique portable, volé dans les labos R&D d'AresCorp.
Elle le brancha sur le port de maintenance du panneau.
Les chiffres défilèrent à une vitesse folle sur le petit écran du boîtier. Dix secondes. Vingt secondes.
Accès Autorisé.
La porte s'ouvrit avec un sifflement pneumatique.
Nyla entra dans le sas. Il faisait froid. L'odeur de poussière martienne était plus forte ici, mêlée à celle de graisse et de métal.
Elle traversa le sas intérieur et s'approcha des commandes du sas extérieur. La seule barrière entre le Nyame Dua et le vide.
Elle savait ce qu'elle allait faire. Elle allait ouvrir la porte aux loups.
Tundé lui avait promis. Pas de massacre, Nyla. Juste une prise de contrôle. On vire Sètondji, on installe un gouverneur, et on intègre la colonie à l'économie réelle. Tu auras un poste de direction. Un vrai salaire. Un avenir.
Elle voulait y croire. Elle devait y croire. Sètondji était un rêveur, et les rêves ne payaient pas les factures médicales de sa mère restée sur Terre. Tundé avait payé. Il avait transféré les crédits. Sa mère était soignée dans une clinique privée à Zurich.
C'était le prix de sa trahison. Une vie sauvée sur Terre contre six cent cinquante vies vendues sur Mars.
Le calcul était simple. Brutal. Mais simple.
Elle tapa la séquence d'ouverture forcée.
[ATTENTION. DÉPRESSURISATION IMMINENTE DANS 5 MINUTES. DÉSACTIVER LES SÉCURITÉS ?]
— Oui, répondit-elle à voix haute.
Elle désactiva les capteurs de proximité. Le système de défense ne verrait pas les modules d'abordage approcher de ce côté. Ce serait une porte dérobée, une blessure invisible dans le flanc du vaisseau.
Elle sortit une balise de guidage de sa caisse à outils et l'aimanta sur la paroi du sas. Elle l'activa.
Une lumière bleue se mit à pulser.
— Le dîner est servi, dit-elle dans son communicateur crypté.
— Bien reçu, Nyla, répondit la voix de Tundé, claire comme du cristal. L'équipe Alpha se dirige vers votre position. ETA : 4 minutes.
— Je disparais avant qu'ils arrivent, dit-elle. Je ne veux pas être prise entre deux feux si la garde de Jaxx débarque.
— Sage décision. On se voit de l'autre côté.
Nyla rangea son matériel. Elle regarda une dernière fois la porte extérieure. Bientôt, elle s'ouvrirait, et la tempête entrerait.
Elle ressentit un pincement au cœur. Pas de la culpabilité, non. C'était trop tard pour ça. Juste... de la tristesse.
Elle aimait bien ce vaisseau. Elle aimait bien Koffi, avec ses airs d'intellectuel maladroit. Elle aimait même les tomates de Makena.
Mais on ne mange pas de l'amour.
Elle se retourna et quitta le sas, verrouillant la porte intérieure derrière elle pour que personne ne voie ce qu'elle avait fait.
Elle redevint une ombre dans la lumière. Une technicienne pressée qui allait se cacher avec les autres, en attendant que ses nouveaux maîtres la récompensent.
Dans le couloir, elle croisa une patrouille de la Garde Noire. Ils ne la regardèrent même pas. Ils cherchaient des ennemis avec des fusils, pas une femme avec une boîte à outils.
C'était leur erreur. La plus grande menace n'était pas celle qui portait une arme. C'était celle qui avait la clé.
VI. Le Dernier Rempart (Sètondji)
Sètondji regarda l'écran noir un moment après avoir coupé la communication.
Il était fatigué. Si fatigué. Il sentait le poids de ses soixante-dix années terrestres, multiplié par la gravité de ses choix. Il avait espéré ne jamais en arriver là. Il avait espéré mourir paisiblement dans son lit, entouré de petits-enfants martiens qui ne connaîtraient jamais le goût de la pluie acide.
Mais l'histoire n'aime pas les fins paisibles.
Il se tourna vers la salle de commande. Ils le regardaient tous. Jaxx, Koffi, ses lieutenants, les techniciens. Ils attendaient des ordres. De l'espoir. Du feu.
— Ils arrivent, dit-il simplement. Débarquement imminent.
— On a nos défenses, dit Jaxx, la main crispée sur son arme. Les tourelles anti-astéroïdes. On peut en descendre deux avant qu'ils ne nous verrouillent.
— Non, dit Sètondji. Ne tirez pas.
Un murmure de protestation parcourut la salle. Comme une houle.
— Quoi ? dit Jaxx, s'avançant. On va les laisser se poser ? Sans se battre ? Ils viennent nous mettre en cage, Sètondji !
— Si on tire, ils riposteront, expliqua Sètondji, sa voix montant pour couvrir le brouhaha. Ils ont des canons à plasma orbitaux, Jaxx. Ils peuvent vaporiser le Nyame Dua depuis l'espace sans même descendre. Notre coque ne tiendra pas dix secondes.
— Alors on fait quoi ? On leur ouvre la porte ? On leur offre le thé ?
Sètondji regarda Jaxx. Il vit la rage dans les yeux de son chef de la sécurité. Une rage qu'il comprenait, mais qu'il ne pouvait pas laisser exploser. Pas encore.
— On gagne du temps. On transforme chaque couloir, chaque salle, chaque serre en un bourbier politique et logistique. On ne leur donnera pas l'excuse du massacre.
Il se dirigea vers la console de communication générale.
— Ouvre le canal, Koffi. À tout le vaisseau.
Koffi hésita, puis tapa les commandes. Une lumière verte s'alluma.
ON AIR.
Sètondji prit une profonde inspiration. Il ferma les yeux une seconde, visualisant les visages des six cent cinquante âmes qui dépendaient de lui.
— Ici Sètondji Kouassi.
Sa voix résonna dans chaque haut-parleur, chaque cabine, chaque oreillette du Nyame Dua.
— Mes amis. Mes frères. Mes sœurs.
[Secteur Omega - La Planque de la Garde Noire]
Dans le hangar sombre, Malik et les autres écoutaient. Ils nettoyaient leurs barres de fer, chargeaient leurs vieux pistolets. La voix de Sètondji tombait du plafond comme une prière.
— Il y a cinq ans, nous avons quitté la Terre non pas pour fuir, mais pour bâtir. Nous avons laissé derrière nous les guerres, les frontières, la haine. Nous avons juré de ne pas répéter les erreurs du passé.
Malik cracha par terre.
— Le vieux radote, grogna-t-il. Il parle de paix quand le loup est dans la bergerie.
— Tais-toi, dit une femme en ajustant son masque à gaz. Écoute la fin.
— Aujourd'hui, le passé nous a rattrapés. La Coalition est à nos portes. Ils viennent avec des armes, avec des menaces, avec l'arrogance de ceux qui croient que l'univers est à vendre.
Jaxx, qui venait d'entrer silencieusement dans le hangar, fit signe à ses hommes de se lever.
— Ils veulent nous faire plier. Ils veulent nous ramener dans le rang. Ils veulent que nous soyons des employés, des numéros, des ressources.
La voix de Sètondji trembla légèrement, puis reprit, plus forte. Plus dure.
— Mais ils ont oublié une chose. Nous ne sommes plus des Terriens. Nous sommes des Martiens. Nous avons bu l'eau de la glace polaire. Nous avons mangé les fruits de la terre rouge. Nous avons changé.
Jaxx sourit dans l'ombre.
— Je ne vous demande pas de mourir aujourd'hui. Je vous demande de vivre. De résister. Pas avec la haine, qui est leur arme, mais avec notre unité. Bloquez les portes. Protégez les faibles. Cachez nos secrets. Soyez l'eau qui érode la pierre. Soyez le sable qui grippe la machine.
— Ils peuvent prendre nos couloirs. Ils peuvent prendre nos machines. Mais ils ne prendront pas notre âme. Nous sommes le Nyame Dua. L'Arbre de Dieu. Et les arbres ne plient pas devant l'orage. Ils s'enracinent.
— Tenez bon. L'hiver arrive. Mais après l'hiver... vient toujours le printemps.
La communication coupa.
Dans le hangar, le silence était lourd.
— "Soyez le sable qui grippe la machine", répéta Jaxx doucement.
Il regarda ses hommes.
— Vous avez entendu le patron. Il veut qu'on soit le sable.
Il sortit son détonateur.
— Moi, je préfère être la poudre à canon. Mais le résultat sera le même.
— On fait quoi, chef ? demanda Malik.
— On disparaît. On laisse les tuniques bleues entrer. Et dès qu'ils se croiront chez eux... on commence la chasse.
[Poste de Commande]
Sètondji lâcha le micro. Il s'appuya lourdement sur la console.
— C'était beau, Sètondji, dit Koffi. Un peu lyrique, mais beau.
— C'était un adieu, murmura Sètondji.
— Ne dis pas ça.
Sètondji se redressa. Il regarda par la grande baie vitrée.
Les cieux s'embrasaient.
Cinq traînées de feu déchiraient l'atmosphère ténue de Mars. Les modules de débarquement. Ils tombaient comme des météorites, précis, impitoyables.
— Coupe les lumières principales, ordonna-t-il. Passe en mode furtif. Que leur première vision de nous soit l'obscurité.
Les lumières s'éteignirent. Le poste de commande fut plongé dans le noir, éclairé seulement par la lueur rouge de la planète et les impacts imminents.
Le premier module toucha le sol à deux kilomètres du dôme principal. Une onde de choc souleva un nuage de poussière rouge qui monta jusqu'au ciel, engloutissant les étoiles.
Puis un deuxième.
Puis un troisième.
Le sol trembla. Les tasses de café tombèrent et se brisèrent.
Sètondji ne bougea pas. Il regardait la poussière avancer vers eux comme un tsunami.
[Mosaïque - Quelques secondes avant l'impact]
Dans l'infirmerie, le Dr. Park ferma les yeux. Elle posa une main sur l'épaule de son patient endormi. Elle ne pria pas. Elle compta ses stocks d'adrénaline. Elle savait qu'elle en aurait besoin.
Dans les dortoirs du secteur Gamma, une mère chanta une berceuse à son enfant pour couvrir le grondement qui montait du sol. Dodo, tite goutte d'eau, la pluie viendra bientôt... Mais ici, la pluie était faite de métal.
Dans les tunnels profonds, Li Wei et Makena s'arrêtèrent. Ils sentirent la vibration passer à travers la roche. Li Wei serra la main de Makena. Ça commence, pensa-t-il. Protège la caisse. Protège l'avenir.
Dans sa cabine, Ayodele ne dessinait plus. Il regardait le plafond. Il voyait à travers. Il voyait les soldats s'équiper dans les ventres des vaisseaux. Il voyait leurs cœurs battre trop vite. Il voyait la peur, même chez les loups.
Dans la Serre Oméga, Amara sourit. Elle sentit l'onde de choc arriver avant tout le monde. Les racines de la Reine frémirent. Bienvenue, murmura-t-elle. Nourriture.
Le chant du sable s'arrêta.
Le bruit des bottes commençait.
— Bienvenue sur Mars, mesdames et messieurs, chuchota Sètondji. J'espère que vous aimez le rouge.
FIN DU CHAPITRE 08
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Impact :
- Tension maximale : L'invasion est physique. Les bottes touchent le sol.
- Points de Vue multiples : Montre l'échelle de l'événement (mystique avec Ayodele, tactique avec Tundé, humain avec Makena, politique avec Sètondji/Jaxx).
- Discours fondateur : Sètondji unifie (en surface) mais divise (en pratique : Jaxx interprète à sa façon).
- Prophétie Ayodele : Validée. "Manger le soleil" = la poussière des atterrissages cache la lumière.
Prépare :
- Ch 09 : Le Débarquement physique. La confrontation immédiate dans les sas.
- Ch 10 : La diplomatie armée (Le Sommet).
- Ch 14 : Les actions de guérilla de la Garde Noire (préfigurées ici).