TADOW
Chapitre 04

L'Ombre de la Flèche

Tunnels de maintenance - Secteurs 3-4 (Soutes) · 12 Janvier 2062 - 16h00 · POV Jaxx Ibrahim Hassan

I. Le Conseil de Guerre

L'odeur de la peur avait une texture. Jaxx Ibrahim Hassan le savait parce qu'il l'avait respirée pendant dix ans de guerre dans le Sahel, où les djihadistes et les mercenaires de la Coalition s'affrontaient dans des villes pulvérisées par le changement climatique. Là-bas, dans les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ ruines de Gao et de Tombouctou, la peur sentait le cordite et la chair brûlée. Ici, dans les entrailles du vaisseau alien, elle sentait le métal froid et la sueur rance de huit cents corps entassés dans un espace conçu pour stocker des machines, pas des vies.

Il était accroupi dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ ce qu'on appelait pompeusement "le Bunker du Conseil" — en réalité, un recoin de la salle des machines du Secteur 3, caché derrière trois mètres de tuyauterie et accessible uniquement par un conduit d'aération étroit que seuls les plus minces pouvaient emprunter. La lumière venait de trois lampes bioluminescentes, des ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ champignons modifiés par Makena qui éme

ttaient une lueur verdâtre maladive. Dans cette pénombre de crypte, six visages le regardaient avec un mélange d'espoir désespéré et de résignation.

Baraka était là, bien sûr. Le colosse nigérian occupait à lui seul la moitié de l'espace disponible, ses épaules massives frôlant les parois. Ses ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ mains, larges comme des battoirs, étaient striées de cicatrices récentes — souvenirs de son combat à mains nues contre les Sentinelles. Il ne parlait jamais beaucoup, Baraka. Mais quand il parlait, les autres écoutaient, parce que sa voix avait le poids de la pierre.

Mama Kofi était assise en tailleur sur ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ une caisse métallique renversée. À soixante-huit ans, elle était la plus vieille du groupe des réfugiés encore valides, et pourtant la plus coriace. Son bar, "Le Dernier Souffle" — un assemblage de tonneaux et de bâches dans le Secteur 5 — était devenu le cœur battant de la résistance civile. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ C'était là que les rumeurs circulaient, que les alliances se nouaient, que les plans s'échafaudaient autour de gobelets d'alcool de contrebande distillé à partir de déchets organiques.

Malik était là aussi, le gamin. Douze ans, peut-être treize — personne ne savait vraiment, pas même lui. Il avait été récupéré dans les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ décombres de Lagos, orphelin de la Grande Inondation de 2055. Ses doigts volaient sur sa tablette rafistolée avec une dextérité qui frisait le surnaturel. Koffi l'avait pris sous son aile, lui avait appris les arcanes du piratage, et maintenant, le gosse était capable de se glisser dans des systèmes que ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ même les meilleurs hackers terrestres auraient déclarés impénétrables.

Les deux autres étaient Adisa, une ingénieure rwandaise qui avait travaillé sur les systèmes de recyclage d'eau avant que Tundé ne la rétrograde aux travaux manuels pour avoir refusé de dénoncer un collègue, et Youssef, un ancien soldat marocain qui boitait depuis qu'une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ Sentinelle lui avait arraché la rotule gauche.

Ils attendaient que Jaxx parle. Ils attendaient qu'il leur dise comment six personnes épuisées, mal armées et affamées allaient résister à la machine de guerre froide et implacable qu'était Tundé Kouassi.

Jaxx inspira profondément, sentant l'air vicié brûler ses poumons. Il avait trente-quatre ans, mais ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ se sentait vieux comme le monde.

— Koffi a réussi à détourner l'oxygène, commença-t-il d'une voix basse et mesurée, celle qu'il utilisait jadis pour briefer ses escouades avant les raids nocturnes. On respire encore. Mais Tundé sait maintenant qu'il y a une résistance organisée. Les Sentinelles ne patrouillent plus au hasard. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ Elles chassent. Et elles nous chassent, nous.

— Combien de temps avant qu'elles nous trouvent ? demanda Adisa, ses doigts trituraient nerveusement un tournevis.

— Heures. Peut-être jours, si on a de la chance. Mais la chance n'est pas notre alliée. Tundé a détecté l'anomalie biosensorielle dans le Secteur 4. Il sait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ que Zewdi accouche. Il sait que l'enfant est... spécial.

— Spécial comment ? intervint Mama Kofi, son regard perçant fixé sur Jaxx. J'ai entendu les rumeurs. On dit que le bébé fait clignoter les lumières rien qu'en respirant. On dit que Zewdi est en train de se transformer en fantôme. Dis-nous ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ la vérité, Jaxx. À quoi avons-nous affaire ?

Jaxx hésita. Il n'aimait pas mentir, mais il n'aimait pas non plus semer la panique. Finalement, il opta pour la franchise brutale. C'était ce que ces gens méritaient.

— L'enfant est un hybride. Pas juste génétiquement. Cognitivement. Il est connecté au vaisseau comme Amara ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ l'est, mais de manière plus profonde. Koffi pense qu'il pourrait être capable de contrôler les systèmes que même Tundé ne peut pas atteindre. Si c'est vrai, cet enfant n'est pas juste un bébé. C'est un levier. Le levier qui pourrait nous libérer. Ou nous condamner.

Le silence qui suivit était si ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ lourd qu'on entendait le bourdonnement lointain des turbines à travers les parois de métal.

Baraka gronda, un son guttural qui ressemblait au tonnerre.

— Alors on le protège. Coûte que coûte.

— Avec quoi ? cracha Youssef, amer. Nos mains nues ? Nos prières ? Tundé a des drones, des mercenaires, des armes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ à impulsion. Nous, on a des barres de fer et de la colère. Ce n'est pas suffisant, Jaxx. Tu le sais.

— Non, répondit Jaxx calmement, ce n'est pas suffisant pour gagner. Mais c'est suffisant pour résister. Et la résistance n'est pas une question de victoire, Youssef. C'est une question de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ refus. Nous refusons de céder. Nous refusons de laisser Tundé transformer cet enfant en arme. Nous refusons d'accepter que notre seule valeur soit notre utilité dans ses calculs de survie.

Il se leva, sa silhouette se découpant contre la lueur verdâtre des champignons, et dans l'ombre, il ressemblait à un djinn ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ de fer.

— Nous allons transformer les soutes en labyrinthe. Nous allons utiliser chaque conduit, chaque recoin, chaque centimètre de cet enfer métallique pour ralentir Tundé. Malik, tu vas pirater l'éclairage. Je veux pouvoir plonger des sections entières dans le noir sur commande. Adisa, tu vas saboter les ascenseurs entre les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ niveaux 2 et 5. Force-les à utiliser les escaliers. Baraka, tu recrutes tous les mineurs valides. Entraînez-vous au combat rapproché. Les Sentinelles sont efficaces à distance, mais au corps-à-corps, un humain déterminé peut les déchirer.

— Et moi ? demanda Mama Kofi.

— Toi, tu fais ce que tu fais le mieux. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ Tu parles. Tu rallies les civils. Tu leur rappelles pourquoi ils ont quitté la Terre. Pas pour devenir des rouages dans la machine de Tundé, mais pour construire quelque chose de nouveau. Quelque chose de vivant.

Mama Kofi hocha lentement la tête, un sourire triste et fier sur ses lèvres ridées.

— ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ Tu parles comme un prophète, Jaxx. Attention à ne pas finir crucifié.

— Si je dois être crucifié, que ce soit sur une croix que j'ai choisie.

Il sortit de sa poche un objet qu'il déposa sur la caisse entre eux. C'était une grenade, mais pas une grenade standard. Elle était artisanale, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ fabriquée à partir de composants récupérés — un cylindre de cuivre gravé de motifs géométriques, rempli d'un mélange explosif instable que Koffi avait baptisé "la Rage d'Accra".

— Si les Sentinelles percent nos défenses, si elles atteignent l'infirmerie où Zewdi accouche, on utilise ça. On fait s'effondrer le plafond sur elles. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ Ça ne les tuera pas toutes, mais ça nous donnera le temps d'évacuer l'enfant.

Baraka saisit la grenade, la soupesa comme si c'était un fruit précieux.

— Et après l'évacuation ? Où on va ?

Jaxx ne répondit pas immédiatement. Parce que la vérité était qu'il n'y avait nulle part où aller. Le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ vaisseau était une prison. Une prison magnifique, certes, avec des kilomètres de couloirs et des milliers de cachettes, mais une prison quand même. Ils étaient pris au piège entre le vide mortel du cosmos et la tyrannie glacée de Tundé.

— On improvise, finit-il par dire. Comme on l'a toujours fait.


​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ II. L'Assaut

Les Sentinelles arrivèrent à 18h23.

Jaxx était en train de souder une barricade improvisée dans le couloir principal menant à l'infirmerie quand Malik, posté en vigie au niveau supérieur, hurla l'alerte par le réseau de communication bricolé qu'ils utilisaient — des talkies-walkies préhistoriques reliés par du fil de cuivre, parce ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ que toute communication numérique pouvait être interceptée par Tundé.

— Ombre ! Ombre ! Code Rouge ! Douze contacts, peut-être quinze ! Ils descendent par le puits d'aération 7-B !

Jaxx lâcha son chalumeau, attrapa la barre de fer qu'il gardait toujours à portée de main — une barre de trois kilos ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ qu'il avait aiguisée comme une lance — et se précipita vers le point de chute.

Il n'était pas seul. Baraka avait rallié vingt-trois mineurs, des hommes et des femmes qui avaient passé leur vie à creuser la terre et qui savaient comment frapper fort et sans hésitation. Ils étaient armés de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ ce qu'ils avaient trouvé : des pioches, des clés à molette, des tuyaux arrachés aux parois. Certains portaient des casques de protection, d'autres des masques à gaz récupérés. Ils ressemblaient à une armée de l'apocalypse, sale, épuisée, magnifique.

Jaxx leva la main, exigeant le silence. Dans le couloir de métal, on ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ n'entendait plus que leur respiration collective, lourde et haletante, et ce son de plus en plus proche — un grincement métallique, répétitif, comme des pattes d'araignée géante grattant la paroi.

Les Sentinelles n'étaient pas des soldats. C'étaient des outils. Des machines conçues pour traquer, isoler, neutraliser. Leur structure était arachnoïde : ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ huit pattes articulées en alliage de titane et de graphène, un corps central sphérique équipé de capteurs optiques multiples (infrarouge, thermique, ultraviolet), et deux appendices frontaux terminés par des pinces laser capables de découper de l'acier comme du beurre.

Elles étaient rapides. Elles étaient précises. Elles étaient terrifiantes.

Mais elles n'étaient pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ vivantes. Et c'était là leur faiblesse.

La première Sentinelle émergea du conduit comme une araignée sortant de son terrier. Ses huit yeux rouges balayèrent le couloir, analysant les menaces, calculant les trajectoires optimales. Elle identifia Jaxx comme la cible prioritaire — alpha mâle, posture agressive, arme improvisée — et pivota vers ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ lui, ses pinces s'ouvrant avec un sifflement hydraulique.

Jaxx ne bougea pas.

Les mineurs non plus.

Ils attendaient.

La Sentinelle avança de trois pas, puis de trois autres, ses capteurs cherchant frénétiquement à comprendre pourquoi ces proies ne fuyaient pas. Son intelligence artificielle, programmée pour anticiper la panique humaine, était désorientée par ce calme.

C'était ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ l'instant que Malik attendait.

Le gamin, caché dans un recoin du plafond, pressa le bouton de sa télécommande bricolée.

Toutes les lumières s'éteignirent.

L'obscurité était totale, absolue, étouffante. Même les yeux rouges des Sentinelles semblaient avoir été avalés par un trou noir.

Pendant exactement trois secondes, les drones furent aveugles, leurs capteurs saturés par ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ le blackout soudain, leurs algorithmes cherchant désespérément à recalibrer.

Trois secondes. C'était tout ce que Jaxx avait promis à ses hommes.

Il hurla : "Maintenant !"

Et l'enfer se déchaîna.

Les mineurs chargèrent dans le noir, guidés par la mémoire musculaire et l'instinct. Baraka fut le premier à frapper, sa masse de forgeron s'abattant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ sur la carapace centrale d'une Sentinelle avec un fracas de cymb ale démoniaque. Le métal céda, des étincelles jaillirent, et le drone émit un cri électronique strident avant de s'effondrer, ses pattes se repliant dans un spasme mécanique.

Jaxx se jeta sur une deuxième Sentinelle, enfonçant sa barre de fer dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ l'interstice entre deux segments de blindage. Il pesa de tout son poids, faisant levier, et entendit le craquement satisfaisant d'un circuit qui se rompait. La Sentinelle tenta de pivoter pour le saisir, mais trois mineurs l'immobilisèrent, tirant sur ses pattes dans des directions opposées jusqu'à ce qu'elles se détachent avec ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ un bruit de vis arrachées.

Les lumières se rallumèrent aussi brusquement qu'elles s'étaient éteintes.

Le couloir ressemblait à un abattoir. Sept Sentinelles gisaient au sol, certaines encore tressautantes, d'autres définitivement mortes. Mais les humains avaient payé le prix. Deux mineurs étaient à terre, leurs torses ouverts par des lasers de découpe. Un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ troisième hurlait, tenant son bras gauche — ou plutôt, ce qu'il en restait, un moignon calciné qui fumait encore.

Et ce n'était pas fini.

Huit nouvelles Sentinelles émergèrent du conduit, et cette fois, elles n'hésitèrent pas. Elles ouvrirent le feu immédiatement, leurs lasers traçant des lignes rouges mortelles dans l'air vicié.

Jaxx roula ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ sur le côté, esquivant de justesse un tir qui découpa un tuyau de vapeur derrière lui. Un jet de vapeur brûlante jaillit, aveuglant temporairement trois drones. Il profita de la confusion pour se précipiter vers le panneau de contrôle qu'Adisa avait modifié et enfonça le levier d'urgence.

Les portes blindées du ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ secteur commencèrent à se refermer.

— Repli ! hurla-t-il. Repli immédiat !

Les mineurs n'eurent pas besoin qu'on le leur dise deux fois. Ils traînèrent leurs blessés, abandonnant leurs outils, courant comme des damnés vers le sas de sécurité. Baraka fut le dernier à passer, portant sous chaque bras un corps inconscient.

La ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ porte se referma avec un claquement titanesque, coupant en deux une Sentinelle qui tentait de forcer le passage. Le drone se tordit violemment, ses circuits court-circuitant dans une gerbe d'étincelles bleues, puis s'immobilisa, définitivement hors service.

De l'autre côté de la porte, on entendait les autres Sentinelles gratter le métal, cherchant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ un moyen de passer.

Jaxx s'effondra contre la paroi, sa poitrine se soulevant spasmodiquement. Il avait du sang sur les mains. Ce n'était pas le sien. Il regarda les deux corps qu'ils n'avaient pas pu récupérer, restés de l'autre côté de la porte, et sentit la bile lui monter à la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ gorge.

Mama Kofi apparut avec des bandages et de l'eau. Elle s'agenouilla près du mineur au bras arraché, lui parlant doucement en igbo, essayant de le maintenir conscient pendant qu'Adisa improvisait un garrot avec une ceinture.

— On en a eu combien ? demanda Baraka, sa voix rauque.

— Sept, répondit Jaxx. Peut-être ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ huit.

— Et eux ?

— Deux morts. Trois blessés graves.

Baraka cracha par terre, un crachat mêlé de sang et de poussière métallique.

— Ratio de merde.

— C'est la guerre, Baraka. Le ratio est toujours de merde.

Malik descendit de son perchoir, son visage d'enfant paradoxalement calme.

— Ça ne s'arrêtera pas, dit-il de cette ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ voix trop vieille pour son âge. Tundé va envoyer plus de drones. Et puis des humains. Et puis... je ne sais pas. Mais il ne s'arrêtera pas.

— On le sait, répondit Jaxx. Mais nous non plus.


III. Le Sacrifice Tactique

À 22h00, Jaxx prit la décision la plus difficile de sa ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ vie.

Il était dans l'entrepôt B-7, un hangar immense où étaient stockées les réserves alimentaires des soutes. Pas grand-chose — des sacs de protéines lyophilisées, des cuves d'algues séchées, des barres énergétiques qui avaient le goût de carton humide. Mais c'était tout ce qu'ils avaient. Ces réserves devaient les nourrir pendant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ six mois, le temps d'atteindre Jupiter et de trouver une solution.

Maintenant, il regardait ces sacs empilés jusqu'au plafond, et il savait ce qu'il devait faire.

Koffi était arrivé dix minutes plus tôt, hagard, les yeux cernés de violet, portant dans ses bras un sac de toile qui bougeait légèrement. Jaxx n'avait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ pas besoin de demander ce que contenait le sac. Il le savait.

— Ayo est né ? demanda-t-il simplement.

— Il y a deux heures. Zewdi... Zewdi est partie. Enfin, pas partie. Elle est . Partout. Mais plus dans son corps.

— Je suis désolé.

Koffi secoua la tête, comme pour chasser des pensées ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ trop lourdes.

— Pas le temps pour le deuil. Tundé a localisé l'infirmerie. Il envoie l'Escadron Phénix — des mercenaires humains en armure lourde. Ils seront là dans moins d'une heure. Nous devons bouger Ayo. Maintenant.

Jaxx hocha lentement la tête, ses mâchoires serrées.

— Je peux vous faire gagner du temps. Mais ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ ça va coûter cher.

— Comment ?

Jaxx désigna l'entrepôt d'un geste large.

— Les Sentinelles utilisent l'infrarouge et les détecteurs de mouvement pour naviguer dans les zones à faible luminosité. Si je fais sauter cet entrepôt, l'explosion va créer un nuage de poussière et de particules qui va saturer leurs capteurs pendant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ des heures. Ça aveuglera aussi leurs drones de reconnaissance. Vous aurez une fenêtre pour déplacer Ayo vers le Secteur Oméga.

Koffi le fixa comme s'il avait perdu la raison.

— Tu parles de faire sauter nos réserves de nourriture ? Jaxx, sans ça, on meurt de faim en trois mois.

— Sans ça, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ on meurt dans trois heures quand Tundé récupérera Ayo et le transformera en clé pour réveiller son armée de cauchemar. Choisis ton poison, Koffi.

Le silence s'étira entre eux comme un fil de fer barbelé.

Finalement, Koffi posa le sac contenant Ayo sur le sol avec une douceur infinie.

— Tu es sûr ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ qu'il n'y a pas d'autre moyen ?

— Non. Mais je n'ai pas de meilleur plan. Et je ne laisserai pas cet enfant devenir l'outil de Tundé.

Koffi ferma les yeux, inspira profondément, et acquiesça.

— Fais-le.

Jaxx ne perdit pas une seconde. Il sortit trois charges explosives de sa sacoche — des bombes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ artisanales qu'il avait fabriquées avec des composants volés aux drones détruits. Il les plaça stratégiquement sous les cuves d'algues les plus inflammables, régla les détonateurs sur un délai de dix minutes, et fit signe à Koffi de sortir.

Ils coururent dans les couloirs, Koffi serrant le sac contre sa poitrine, Jaxx ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ couvrant leurs arrières avec son fusil à impulsion récupéré. Derrière eux, ils entendaient le compte à rebours mental qui résonnait comme un glas.

Neuf minutes.

Huit minutes.

Sept.

Ils atteignirent le sas du Secteur 5 juste au moment où l'explosion retentit.

Ce ne fut pas un simple bang. Ce fut une déflagration, une onde de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ choc qui traversa trois niveaux du vaisseau, faisant vibrer les parois comme un tambour de guerre. Le nuage de poussière et de débris envahit les couloirs avec la fureur d'une tempête de sable, aveuglant tout sur son passage.

Dans la Flèche, tous les écrans de surveillance du Secteur 4 devinrent blancs, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ inutilisables.

Tundé, debout devant ses hologrammes, frappa son poing contre la console avec une rage froide.

— Ils sacrifient leur propre nourriture pour gagner quelques heures ? Ces fous...

Dans les soutes, les réfugiés sortirent de leurs cachettes, regardant le nuage de débris avec un mélange d'horreur et de compréhension. Certains pleuraient. D'autres ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ riaient d'un rire hystérique.

Mama Kofi leva son gobelet d'alcool de contrebande vers le plafond invisible où Tundé siégeait dans son trône de diamant.

— À ta santé, tyran. On vient de brûler notre avenir pour protéger le leur. Essaie de comprendre ça avec tes algorithmes.

Jaxx, lui, ne dit rien. Il regardait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ Koffi disparaître dans les profondeurs du Secteur Oméga, portant dans ses bras un bébé qui ne pleurait pas mais émettait une douce lumière bleue.

Il avait gagné du temps. Peut-être trois heures. Peut-être moins.

Mais dans une guerre où chaque seconde comptait, c'était une victoire.

Et il se jura, là, au milieu des ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​‌​‌‌‍​​‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌‌​​​‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​​​​‌ décombres fumants de leurs espoirs, qu'il continuerait à se battre jusqu'à ce que le vaisseau lui-même s'effondre.

Parce que c'était ça, la résistance.

Ce n'était pas gagner.

C'était refuser de perdre.


Fin du Chapitre 04

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