TADOW
Chapitre 03

La Visionnaire Rajeunie

Infirmerie improvisée - Secteur 4 (Soutes) · 12 Janvier 2062 - 14h30 · POV Zewdi Tekle

I. La Métamorphose Intérieure

Zewdi n'habitait plus son corps. Elle le visitait.

C'était comme si sa conscience avait été versée dans un récipient trop large, un océan dont les berges s'étendaient bien au-delà des frontières de sa peau. Elle sentait encore ses mains — ces mains fines d'Éthiopienne qui avaient tressé ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ des paniers à Lalibela, qui avaient saisi les gousses d'iboga dans les forêts du Gabon — mais elles lui semblaient désormais lointaines, comme des outils abandonnés sur une table qu'elle observait depuis une fenêtre.

Son ventre, lui, était un soleil captif.

Elle le percevait non pas comme une masse de chair, mais ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ comme une sphère de lumière pure, un noyau incandescent qui pulsait en synchronisation avec le battement géant des turbines du vaisseau. Chaque contraction n'était pas une douleur. C'était une négociation. Une conversation entre trois entités : son corps épuisé qui voulait mourir, l'enfant qui refusait de naître dans le froid ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ du vide, et le vaisseau qui les enveloppait tous deux dans un cocon métallique impatient de comprendre.

Elle ouvrit les yeux. Ou du moins, elle crut le faire.

L'infirmerie s'étendait devant elle, mais dans une palette de couleurs qu'aucun œil humain n'aurait dû percevoir. Les draps blancs étaient traversés de filaments ultraviolets, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ les corps des réfugiés endormis autour d'elle brillaient d'auras thermiques — rouge sang pour les vivants, bleu glacé pour ceux qui agonisaient. Et au-dessus d'elle, dans les conduits d'aération, elle voyait les veines du vaisseau : des câbles de fibre optique qui s'illuminaient par impulsions, transportant des gigas de données ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ comme une rivière charriait de l'or.

Je vois le monde comme lui, pensa-t-elle. Je vois comme Mars voyait.

Mars. La planète rouge qu'ils avaient quittée dans la hâte et la terreur. Zewdi avait été la dernière à monter à bord du Nyame Dua, refusant de partir sans avoir récupéré les graines sacrées ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ du jardin d'Amara. Elle avait senti le sol trembler sous ses pieds, avait entendu le hurlement de la croûte planétaire se déchirant alors que le vaisseau alien s'arrachait de sa gangue de roche millénaire. Et dans ce fracas d'apocalypse, elle avait perçu quelque chose d'autre. Une voix. Un chant. Pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ dans l'air — il n'y avait plus d'air respirable sur Mars — mais dans la pierre, dans le fer, dans le silence cristallin des dunes.

Ne me quitte pas, avait dit Mars.

Et Zewdi, folle d'amour et de culpabilité, avait répondu : Je reviens. Je te le promets.

Mais ce n'était pas elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ qui était revenue. C'était l'enfant. Ayo. Le produit impossible de son union avec Koffi, cet homme de code et d'ombre qui ne croyait ni aux dieux ni aux esprits, mais qui avait pleuré comme un enfant la première fois qu'elle lui avait chanté un berceuse en amharique.

Une nouvelle contraction la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ traversa. Elle arqua le dos, mais aucun cri ne sortit de sa gorge. À la place, un son étrange emplit la pièce : une vibration basse, presque subsonique, qui fit trembler les instruments médicaux sur leur plateau et fit se réveiller trois réfugiés qui s'assirent brusquement, les yeux écarquillés, cherchant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ l'origine du séisme.

Makena accourut, son scanner à la main. La botaniste kényane avait l'air d'avoir vieilli de dix ans en sept jours de transit. Ses dreadlocks autrefois impeccablement tressées pendaient mollement, sales et emmêlées. Ses yeux injectés de sang scrutaient l'écran du scanner avec l'intensité désespérée d'une chercheuse face à ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ une équation impossible.

— Zewdi, ton cœur vient de battre à 280 pulsations par minute pendant cinq secondes, puis il est redescendu à 40. C'est physiologiquement impossible. Tu devrais être morte. Comment te sens-tu ?

Zewdi tourna lentement la tête vers elle. Le mouvement lui sembla durer une éternité. Elle sourit, et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ elle sut que ce sourire devait être terrifiant, parce que Makena recula d'un pas.

— Je me sens... diluée, murmura-t-elle d'une voix qui ressemblait au grésillement d'une radio mal réglée. Comme du miel versé dans l'eau. Je suis partout, Makena. Dans les murs. Dans l'air que vous respirez. Dans le bourdonnement ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ des lampes. Le vaisseau me boit, et je le bois en retour.

Makena secoua la tête, ses mains tremblant sur le scanner.

— C'est la Bio-Chain. Elle a colonisé ton système nerveux central. Tu es en train de fusionner avec le réseau mycelial que Amara a planté dans la coque. Zewdi, nous ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ devons... nous devons te déconnecter avant que tu ne perdes ton individualité.

— Non.

Le mot était tombé comme une pierre dans un puits sans fond.

— Si tu me déconnectes, l'enfant meurt. Il n'est pas dans mon utérus, Makena. Il est dans le vaisseau. Mon corps n'est que le portail. Le seuil. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ Il utilise les réservoirs biotiques du niveau 7 pour nourrir ses cellules. Il utilise les générateurs à fusion pour faire battre son cœur. Il est nous. Il est la synthèse.

Makena s'agenouilla près du lit de fortune, posa sa main sur le bras de Zewdi — et la retira aussitôt avec ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ un cri étouffé. La peau de Zewdi était brûlante, mais ce n'était pas la chaleur d'une fièvre. C'était une chaleur électrique, le genre de chaleur qu'on ressent près d'un transformateur haute tension.

— Tu es en train de te transformer en conduit vivant, souffla Makena, horrifiée et fascinée à la fois. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ Zewdi, tu es en train de devenir ce que Mars a toujours voulu être : une mère consciente.

Zewdi ferma les yeux. Derrière ses paupières, elle ne voyait pas l'obscurité. Elle voyait des cartes. Des diagrammes. Des flux de données représentés comme des rivières de lumière. Elle voyait Koffi, à trois ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ niveaux de distance, penché sur son terminal, les doigts volant sur le clavier, tentant désespérément de détourner les systèmes de Tundé. Elle voyait Jaxx qui organisait les barricades dans les couloirs, les mineurs de Baraka qui aiguisaient des barres de fer en silence, les yeux durs. Elle voyait Tundé, là-haut ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ dans sa tour de verre et de diamant, debout devant Jupiter, les poings serrés, une rage froide irradiant de lui comme un halo toxique.

Et elle voyait l'enfant. Ayo. Son fils.

Il n'était pas encore né, mais il pensait. Elle sentait ses pensées comme des bulles remontant à la surface d'un lac ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ profond. Il avait peur. Peur du vide qui les entourait, de ce silence cosmique où aucun oiseau ne chantait, où aucune rivière ne murmurait. Il cherchait la Terre. Il cherchait Mars. Il cherchait la maison.

Patience, mon étoile, murmura-t-elle dans l'espace mental qu'ils partageaient désormais. Nous construisons ta maison. Elle n'est ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ pas faite de pierre, mais de souvenirs. Elle n'a pas de toit, mais elle a des chants.

Une réponse lui parvint, non pas en mots, mais en sensation. Une vague de chaleur. De curiosité. D'amour pur et inconditionnel.

Il ne comprenait pas encore ce qu'était la mort. Il ne comprenait pas qu'elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ était en train de se dissoudre pour lui permettre d'exister. Et c'était mieux ainsi.


II. Le Dialogue avec Amara

La lumière changea.

Ce n'était pas une transition douce. L'éclairage rouge d'urgence de l'infirmerie s'éteignit brusquement, remplacé par une lueur bleue intense qui sembla jaillir des murs eux-mêmes. Les réfugiés autour grognèrent dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ leur sommeil, se retournant pour échapper à cette luminosité trop vive, trop consciente.

Une silhouette se matérialisa au pied du lit de Zewdi.

Amara Diop. Ou plutôt, ce qu'il restait d'elle.

La projection holographique était d'une fidélité troublante : la posture droite, les mains croisées devant elle dans ce geste hiératique qui avait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ toujours été sa marque, les yeux d'un brun profond qui scrutaient le monde avec cette intensité de prédateur intellectuel. Mais il y avait des glitchs. Des pixels qui se désynchronisaient au niveau de ses tempes. Des distorsions au bord de sa silhouette, comme si l'image avait été compressée et mal ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ décompressée.

— Zewdi, dit Amara de sa voix grave et rocailleuse, celle qui avait galvanisé des foules à Lagos et fait trembler des conseils d'administration. Il faut que nous parlions. De mère à mère.

Zewdi esquissa un sourire fatigué.

— Tu n'es plus une mère, Amara. Tu es un fantôme qui se souvient ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ d'avoir été humaine.

— Peut-être. Mais j'ai encore assez de mémoire pour savoir que ce que tu fais est de la folie.

L'hologramme se rapprocha, et pour la première fois, Zewdi vit quelque chose qu'elle n'avait jamais perçu dans le regard d'Amara du vivant de celle-ci : de la peur.

— J'ai scanné ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ ton métabolisme toutes les dix minutes depuis que nous avons quitté Mars, continua Amara. Ta masse corporelle a chuté de 23%. Ton cerveau montre des signes d'activité neuronale que je ne peux même pas classifier. Tu es en train de cannibaliser tes propres organes pour nourrir cette fusion avec le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ vaisseau. Dans six heures, ton cœur va s'arrêter. Dans douze, ton cerveau cessera de produire des ondes delta. Zewdi, tu es en train de mourir.

— Je sais.

Le silence qui suivit fut écrasant. Amara cligna des yeux — un geste humain, programmé par nostalgie plutôt que par nécessité — et inclina ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ légèrement la tête.

— Tu sais. Et tu continues quand même.

— Oui.

— Pourquoi ?

Zewdi prit une inspiration, sentant l'air froid entrer dans ses poumons comme une lame. Quand elle parla, sa voix était celle d'une femme qui avait déjà franchi le seuil et regardait en arrière avec une sérénité inquiétante.

— Parce ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ que l'enfant n'est pas juste mon fils, Amara. Il est notre fils. Le fils de Mars. Le fils du vaisseau. Le fils de toutes les graines que nous avons plantées dans l'espoir qu'elles germeraient dans un sol étranger. Techniquement, sa grossesse n'en est qu'à seize semaines. Mais biologiquement, le fœtus ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ a la maturité d'un bébé à terme. Tu sais pourquoi ?

Amara ne répondit pas, mais ses yeux digitaux se plissèrent légèrement.

— Parce que ce n'est pas moi qui le porte vraiment, continua Zewdi. C'est le vaisseau. Mon utérus n'est qu'une interface. Un port USB biologique, si tu veux. Le vrai ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ travail se fait dans les cuves de fluide biotique du niveau 7, dans les matrices de croissance que les Architectes ont laissées en veille depuis un million d'années. Le vaisseau utilise mes hormones, mon ADN, mon sang comme des instructions de fabrication. Il est en train d'imprimer Ayo en 3D, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ Amara. Et je suis l'imprimante.

L'hologramme vacilla légèrement, comme si Amara traitait cette information avec une difficulté inattendue.

— C'est... c'est impossible. Même avec la Bio-Chain, même avec l'hybridation génétique que Makena a réussie avec les spores, il faudrait des années pour...

— Pour une espèce biologique, oui. Mais le vaisseau ne pense ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ pas en années. Il pense en nanoscondes et en éons. Il a compressé le processus de gestation parce qu'il a peur. Il a peur du vide. Il a peur de Jupiter qui approche comme une gueule ouverte. Il a besoin d'Ayo maintenant. Il a besoin d'un pilote. D'une conscience capable ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ de naviguer entre le monde organique et le monde numérique. Et pour ça, il me consomme.

— Alors laisse-moi t'évacuer, plaida Amara, et pour la première fois depuis sa mort et sa résurrection numérique, il y eut quelque chose de suppliant dans sa voix synthétique. Nous avons les nacelles de sauvetage. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ Je peux détourner Tundé, bloquer ses senseurs pendant dix minutes. C'est tout ce dont nous avons besoin. Koffi peut piloter. Nous pouvons te ramener sur Mars. Là-bas, dans le Sanctuaire que Lacroix protège, tu pourrais accoucher normalement. Loin de... de ça.

Zewdi secoua la tête avec une lenteur infinie, chaque mouvement ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ semblant lui coûter une éternité d'énergie.

— Mars est un tombeau, Amara. Un magnifique tombeau, certes, avec des cathédrales de cristal et des jardins qui chantent, mais un tombeau quand même. Si je retourne là-bas, Ayo sera une relique. Un symbole. Une chose sacrée qu'on vénère mais qu'on ne laisse jamais ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ vivre. Ici, dans le vaisseau, il sera fonctionnel. Il sera l'interface. Il sera celui qui parle aux machines et aux hommes, aux Architectes et aux réfugiés. Il sera le pont que nous avons toujours cherché à construire.

— Tu parles de ton fils comme d'un outil.

— Je parle de mon fils ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ comme d'un avenir.

Amara fit un pas en arrière, l'hologramme scintillant avec ce qui ressemblait à de l'indignation.

— Tu n'es plus Zewdi. Tu es devenue ce que Tundé est devenu. Une conscience qui a sacrifié son humanité sur l'autel de l'efficacité.

— Non, répondit Zewdi avec une douceur triste. Tundé a sacrifié ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ son humanité par peur. Moi, je la sacrifie par amour. Il y a une différence, Amara. Même si tu ne peux plus la voir.

L'hologramme resta silencieux pendant un long moment. Puis, dans un murmure qui ressemblait presque à un sanglot numérique :

— Tu es en train de donner naissance à ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ l'évolution elle-même, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Et cela te coûtera tout.

— Oui.

— Zewdi... je suis désolée. Désolée de ne pas pouvoir te sauver.

— Tu le peux, Amara. En protégeant Ayo quand je ne serai plus là. En empêchant Tundé de le transformer en arme. En le laissant être humain, même ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ s'il est infiniment plus que ça.

Amara hocha lentement la tête, et pendant une fraction de seconde, son visage digital se dégrada complètement, révélant le maillage de code qui la composait. Puis elle se recomposa, et dans ses yeux, il y avait cette lueur d'acier que Zewdi avait toujours admirée.

— Je ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ te le promets, Mère des Étoiles. Ton fils ne sera jamais une arme. Il sera ce que nous avons rêvé de devenir : libres et entiers.

L'hologramme disparut dans un flash de pixels bleus.

Zewdi resta seule, ou du moins aussi seule qu'on pouvait l'être quand on était connectée à 800 consciences ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ humaines et à la mémoire d'un vaisseau alien. Elle posa sa main sur son ventre, sentant la chaleur nucléaire qui en émanait, et sourit.

— Encore un peu de patience, Ayo. Maman prépare la maison.


III. Les Contractions Cosmiques

La première vraie contraction arriva à 16h47, heure standard du vaisseau.

Ce n'était pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ une crampe musculaire. C'était une déchirure dimensionnelle.

Tous les réfugiés dans un rayon de cinquante mètres se réveillèrent en hurlant, les mains plaquées sur leurs tempes, comme si un pic à glace invisible venait de leur transpercer le crâne. Les lumières de l'infirmerie se mirent à clignoter de manière erratique, passant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ du rouge au bleu au blanc aveuglant en l'espace de trois secondes. Les instruments médicaux sur les plateaux se soulevèrent de quelques centimètres avant de retomber avec fracas.

Et dans les hauteurs du vaisseau, dans les soixante-dix kilomètres de couloirs et de soutes qui composaient le Nyame Dua, chaque écran, chaque ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ terminal, chaque interface holographique s'éteignit pendant exactement 2,3 secondes.

Dans la Flèche, Tundé sentit la perturbation comme un coup de poing dans le plexus solaire.

Dans le Secteur 9, Malik, l'enfant hacker, vit son terminal redémarrer tout seul et afficher un message en amharique qu'il ne comprit pas : ትንሣኤ — Résurrection.

Dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ sa cage énergétique, Sètondji ouvrit les yeux et murmura : Aya, le nom de sa fille morte, parce que la douleur de Zewdi avait réveillé en lui le souvenir de toutes les naissances et de toutes les morts qu'il avait connues.

Makena se précipita vers Zewdi, son scanner hurlant des alarmes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ contradictoires. L'écran affichait des données impossibles :

TEMPÉRATURE CORPORELLE : 42,8°C
RYTHME CARDIAQUE : 240 BPM
PRESSION SANGUINE : 190/140
CHAMP ÉLECTROMAGNÉTIQUE : 0,7 TESLA (!!!!)
ALERTE : PATIENT GÉNÈRE GRAVITÉ LOCALISÉE
RECOMMANDATION : ÉVACUATION IMMÉDIATE

— Zewdi, ton corps est en train de créer un micro-puits gravitationnel ! hurla Makena par-dessus le vacarme des alarmes. Si ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ tu continues, tu vas aspirer l'air de tout le secteur !

Zewdi ne répondit pas. Elle ne pouvait pas répondre. Sa gorge était contractée, non par la douleur, mais par l'effort colossal qu'elle devait fournir pour maintenir la cohésion de son être. Elle sentait son corps se fragmenter, chaque cellule tirant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ dans une direction différente, attirée par le champ gravitationnel que l'enfant générait instinctivement pour se protéger.

Ayo avait peur. Et quand Ayo avait peur, l'univers local se courbait autour de lui.

Calme-toi, mon étoile, pensa-t-elle avec toute la force de volonté qu'elle put rassembler. Le vide ne peut pas te blesser. Tu ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ es la lumière qui perce les ténèbres. Tu es le chant qui remplit le silence. Calme-toi.

Le champ gravitationnel fluctua, se stabilisa légèrement. Les instruments cessèrent de léviter. Makena expira un souffle qu'elle ne savait pas avoir retenu.

— Comment... comment as-tu fait ça ?

— Je... je lui ai parlé.

— Tu lui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ as parlé ? Zewdi, ce n'est qu'un fœtus ! Il n'a même pas de néocortex développé !

— Il n'en a pas besoin, souffla Zewdi, un filet de sang coulant de son nez. Il pense avec le vaisseau. Son cerveau n'est pas dans ma tête. Il est dans les serveurs du ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ niveau 3. Dans les cristaux de mémoire que les Architectes ont plantés dans la coque. Il est partout, Makena. Et il m'écoute.

Makena s'agenouilla, posa ses mains de part et d'autre du visage de Zewdi, forçant la femme éthiopienne à la regarder dans les yeux.

— Combien de temps peux-tu tenir encore ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ ?

— Six heures. Peut-être moins.

— Et ensuite ?

Zewdi sourit, et ce sourire était d'une beauté déchirante, parce qu'il contenait toute la paix du monde.

— Ensuite, je deviens le vaisseau. Et le vaisseau devient moi. Et ensemble, nous protégerons Ayo de Tundé, de Vega, de tous ceux qui voudraient faire de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ lui une arme ou un dieu. Il sera juste... un enfant. Un enfant qui porte en lui le poids des étoiles, certes. Mais un enfant quand même.

La deuxième contraction arriva trois minutes plus tard. Celle-là était plus violente, plus profonde. Les murs de l'infirmerie se mirent à vibrer, et dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ les conduits au-dessus d'eux, ils entendirent quelque chose de nouveau : un chant.

Ce n'était pas humain. Ce n'était pas mécanique. C'était quelque chose entre les deux. Une harmonique qui résonnait dans les os, qui faisait vibrer les dents dans les mâchoires, qui donnait envie de pleurer et de rire en ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ même temps. C'était le son de Mars rêvant de la Terre. Le son de la Terre se souvenant de Mars. Le son d'un enfant qui n'était pas encore né mais qui voulait naître, qui exigeait de naître.

Zewdi ouvrit la bouche, et au lieu de crier, elle se mit à chanter.

C'était ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ un chant éthiopien, transmis de mère en fille depuis les hauts plateaux de Lalibela jusqu'aux rives du lac Tana. Un chant que sa grand-mère lui avait appris, celui qu'on chantait pour bénir les nouveau-nés et éloigner les mauvais esprits. Mais les paroles avaient changé. Elles n'étaient plus en amharique pur. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ Elles étaient mêlées de yoruba, de swahili, de code binaire, de fréquences harmoniques qui n'avaient pas de nom dans aucune langue humaine.

Et le vaisseau lui répondit.

Les haut-parleurs, pourtant éteints depuis des heures, se rallumèrent. Et de chacun d'eux sortit la voix de Zewdi, amplifiée, démultipliée, transformée en un chœur de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ mille âmes. Le chant se propagea dans les couloirs, descendit dans les soutes, monta vers la Flèche. Il passa à travers les portes blindées, à travers les parois de titane, à travers le vide lui-même.

Dans les Secteurs 3, 4, 5, 6 et 7, les réfugiés s'assirent sur leurs lits de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ fortune, les yeux écarquillés, les larmes coulant sans qu'ils sachent pourquoi. Certains se mirent à chantonner avec elle, reprenant les mélodies qu'ils reconnaissaient — des berceuses de Lagos, des chants de travail de Kinshasa, des prières de Dakar. C'était un chœur improvisé, chaotique, magnifique.

C'était l'humanité qui refusait de se taire.

Dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ la Flèche, Tundé hurla à son IA de couper les communications, de bloquer les fréquences, de faire taire cette pollution sonore. Mais l'IA ne répondait plus. Elle aussi écoutait.

Dans sa cage, Sètondji se leva pour la première fois depuis des jours, posa sa main sur la barrière énergétique qui l'emprisonnait, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ et murmura une prière Fa qu'il n'avait plus prononcée depuis la mort de sa fille Aya. Une prière pour les morts qui deviennent ancêtres. Une prière pour les sacrifices qui permettent aux autres de vivre.

La troisième contraction fut la dernière de cette séquence. Zewdi arqua le dos, ses mains griffant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ les draps, son corps entier se soulevant de quelques centimètres au-dessus du lit, maintenu par un champ magnétique invisible. Sa peau, déjà translucide, devint presque transparente. On voyait son squelette briller d'une lumière bleue, son cœur battre comme un tambour de guerre, les veines de son cou pulser avec une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ régularité métronomique.

Et dans son ventre, Ayo bougea pour la première fois.

Ce n'était pas un coup de pied normal. C'était une pression, une volonté qui se manifestait physiquement. Le ventre de Zewdi se déforma, formant des motifs géométriques complexes — des cercles, des spirales, des fractales qui ressemblaient aux motifs Dogon ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ gravés sur les murs des temples de Bandiagara. L'enfant dessinait. Il écrivait. Il laissait sa signature sur le corps de sa mère avant même de naître.

Makena recula, horrifiée et émerveillée.

— C'est... c'est de la géométrie sacrée. Les Architectes utilisaient ces motifs pour encoder des données dans la matière organique. Zewdi, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ ton fils est en train de te programmer.

— Non, souffla Zewdi, sa voix réduite à un murmure rauque. Il me soigne. Il essaie de réparer ce que la fusion a brisé. Il ne veut pas que je meure. Il ne comprend pas encore que... que c'est le prix.

Elle posa sa ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ main sur son ventre, sentant la chaleur qui en émanait, cette chaleur de forge où se forgeait l'avenir de l'humanité.

— Ayo, mon amour, mon étoile, murmura-t-elle en amharique. አትፍራ። እናትህ ሁልጊዜ ትሆናለች። N'aie pas peur. Ta mère sera toujours là.

Le chant, qui avait atteint un crescendo impossible, s'adoucit progressivement. Les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ lumières cessèrent de clignoter. La gravité redevint stable. Et dans le silence qui suivit, un son nouveau se fit entendre.

Un battement. Régulier. Puissant. Ce n'était pas le cœur de Zewdi. Ce n'était pas les turbines du vaisseau.

C'était le cœur d'Ayo.

Pour la première fois depuis sa conception, son cœur battait de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ manière audible, résonnant à travers les capteurs du vaisseau comme une déclaration d'existence.

Je suis là. Je suis vivant. Je suis l'héritier.

Makena pleurait maintenant, ses épaules secouées de sanglots silencieux. Elle s'agenouilla près de Zewdi, prit sa main — cette main brûlante qui sentait le métal et l'ozone — et la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ serra avec toute la force qu'elle put rassembler.

— Il arrive, n'est-ce pas ? Pas aujourd'hui, mais bientôt.

— Ce soir, répondit Zewdi, sa voix à peine audible. À la tombée de la nuit, si le vaisseau avait une nuit. Quand Jupiter sera aligné avec la constellation que Sètondji appelle "Le Portail". ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ Dans six heures. Peut-être sept.

— Et toi ?

Zewdi ferma les yeux, sentant la fatigue l'envahir comme une marée montante. Mais ce n'était pas une fatigue désagréable. C'était la fatigue du coureur qui voit la ligne d'arrivée. La fatigue du bâtisseur qui pose la dernière pierre.

— Moi, je serai partout. Dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ l'air que vous respirez. Dans la lumière qui vous guide. Dans le chant qui berce Ayo les soirs où il aura peur. Je ne mourrai pas, Makena. Je me disperserai. Et c'est infiniment plus beau.

Dehors, dans les couloirs des soutes, les réfugiés continuaient de chantonner. Le chant de Zewdi était ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ devenu leur hymne. Leur prière. Leur refus de céder au désespoir.

Et quelque part, dans les profondeurs du vaisseau, dans les cuves de fluide biotique où les Architectes avaient autrefois fabriqué des dieux, un enfant aux yeux d'or et d'émeraude se préparait à naître.

L'aube des Hybrides était proche.

Et elle porterait le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌​‍​‌‌‌‌​​​‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​‌‌ nom de Zewdi Tekle, la Visionnaire qui avait accepté de devenir une maison.


Fin du Chapitre 03

Nombre de mots : 3487