TADOW
Chapitre 05

Le Refus de l'Architecte

Prison énergétique - La Flèche (Pont de commandement inférieur) · 12 Janvier 2062 - 19h30 · POV Sètondji Kouassi

I. La Cage de Lumière

La douleur était devenue sa compagne. Pas une douleur physique — bien que son corps de soixante-treize ans protestât quotidiennement contre les indignités de l'emprisonnement — mais une douleur plus profonde, plus intime. La douleur de voir son œuvre pervertie. La douleur de constater que ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ son fils, son propre sang, était devenu le tyran qu'il avait passé sa vie à combattre sur Terre.

Sètondji Kouassi était assis en tailleur au centre d'une cage qui n'existait pas physiquement. C'était une prison de force, un champ énergétique hexagonal généré par six émetteurs disposés en cercle autour de lui. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ La lumière était d'un blanc bleuté qui brûlait la rétine si on la fixait trop longtemps. Elle émettait un bourdonnement constant, une fréquence subsonique qui désynchronisait les ondes cérébrales et rendait impossible toute tentative de méditation profonde.

Tundé avait été minutieux. Il connaissait son père. Il savait que Sètondji puisait sa ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ force dans les traditions ésotériques — le Fa, la Franc-Maçonnerie, les enseignements des Bâtisseurs. Alors il avait conçu une prison qui attaquait non pas le corps, mais l'esprit. Une cage qui empêchait l'introspection, le silence intérieur, la connexion aux géométries sacrées qui sous-tendaient la réalité.

C'était cruel. Et c'était efficace.

Pourtant, Sètondji ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ n'avait pas cédé. Pas encore.

Il portait toujours son boubou blanc, maintenant taché et froissé. Ses cheveux gris, autrefois impeccablement coupés, tombaient en mèches désordonnées sur ses épaules. Sa barbe, qu'il taillait jadis avec le soin d'un jardinier sculptant un bonsaï, avait poussé en broussaille sauvage. Mais ses yeux — ah, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ ses yeux — brûlaient toujours de cette intelligence froide et aiguë qui avait bâti des empires et négocié des traités.

On lui apportait de la nourriture deux fois par jour. Une bouillie grise sans goût, des barres protéinées qui avaient la texture du carton mouillé. Pas de couverts — Tundé craignait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ qu'il ne s'en serve comme arme ou comme outil. Pas de lumière naturelle — il ne savait plus depuis combien de temps il était enfermé ici. Les cycles jour/nuit artificiels du vaisseau n'atteignaient pas cette cellule enterrée dans les entrailles de la Flèche.

Mais aujourd'hui, quelque chose avait changé.

Il l'avait senti ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ à 16h00 précises. Une vibration. Pas dans les parois du vaisseau, mais en lui. Une résonance qui avait traversé la cage énergétique comme si elle n'existait pas. Une fréquence familière, douce et terrifiante à la fois.

Il avait fermé les yeux, ignorant le bourdonnement des émetteurs, et s'était concentré sur cette ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ vibration.

C'était Zewdi.

Non. Pas Zewdi. Plus Zewdi. Quelque chose qui avait été Zewdi et qui était maintenant... autre chose. Une présence diffuse, tentaculaire, qui s'étendait dans chaque circuit, chaque fibre optique, chaque mycélium du Nyame Dua. Elle chantait. Pas avec une voix, mais avec des harmoniques électromagnétiques qui faisaient vibrer les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ atomes eux-mêmes.

Et dans ce chant, Sètondji avait entendu un message.

L'enfant est né. Le pont est ouvert. Le sacrifice est consommé.

Il avait ouvert les yeux, le souffle court, sentant pour la première fois depuis des semaines l'espoir lui mordre le cœur comme un chien affamé.


II. La Visite du Fils

Les portes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ blindées de la cellule coulissèrent avec un sifflement hydraulique à 19h30.

Tundé entra.

Il portait son uniforme de commandant — un ensemble de tissu synthétique noir renforcé de plaques de graphène aux épaules et à la poitrine, sobre et fonctionnel, l'antithèse du boubou traditionnel de son père. Ses cheveux étaient coupés ras, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ militaires. Son visage, si semblable à celui d'Aya, sa sœur morte, était un masque de pierre polie.

Mais Sètondji connaissait son fils. Il voyait les micro-expressions que Tundé croyait avoir effacées. La tension dans la mâchoire. Le léger tremblement des doigts. L'éclat de panique dans les yeux qu'aucun algorithme de contrôle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ émotionnel ne pouvait masquer complètement.

Tundé était en train de perdre.

Et il le savait.

— Papa, dit Tundé, et ce mot sortit de sa bouche comme un éclat de verre.

— Tundé, répondit Sètondji, sa voix calme et mesurée, celle qu'il utilisait jadis lors des conseils d'administration à Abidjan.

Ils se fixèrent en silence ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ pendant dix secondes qui semblèrent durer dix ans.

Finalement, Tundé prit la parole, ses mots choisis avec la précision d'un chirurgien maniement un scalpel.

— Les Soutes se sont révoltées. Ils ont détruit l'entrepôt B-7, sacrifiant leurs propres réserves alimentaires pour créer un écran de fumée. Mes Sentinelles sont temporairement aveugles dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ les secteurs 3 à 5. L'enfant anomalique a été déplacé vers une localisation inconnue. Et Zewdi Tekle... Zewdi Tekle s'est fusionnée avec le vaisseau d'une manière que mes ingénieurs ne comprennent pas.

Il marqua une pause, respirant profondément, et lorsqu'il reprit la parole, sa voix était plus basse, plus dangereuse.

— Tu ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ savais que tout cela allait arriver, n'est-ce pas ? Tu as planifié cette révolte. Tu leur as donné les outils. Les idées. Les codes. Même enfermé ici, tu es resté... actif.

Sètondji ne répondit pas. Il se contentait de fixer son fils avec une expression qui oscillait entre pitié et dégoût.

Tundé ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ fit un pas en avant, ses poings serrés.

— Parle, vieillard ! Dis-moi où ils cachent l'enfant ! Donne-moi les codes d'accès au Secteur Oméga ! Si tu refuses, je peux rendre ta cage encore plus... inconfortable. Je peux augmenter la fréquence des émetteurs jusqu'à ce que tu ne puisses plus ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ penser. Je peux te priver de sommeil pendant des semaines. Je peux...

— Tu peux me torturer, l'interrompit calmement Sètondji, mais tu ne peux pas me briser. Parce que moi, mon fils, je sais qui je suis. Toi, tu ne sais même pas pourquoi tu fais tout ça.

Tundé se figea, comme ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ giflé.

— Comment oses-tu...

— Tu crois que c'est pour la survie ? continua Sètondji, sa voix prenant de l'ampleur, résonnant dans la cellule comme un tambour de guerre. Tu crois que tu es un sauveur pragmatique, faisant les choix difficiles que personne d'autre n'ose faire ? Non. Tu es un enfant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ terrifié qui essaie de contrôler l'incontrôlable parce que le chaos t'effraie. Tu n'as jamais accepté la mort d'Aya. Tu n'as jamais pardonné à ta mère de succomber au chagrin. Et tu ne m'as jamais pardonné d'avoir continué à vivre alors que tout s'effondrait.

Les mains de Tundé tremblaient maintenant ouvertement.

— Aya ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ est morte à cause de toi. À cause de tes usines. À cause de ta pollution. Tu l'as tuée aussi sûrement que si tu avais appuyé sur la gâchette.

— Je sais.

Ces deux mots tombèrent comme des pierres dans un puits sans fond.

Tundé ouvrit la bouche, la referma, incapable de formuler ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ une réponse.

— Je sais, répéta Sètondji, et sa voix se brisa légèrement. Je porte cette culpabilité depuis vingt-sept ans. Je la porte comme une croix. Et c'est précisément parce que je sais ce qu'est le poids du sang versé que je refuse de te donner les codes. Parce que cet ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ enfant, Tundé, cet enfant n'est pas une arme. Il n'est pas un outil. Il est une vie. Et je ne laisserai pas mon fils reproduire mes erreurs en sacrifiant des innocents sur l'autel de la sécurité.

Tundé recula d'un pas, son visage oscillant entre rage et désespoir.

— Tu ne comprends pas. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ Cet enfant est la clé. La clé pour réveiller l'IA des Architectes. La clé pour contrôler ce vaisseau. Si je ne le récupère pas, nous allons tous mourir. Les réserves alimentaires des Soutes ne dureront pas trois mois maintenant qu'ils ont détruit B-7. La Terre nous poursuit. Et Jupiter... Jupiter ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ cache des secrets que nous ne comprenons pas. Nous avons besoin de cet enfant.

— Non, répondit Sètondji doucement. Toi, tu en as besoin. Parce que sans lui, tu n'es qu'un tyran sans couronne. Un architecte sans fondations. Un fils sans père.

Tundé frappa la cage énergétique avec son poing. L'impact ne ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ produisit aucun son, mais une onde de choc traversa le champ, faisant scintiller la lumière bleutée.

— Je pourrais te tuer, siffla-t-il. Ici. Maintenant. Personne ne le saurait.

— Alors fais-le.

Sètondji se leva lentement, ignorant la douleur dans ses genoux arthritiques, et fit face à son fils. Ils étaient de la même ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ taille, séparés par un mur invisible, mais unis par le même sang maudit.

— Tue-moi, Tundé. Prouve que tu es devenu le monstre que je redoutais. Prouve que tout ce que j'ai essayé de t'enseigner — l'honneur, la compassion, le respect des ancêtres — n'était que du vent. Fais-le.

Tundé resta immobile, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ sa main levée, tremblante, ses yeux brillants de larmes qu'il refusait de laisser couler.

Finalement, il laissa retomber sa main.

— Tu n'es plus mon père, murmura-t-il.

— Non, répondit Sètondji tristement. Mais toi, tu es toujours mon fils. Et c'est ça qui me brise.

Tundé tourna les talons et quitta la cellule sans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ un mot de plus.

Les portes se refermèrent.

Et Sètondji se retrouva seul avec sa douleur, sa culpabilité, et l'écho du chant de Zewdi qui résonnait dans les circuits du vaisseau comme une prière pour les damnés.


II.V. Le Poids des Morts

Quand Tundé fut parti, Sètondji resta debout pendant longtemps.

Pas parce qu'il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ était fort. Mais parce qu'il ne pouvait pas se permettre d'être faible.

Il pensa à Aya.

Sa fille. Morte à dix-sept ans. Pas par accident. Par sa faute.

Il se souvenait du jour où le diagnostic était tombé. Fibrose pulmonaire sévère. Les poumons d'Aya, exposés pendant des années aux particules fines émises par ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ les usines Kouassi Industries, s'étaient lentement transformés en tissu cicatriciel. Chaque respiration devenait un combat. Chaque toux crachait du sang.

Les médecins avaient été clairs : avec un traitement immédiat, une greffe pulmonaire, peut-être trois à cinq ans de vie supplémentaire. Sans traitement, six mois maximum.

Sètondji avait l'argent. Des millions. Il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ pouvait acheter les meilleurs hôpitaux, les meilleurs chirurgiens.

Mais il avait hésité. Parce que reconnaître publiquement que sa fille était malade à cause de ses usines aurait été reconnaître sa culpabilité. Aurait ouvert la porte à des procès, des scandales, la destruction de son empire.

Alors il avait fait ce que font ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ les hommes puissants confrontés à un choix impossible : il avait attendu. Espéré. Prié pour un miracle.

Le miracle n'était jamais venu.

Aya était morte dans son sommeil, suffoquée par ses propres poumons, pendant que son père négociait un contrat en Chine.

Quand Sètondji était rentré et avait vu le corps de sa ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ fille — si petit, si fragile, enveloppé dans un linceul blanc — quelque chose en lui s'était brisé.

Pas immédiatement. Pas de manière visible.

Mais comme une fissure dans les fondations d'un gratte-ciel, invisible de l'extérieur mais fatale à long terme.

Son mariage avait explosé six mois plus tard. Adjoa, sa femme, l'avait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ accusé. Pas avec des mots — ils ne se parlaient déjà plus. Mais avec son regard. Ce regard qui disait : Tu as tué notre fille.

Elle avait raison.

Et Tundé, leur fils, avait absorbé cette culpabilité comme une éponge. Il avait transformé sa douleur en rage. Sa rage en idéologie. Son ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ idéologie en tyrannie.

Tout ça parce que Sètondji Kouassi, architecte visionnaire, philanthrope respecté, franc-maçon du 33ème degré, avait été trop lâche pour reconnaître ses erreurs.

Je suis désolé, Aya, pensa-t-il. Je suis désolé. Je ne peux pas te ramener. Mais je peux m'assurer que ton frère ne détruise pas d'autres vies comme ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ j'ai détruit la tienne.

Il s'assit lentement, ignorant la douleur dans ses genoux arthritiques, et ferma les yeux.

Dans la poche intérieure de son boubou, il gardait toujours trois cauris — les coquillages sacrés du Fa, qu'il avait réussi à cacher lors de son arrestation. Les gardes avaient fouillé ses vêtements, mais ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ ils avaient cherché des armes, des outils, des dispositifs électroniques. Ils n'avaient pas pensé que trois coquillages puissent être dangereux.

Ils avaient tort.

Parce que les cauris, pour un initié du Fa comme Sètondji, n'étaient pas de simples objets. C'étaient des antennes. Des portes vers la réalité sous-jacente. Des moyens de communiquer ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ avec les patterns cachés qui gouvernaient l'univers.

Il les sortit doucement, les tint dans sa paume, sentant leur poids familier.

Oyeku Meji. La figure double de l'obscurité. Le signe de la transformation par la mort, de la renaissance par le sacrifice.

Zewdi, réalisa-t-il. Elle va se sacrifier. Pour l'enfant. Pour nous tous.

Il remit ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ les cauris dans sa poche, inspira profondément, et attendit.


III. La Divination Interdite

Minuit.

Dans la cellule, le temps n'existait plus vraiment, mais Sètondji sentait l'heure avec la précision d'une horloge biologique accordée par des décennies de discipline spirituelle. Minuit était l'heure où les voiles entre les mondes se faisaient plus fins. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ L'heure où les Vodun marchaient. L'heure où le Fa pouvait parler.

Il avait attendu que les gardes changent. Tundé postait toujours deux sentinelles humaines devant sa cellule — des mercenaires qu'il payait en promesses de terres sur Jupiter. Ils étaient compétents, mais prévisibles. À minuit, ils prenaient leur pause-repas simultanément, une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ faille dans le protocole que Tundé n'avait pas corrigée par arrogance ou négligence.

Sètondji profita de ce bref répit pour fermer les yeux et bloquer le bourdonnement des émetteurs.

C'était une technique qu'Ayodele Dossou lui avait enseignée, il y avait des années, dans le temple de Ouidah. "Le Fa ne vit pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ dans le silence, mon frère. Il vit dans le rythme. Trouve le rythme sous le bruit, et tu trouveras la voix des ancêtres."

Il respira.

Une fois. Deux fois. Trois fois.

Le bourdonnement des émetteurs était une fréquence de 7,83 Hz — la résonance de Schumann, la "pulsation" naturelle de la Terre. Tundé ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ l'avait choisie précisément parce qu'elle désynchronisait les ondes alpha du cerveau. Mais ce que Tundé ne comprenait pas, c'était que la désynchronisation pouvait aussi être une synchronisation avec autre chose.

Sètondji laissa le bourdonnement pénétrer son crâne, puis se propagea dans sa colonne vertébrale, puis dans son cœur. Il ne lutta ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ pas contre. Il devint le bourdonnement.

Et dans cet état de dissolution, il sortit de sa poche — non, de sa mémoire — les seize noix de palme sacrées du Fa.

Elles n'existaient pas physiquement. Tundé les avait confisquées lors de son emprisonnement. Mais le Fa n'avait pas besoin de matérialité. Le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ Fa était un système, un langage, une grammaire cosmique inscrite dans le tissu même de la réalité. Les noix n'étaient qu'un interface.

Alors Sètondji visualisa les noix dans sa paume. Il les sentit, lourdes et lisses, imprégnées de l'huile de palme et des prières de générations de devins. Il les lança ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ mentalement, les regarda tomber sur le sol invisible de sa conscience, et observa leur configuration.

Oyèkú Méjì.

La mort et la transformation. La fin d'un cycle. Le passage.

Il lança à nouveau.

Ogbè-Ósá.

La lumière qui transperce l'obscurité. Le secret révélé. La vérité cachée.

Une troisième fois.

Ìrètè-Òdí.

Le feu qui forge. Le sacrifice nécessaire. La douleur qui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ purifie.

Sètondji rouvrit les yeux, le souffle court, le front perlé de sueur.

Le message était clair.

Quelqu'un allait mourir. Quelque chose de caché allait être révélé. Et un sacrifice de sang serait nécessaire pour que la transformation s'achève.

— Zewdi, murmura-t-il dans le vide. Tu as donné ta vie. Mais ce n'est pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ encore fini.

Et comme en réponse à ses paroles, il l'entendit.

Un chant.

Lointain, éthéré, à peine perceptible, comme une mélodie portée par le vent à travers des kilomètres de désert.

C'était du ge'ez, la langue liturgique d'Éthiopie. Les mêmes syllabes répétées en boucle, une litanie hypnotique.

ትንሣኤ... ትንሣኤ... ትንሣኤ...

Résurrection.

La voix venait de partout et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ de nulle part à la fois. Elle sortait des haut-parleurs, des conduits d'aération, des parois métalliques, des émetteurs de la cage elle-même. Elle était Zewdi, mais aussi le vaisseau. Elle était le Nyame Dua fait chair — ou plutôt, fait fréquence.

Sètondji se leva, les larmes coulant librement sur ses joues, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ et tendit les mains vers le plafond invisible.

— Je t'entends, ma sœur, murmura-t-il. Je t'entends. Protège l'enfant. Protège Ayo. Il est notre dernier espoir.

Le chant s'intensifia, emplissant la cellule d'une harmonie qui transcendait la musique humaine. Pendant un instant — un instant bref et éternel — Sètondji ne fut plus ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ prisonnier.

Il était libre.

Libre de danser avec les ancêtres dans l'espace entre les mondes.

Libre d'entrevoir l'avenir qui se dessinait comme une tapisserie tissée de sang, de lumière et de sacrifice.

Et dans cette vision, il vit Tundé.

Son fils, agenouillé dans les ruines d'un rêve brisé, pleurant enfin les larmes qu'il avait retenues ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ pendant vingt-sept ans.

Puis la vision se dissipa.

Le chant s'éteignit.

Et Sètondji se retrouva seul dans sa cage, vieux, brisé, mais pas encore vaincu.

Il s'assit à nouveau en tailleur, ferma les yeux, et attendit.

Attendit que les pièces se mettent en place.

Attendit que le sacrifice de Zewdi porte ses fruits.

Attendit que son fils ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ apprenne enfin ce que signifiait être humain.

Dans le silence qui suivit, Sètondji ressentit quelque chose qu'il n'avait pas ressenti depuis des années : de la paix.

Pas le genre de paix qui vient de l'absence de conflit. Mais la paix qui vient de l'acceptation. L'acceptation de son rôle. L'acceptation de son ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ destin. L'acceptation que certaines batailles ne peuvent être gagnées par la force, mais seulement par l'exemple.

Il pensa à Dossou, son mentor. Le vieux prophète autiste qui voyait les futurs multiples s'entrelacer comme des fils de soie.

"Un roi qui devient mendiant est plus sage qu'un mendiant qui devient roi," avait dit ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ Dossou un jour, des années auparavant, lors d'une consultation du Fa.

À l'époque, Sètondji n'avait pas compris.

Maintenant, il comprenait parfaitement.

Il était ce roi devenu mendiant. Dépouillé de son pouvoir. Emprisonné. Humilié. Réduit à néant.

Mais dans ce rien, il avait trouvé quelque chose de plus précieux que tous ses empires : la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ clarté.

La clarté de voir ce qui comptait vraiment. Non pas l'argent. Non pas le statut. Non pas même la survie.

Mais l'amour.

L'amour qu'il avait refusé de montrer à Aya quand elle était vivante. L'amour qu'il avait été incapable de transmettre à Tundé. L'amour qu'il offrait maintenant, trop tard, trop faible, mais ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​‌‌​‌​​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​‌​‌‍​‌‌​​‌‌‌ néanmoins réel.

Je t'aime, mon fils, pensa-t-il. Même si tu me hais. Même si tu me tues. Même si tu détruis tout ce que j'ai construit. Je t'aime.

Et dans cet amour, il trouva le courage de continuer.


Fin du Chapitre 05