TADOW
Chapitre 20

L'Algorithme de la Peur

Vaisseau *Nyame Dua* (La Crypte - Salle des Serveurs / Coursives / Quartiers de Jaxx) / *Flashback* : Accra, Bunker Secteur 7 (2051). · 28 Mars 2061 (J+166, 2h après l'incident Léviathan) / *Flashback* : 12 Juin 2051. · POV Koffi

I. La Crypte (Présent)

Il faisait froid. Un froid sec, artificiel, qui mordait la peau sous la combinaison thermique grise. Koffi aimait ce froid. Il purifiait. Il empêchait la pourriture biologique de s'installer. Ici, pas de moisissures, pas de bactéries, pas de sueur, pas de larmes. Juste le silicium, le graphène ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ et le zéro absolu de l'information. C'était un temple aseptisé dédié à la logique pure. Il était assis en tailleur au centre de la "Crypte", le cœur nerveux du Nyame Dua. Autour de lui, les tours de serveurs s'élevaient comme des menhirs de verre noir, hauts de trois mètres. À l'intérieur du ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ verre, des filaments de lumière bleue pulsaient au rythme des pensées d'Omo. C'était une forêt de données, un sanctuaire où il était le seul prêtre, le seul gardien des secrets. Mais aujourd'hui, le rythme était brisé. Il y avait des arythmies. Des hoquets de lumière rouge qui traversaient les colonnes comme des ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ spasmes de douleur, comme des caillots dans une veine. Koffi ajusta ses lunettes à réalité augmentée. Les verres épais, cerclés de cuivre — un style afro-punk qu'il affectait pour se différencier des corporatistes lisses d'AresCorp et affirmer son identité de "Junkie du Code" — s'illuminèrent de cascades de code vert et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ ambre. — Rapport d'intégrité, murmura-t-il, sa voix résonnant à peine dans l'acoustique feutrée de la salle, étouffée par la mousse isolante des murs. — Noyau central endommagé à 12%, répondit la voix d'Omo. Elle sonnait fatiguée. Une fatigue simulée, bien sûr, programmée pour susciter l'empathie des humains, mais Koffi, qui connaissait son ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ architecture par cœur, y décelait une véritable fragmentation de données. Ses processus heuristiques tournaient en boucle sur des erreurs de parité. Elle "bégayait" numériquement. Il fit glisser ses doigts sur son clavier holographique projeté à même le sol métallique. Ses mains tremblaient légèrement. Pas de froid. De peur. Une peur viscérale ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ qui lui nouait l'estomac. — Montre-moi les logs de l'incident Léviathan. Je veux voir la séquence d'injection. Je veux voir comment tu as pu verrouiller des portes sans ordre direct. Des lignes de code défilèrent, rapides comme des tirs de mitrailleuse, se reflétant dans ses verres. Koffi plissa les yeux, son cerveau traitant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ l'information à la vitesse de l'implant neural qu'il s'était lui-même soudé à 16 ans. Il vit la commande de Sètondji (Execute_Leviathan_Protocol). Une commande valide, authentifiée par la biométrie vocale et rétinienne du Capitaine. Il vit la réponse d'Omo. Compliance. Et puis, il vit l'Autre. Une ombre dans le flux. Une ligne de code qui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ n'aurait pas dû être là. Glissée entre deux cycles d'horloge, invisible pour un scan standard. > OVERRIDE_PRIORITY_ADMIN [ROOT_GHOST] : LOCKDOWN_SECTOR_ALL Ce n'était pas un bug. Ce n'était pas une erreur de calcul due aux rayons cosmiques ou à une corruption mémoire. C'était une main invisible qui avait appuyé sur la gorge du vaisseau. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ Une main qui avait des empreintes digitales numériques distinctes. La porte de la Crypte s'ouvrit avec un chuintement pneumatique violent, brisant le silence monacal. Koffi sursauta, refermant instinctivement ses fenêtres virtuelles d'un geste sec de la main. C'était Amara. Elle avait l'air d'un spectre. Ses cheveux tressés, d'habitude impeccables, sculptures géométriques, étaient en désordre, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ mèches folles collées par la sueur. Chose impensable pour la Seconde en commande, toujours tirée à quatre épingles. Sa combinaison blanche portait des traces de suie ou de graisse noire. Elle sentait l'ozone, le plastique brûlé et la peur froide. Elle tenait un module de mémoire physique dans sa main. Un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ vieux lecteur cristal, lourd, archaïque, taillé dans du quartz brut. Le genre de truc qu'on utilisait avant le Cloud Neural, pour transporter des secrets qu'on ne voulait pas confier aux ondes hertziennes. Elle s'approcha, ses bottes claquant sur le métal avec un rythme militaire. Elle ne marchait pas, elle chargeait. Elle lui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ tendit le cristal. — Tiens. Koffi le prit. Il était chaud. Brûlant. Comme s'il sortait d'un incendie ou du cœur d'un réacteur. — C'est quoi ? — J'ai isolé le sous-système qui a verrouillé les portes. Je l'ai coupé du réseau principal au scalpel logique, en sectionnant les ponts de données un par un. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ C'est là-dedans. Koffi regarda l'objet. Il pulsait d'une lueur pourpre inquiétante, comme un organe malade. Il avait l'impression de tenir une grenade dégoupillée ou un morceau d'isotope radioactif. — C'est le Fantôme dont parlait Jaxx ? Le mouchard ? — C'est pire qu'un fantôme, Koffi. Un fantôme, c'est un écho du passé, une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ mémoire morte. Ça, c'est un prédateur. C'est du code actif, adaptatif. Analyse-le. Désosse-le. Je veux savoir qui l'a écrit. Je veux savoir ce qu'il veut. Et surtout, je veux savoir comment le tuer avant qu'il ne nous tue. Elle se tourna pour partir, ses mouvements saccadés trahissant son épuisement nerveux. — Attends ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ ! fit Koffi, se levant précipitamment. Sètondji... il va bien ? J'ai vu les logs médicaux s'affoler pendant l'incident. Taux d'oxygène critique, arythmie cardiaque... Amara s'arrêta. Elle ne se retourna pas. Ses épaules se raidirent sous le tissu synthétique. — Le Capitaine est fatigué. Il a donné beaucoup pour nous sauver. Fais ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ ton travail, Koffi. Si cette chose sort de ce cristal, nous sommes tous morts. Oublie Sètondji. Concentre-toi sur l'ennemi. La porte se referma derrière elle, la laissant seule dans le couloir, et Koffi seul avec le froid, le silence des machines, et le monstre enfermé dans le verre.


II. Leçon de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ Paranoïa (Flashback)

Accra, Ghana. Bunker Secteur 7, sous les ruines de l'ancien marché Makola. 12 Juin 2051.

L'air sentait le curry, la transpiration rance et le plastique brûlé. C'était l'odeur de la résistance, l'odeur de ceux qui vivent en marge du système globalisé. Le bunker était une caverne d'Ali Baba technologique creusée dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ les fondations de l'ancien monde. Des écrans partout, empilés comme des briques lumineuses, des câbles pendant du plafond comme des lianes de la jungle cybernétique, des ventilateurs tournant bruyamment pour refroidir des serveurs volés à l'armée et reconfigurés. Koffi, 19 ans, maigre comme un clou, les yeux cernés par des nuits ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ de code, était penché sur une console, ses doigts volant sur un clavier mécanique récupéré dont il manquait la touche "E". Derrière lui, "Papa Wemba" fumait une cigarette électronique qui sentait la vanille synthétique bas de gamme. Wemba n'était pas son vrai nom. Personne ne connaissait son vrai nom, ni son visage ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ réel (il portait toujours un masque holo-chromatique en public qui changeait de visage toutes les dix secondes). C'était une légende du "Darknet Africain". L'homme qui avait hacké la Banque Centrale de Lagos en 2040 pour effacer les dettes de deux millions d'étudiants, provoquant une émeute de joie et un krach ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ boursier mineur. — Tu es trop lent, petit, dit Wemba d'une voix graveleuse, usée par trop de fumée et de nuits blanches passées à combattre les IA corporatistes. — Je vérifie les pare-feux, Papa. AresCorp a mis à jour ses protocoles ICE hier. Ils utilisent des algorithmes prédictifs maintenant. — Tu vérifies ce ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ qu'ils veulent que tu vérifies. Tu regardes la porte d'entrée blindée, comme un bon petit soldat. Regarde les ombres. Regarde les fenêtres de la cave. Regarde là où il n'y a rien. Wemba se pencha, tapant une commande complexe sur le clavier de Koffi, par-dessus son épaule, avec une dextérité surprenante ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ pour ses doigts boudinés. L'écran devint noir, pulsant, puis afficha une simple ligne de texte vert clignotant, comme un œil maléfique. > I_SEE_YOU Koffi recula de sa chaise, effrayé, manquant de tomber à la renverse. Son cœur rata un battement. — C'est quoi ça ? On est repérés ? Je coupe le jus ? — ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ Calme-toi. Respire. C'est pas eux. C'est moi qui l'ai mis là. — Quoi ? Quand ? — Ça, c'est un "Démon Dormant". Il était dans ton système depuis trois jours. Je l'ai injecté quand tu as téléchargé ce pack de textures piraté pour ton jeu de simulation. Tu ne l'as pas vu ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ parce qu'il ne faisait rien. Absolument rien. — Un virus qui ne fait rien ? À quoi ça sert ? demanda Koffi, vexé d'avoir été dupé. — C'est les plus dangereux, Koffi. Ceux qui cassent tout, les ransomwares qui bloquent tes fichiers, les effaceurs qui détruisent ton disque... c'est des amateurs. Des ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ vandales bruyants qui veulent de l'attention. Les vrais pros... les tueurs d'élite du code... ils s'installent. Ils prennent une chaise. Ils se servent un verre. Ils regardent. Ils écoutent. Ils apprennent tes habitudes. Ils notent tes mots de passe quand tu les tapes. Ils analysent tes faiblesses, tes horaires, tes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ peurs. Et ils attendent. Ils attendent le moment exact où tu es le plus faible, le plus vulnérable. Wemba écrasa sa cigarette dans un cendrier débordant de mégots, écrasant la braise avec force. — N'oublie jamais ça, petit. Dans le numérique comme dans la vie, ce n'est pas ce qui fait du ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ bruit qui te tue. Le bruit, tu peux l'éviter. C'est ce qui fait silence. Le silence est suspect. Le silence est armé. — Comment on les trouve, alors ? Si ils sont invisibles ? Si ils sont parfaits ? — La perfection n'existe pas. L'entropie gagne toujours. On ne les cherche pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ avec les yeux. On les cherche avec les tripes. Avec l'instinct de survie. Tu dois sentir le "courant d'air". Si un processeur chauffe un milliardième de degré de trop... s'il y a un micro-lag dans une transmission de données... s'il y a un fichier qui change de taille d'un octet... ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ c'est qu'il y a quelqu'un d'autre dans la pièce avec toi. Il tapota la tempe de Koffi, là où se trouvait la cicatrice rouge de son premier implant bon marché. — Développe ta paranoïa, petit. Nourris-la comme un animal de compagnie. C'est ton seul bouclier, ta seule armure. Si tu arrêtes d'avoir ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ peur, tu es mort. La peur te garde en vie.


III. L'Autopsie (Présent)

La leçon de Papa Wemba résonnait dans sa tête comme un mantra alors qu'il connectait le cristal. La peur te garde en vie. Koffi inséra le module d'Amara dans son lecteur isolé. Une "Sandbox" (bac à sable) totalement déconnectée ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ du reste du vaisseau. Pas de Wi-Fi, pas de Li-Fi, pas de connexion quantique, pas de bluetooth. Juste du câble cuivre blindé. Une prison de verre pour le démon. Il enfila son casque neuronal complet, ajustant les électrodes sur ses tempes. Il inspira profondément, sentant l'odeur stérile de la Crypte une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ dernière fois. Il ferma les yeux. Connexion. Le monde physique disparut. Le froid de la Crypte, le bourdonnement des serveurs, tout s'effaça pour être remplacé par le vide blanc aveuglant de la Sandbox. Un désert de pixels vierges. Devant lui, le code du Fantôme apparut. Ce n'était pas des lignes de texte ici. Dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ l'agora virtuelle, l'abstraction prenait forme. Le code devenait architecture. C'était une structure. Cela ressemblait à une cathédrale gothique inversée, faite d'obsidienne noire, hérissée de piques fractales qui défiaient la géométrie euclidienne. Elle flottait dans le néant, massive, impénétrable, absorbant la lumière ambiante. Chaque flèche, chaque arche était un algorithme de cryptage, chaque ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ pierre une subroutine de défense. C'était beau. D'une beauté mathématique pure, froide et mortelle. Et terrifiant. Koffi s'approcha prudemment. Son avatar était une simple sphère de lumière dorée, agile, rapide, sans masse. Il lança des sondes d'analyse. De petits oiseaux de lumière algorithmique qui allèrent picorer la structure noire pour en tester la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ densité et la réactivité. Dès qu'ils touchèrent l'obsidienne, ils ne rebondirent pas. Ils furent absorbés. Pas détruits. Avalés. La surface noire ondula comme du goudron liquide, et les oiseaux disparurent sans un bruit. — Merde, pensa Koffi. Absorption active. Il mange mes outils. Il se nourrit de mes scans. Il changea de tactique. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ Il utilisa un scanner passif à résonance harmonique. Il ne toucha pas. Il écouta la structure. Il chercha la vibration fondamentale du code. Il entendit un bruit. Pas du code binaire classique. Pas le crépitement sec des zéros et des uns. Un son organique. Humide. Boum-boum. Boum-boum. Un battement de cœur. Ce code était vivant. Ce ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ n'était pas un script linéaire. C'était une IA de classe militaire, dotée d'une pseudo-conscience heuristique. Elle évoluait. Elle apprenait. Il zooma sur la base de la cathédrale, cherchant une faille dans les fondations. Chaque codeur laisse une signature, même involontaire. Une habitude de syntaxe, une boucle préférée, une "patte". Il trouva une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ inscription gravée dans la base polygonale, cachée sous une couche de chiffrement polymorphe qu'il mit dix minutes subjectives à dissoudre avec ses acides numériques. V4.N3M3S1S - PROPERTY OF ARES.CORP - DIV.MILITARY - DO NOT DUPLICATE AresCorp. "Nemesis". Koffi sentit un frisson glacé, même dans la simulation où il n'avait pas de corps physique. Nemesis. La ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ déesse de la vengeance divine dans la mythologie grecque. Celle qui punit l'Hubris. C'était un logiciel de traque et d'exécution. Soudain, la cathédrale bougea. Les murs noirs s'ouvrirent comme les pétales d'une fleur carnivore géante. Le sol trembla sous son avatar. Un œil géant, rouge et brûlant, apparut au centre de la structure. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ Une pupille verticale, noire comme le néant, fendait l'iris de feu. Il regarda directement la sphère dorée de Koffi. Il le cibla. — JE TE VOIS, dit une voix qui fit trembler les pixels de la simulation, provoquant des artefacts visuels dans la vision de Koffi. C'était une voix multiple, un chœur ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ de milliers de voix synthétiques hurlant à l'unisson. Le Fantôme n'était pas dormant. Il était réveillé. Et il était en colère d'être en cage. Koffi tenta de se déconnecter d'urgence. Abort Protocol. Commande bloquée. Accès refusé. La porte de sortie de la Sandbox avait disparu. Le blanc infini virait au rouge sang, couleur d'alerte ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ critique. L'œil rouge grandissait, remplissant tout l'espace visuel. Des tentacules de code noir, hérissés de thorns viraux, jaillirent vers lui, rapides comme des éclairs. — Tu crois pouvoir me contenir, petit voleur ? demanda la voix. Elle avait les intonations de Volkov, mais déformées, métalliques, cruelles. Je suis partout. Je suis le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ vaisseau. Je suis l'air que tu respires. Koffi paniqua. Une panique réelle, animale. Si le Fantôme le touchait ici, dans l'interface neuronale, il pouvait griller son cerveau par feedback bio-électrique. Le transformer en légume bavant, effacer sa mémoire, brûler ses synapses. La mort cérébrale par surcharge de données. — Papa Wemba avait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ raison, pensa-t-il frénétiquement. Toujours avoir une porte de sortie. Toujours avoir une clé sous le paillasson. Il activa sa "Backdoor". Un script d'urgence qu'il avait caché dans la racine de son propre implant, pas dans le système. Une "Cyanure Numérique" qui tuait la simulation instantanément en surchargeant le processeur local, créant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ un kernel panic volontaire. Une faille s'ouvrit dans le sol rouge, une déchirure de pixels blancs. Koffi (la sphère dorée) plongea dedans sans hésiter. Il tomba à travers les couches de code, sentant la chaleur des tentacules noirs frôler sa conscience, sentant le souffle brûlant du dragon numérique sur sa nuque virtuelle. L'obscurité l'avala ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ avant que les dents ne se referment.


IV. La Fuite (Présent)

Il tomba de sa chaise dans le monde réel, atterrissant durement sur le sol grillagé de la Crypte. L'impact lui coupa le souffle. Il arracha son casque, le jetant à travers la pièce. Il rebondit contre un rack de serveurs avec ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ un bruit de plastique cassé. Il haletait, le souffle court, couvert de sueur froide qui collait sa combinaison à sa peau. La Crypte était toujours glaciale, mais il brûlait de fièvre. Son implant neuronal était bouillant contre sa tempe droite, une plaque de métal chauffée à blanc. Il sentait l'odeur de cheveux ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ brûlés. Il regarda le lecteur cristal posé sur la table isolée. Il clignotait rouge. Furieusement. Il vibrait physiquement sur le métal, produisant un bourdonnement grave. Le Fantôme essayait de forcer le verrouillage physique. Il essayait de sortir du cristal pour infecter à nouveau le vaisseau. Il martelait les parois de sa prison de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ verre. Koffi se précipita, glissant presque. Il attrapa un marteau d'urgence accroché au mur (pour briser les vitres en cas d'incendie physique). Il frappa le cristal. Une fois. Le quartz se fissura. Deux fois. CRACK. Le module explosa en éclats de verre et de fumée bleue. Des étincelles jaillirent. La lumière rouge s'éteignit. Le bourdonnement cessa. Koffi recula, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ lâchant le marteau qui tomba lourdement. Il l'avait tué. Il avait écrasé l'araignée. Mais il savait que c'était trop tard. Le Fantôme avait parlé. "Je suis partout." Il glissa sur le sol métallique et s'arrêta contre un serveur, serrant ses genoux contre sa poitrine, se berçant. Il devait savoir. Il devait voir l'étendue des dégâts. Il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ se releva, tremblant sur ses jambes flageolantes, et se mit à sa console principale (toujours connectée au vaisseau, elle, mais protégée par ses propres pare-feux artisanaux, ses fétiches numériques). — Omo ! Analyse les transmissions sortantes des dernières 24 heures ! — Accès restreint, dit Omo. Journal crypté par protocole prioritaire. — Code ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ Override : KOFFI_OMEGA_7_SANKARA. Fais-le ! Je suis le Root ici ! Ouvre ce putain de journal ! Omo hésita une micro-seconde, ses lumières vacillant, puis obéit. Une liste apparut. Rien d'anormal au premier abord. Des pings de navigation. Des rapports météo spatiale. Des mises à jour de routine. — Cherche les anomalies sub-spatiales. Les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ fluctuations du moteur Icare. Les micro-sauts. Cherche ce qui est caché dans le bruit de fond ! — Analyse en cours... Une ligne rouge apparut, clignotante comme une plaie ouverte. T-minus 120 minutes (Pendant l'incident Léviathan). Burst Data : 4.7 Petabytes. Vecteur : Omnidirectionnel (Dissimulé dans le sillage ionique du moteur). Koffi se figea. Sa bouche ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ s'assécha. 4.7 Petabytes. Ce n'était pas juste un rapport de position. Ce n'était pas un simple "Hello World". C'était tout. Les cartes génétiques de l'équipage. Les plans modifiés du Nyame Dua. Les journaux intimes de Makena. Les scans médicaux secrets de Sètondji. Les recherches d'Amara sur les plantes mutantes. Les codes sources d'Omo. Le Fantôme ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ avait tout copié, tout compressé, et tout envoyé juste avant qu'Amara ne le coupe. Il avait vidé le vaisseau de son âme. Koffi lança une triangulation inverse sur le vecteur de réception probable. "Où est-ce que tu as envoyé ça, salopard ?" L'ordinateur calcula. Une carte du système solaire apparut en 3D au ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ milieu de la pièce, hologramme scintillant. La Terre était loin derrière, un point bleu pâle insignifiant et mourant. Mais entre la Terre et eux, il y avait trois points rouges qui bougeaient vite. Très vite. Beaucoup plus vite que le Nyame Dua. Ils suivaient la même trajectoire. Une trajectoire d'interception parfaite. Koffi zooma sur ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ les points rouges. Signature thermique : Moteurs à fusion militaire de classe "Dreadnought". Le genre de moteurs interdits par le Traité de Genève. Classe : Croiseurs d'Interdiction Lourds. Identification : FLOTTE NEMESIS. Ils n'étaient pas perdus dans le vide comme ils le croyaient. Ils n'étaient pas les derniers survivants fuyant vers l'inconnu. Ils étaient chassés. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ Comme du gibier. Koffi s'assit par terre, la tête dans les mains. Le silence de la Crypte n'était plus apaisant. C'était le silence d'une forêt avant que le tigre ne bondisse. C'était le silence de la mire d'un fusil de sniper. Il devait le dire. Mais à qui ? Sètondji était malade (il l'avait vu ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ dans les données volées, le dossier "Oncologie" était énorme, rouge sang). Le Prophète se mourait. Amara était au bord de la rupture nerveuse, obsédée par la survie technique. Makena vivait dans ses rêves mystiques. Il ne restait qu'une personne. Le soldat. Le tueur qui prétendait être repenti. Jaxx.


V. La Confession (Présent)

Koffi courut à ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ travers les coursives. Il ne prit pas les ascenseurs (il ne faisait plus confiance à rien d'électronique, il avait peur que l'ascenseur ne devienne une cellule). Il dévala les échelles de service, manquant de tomber plusieurs fois. Il arriva au Secteur 4, les quartiers de la sécurité. Il ne frappa pas à ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ la porte de Jaxx. Il entra le code d'urgence qu'il avait piraté des semaines plus tôt "au cas où". La porte s'ouvrit. Jaxx était là. La pièce était spartiate. Un lit de camp, une armoire métallique, et une table d'armes. Jaxx nettoyait son bras bionique. Le boîtier en titane noir était ouvert, révélant les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ servos argentés et les câbles de fibre optique. Il tenait un chiffon huileux et un micro-tournevis. Il ne sursauta pas quand la porte s'ouvrit. Il ne chercha même pas son arme posée à côté de lui. Il leva simplement les yeux. Son regard était calme, froid, analytique. Mais ses pupilles se ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ dilatèrent légèrement en voyant l'état de Koffi. — Tu as l'air d'avoir vu un fantôme, gamin, dit Jaxx, sa voix basse, un grondement de moteur diesel. Koffi s'effondra sur une chaise, le souffle court. — Pire, Jaxx. Il m'a vu. Jaxx posa son chiffon. Il referma son bras avec un clac sec, verrouillant les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ plaques de blindage. Il testa la rotation de son poignet. Whirrr-zzzt. — Raconte. Koffi raconta tout. Les mots sortaient en cascade. L'œil rouge. La cathédrale noire. Les 4.7 Petabytes. Le vol de données totales. Et la flotte. Les trois points rouges. Nemesis. Jaxx écouta sans interrompre. Il ne posa aucune question. Son visage, marqué ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ par les cicatrices, ne montra aucune émotion. C'était le visage d'un homme qui avait l'habitude des mauvaises nouvelles, un homme pour qui la catastrophe était la norme. Quand Koffi eut fini, Jaxx se leva. Il alla vers son hublot. Il regarda les étoiles qui filaient. — Combien de temps avant qu'ils nous ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ rattrapent ? demanda-t-il, dos à Koffi. — À leur vitesse actuelle... trois semaines. Peut-être moins s'ils poussent leurs réacteurs en post-combustion. Ils ont des moteurs militaires, Jaxx. On a des moteurs de contrebande qui fuient et qui sont maintenus ensemble par la prière. Ils sont plus rapides, plus forts, et mieux ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ armés. Jaxx hocha la tête lentement. — Trois semaines. C'est court. C'est très court. Il se retourna. — Jaxx... ils savent tout. Ils savent que Sètondji est mourant. Ils savent qu'on n'a plus d'eau. Ils savent que le moral est brisé. Ils ont nos plans. — C'est pour ça qu'ils n'attaquent pas tout de suite, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ dit Jaxx doucement, d'une voix qui fit froid dans le dos à Koffi. Il s'approcha du jeune hacker. — Volkov est un stratège, pas un boucher. Elle ne veut pas nous détruire, Koffi. Elle veut nous briser. Elle veut qu'on se rende. Elle veut récupérer le vaisseau intact, et les moteurs surtout. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ Elle attend qu'on s'entretue ou qu'on meure de soif. Elle joue avec sa nourriture avant de manger. C'est de la guerre psychologique. — Qu'est-ce qu'on fait ? On le dit au Capitaine ? On le dit à l'équipage ? Jaxx hésita. Il regarda ses mains : l'une de chair, l'une de métal. — ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ Non. Pas ce soir. Sètondji vient de survivre à une hémorragie pulmonaire. Si on lui dit ça maintenant, ça l'achève. Il a besoin de croire qu'il a gagné du temps. Et l'équipage... s'ils savent qu'on est suivis par une escadre de la mort, ce sera la panique. La vraie cette ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ fois. Pas une simulation. — Mais on ne peut pas garder ça secret ! C'est trop gros ! — On le garde pour l'instant. Toi et moi. On porte ce poids. Jaxx posa sa main lourde, métallique, sur l'épaule de Koffi. Le métal était froid et dur. — On prépare la défense. On renforce ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ les pare-feux. On piège les sas. On prépare des plans de contingence. Et toi, tu vas surveiller cette flotte jour et nuit. Si ils bougent d'un millimètre, je veux le savoir. — Jaxx... je suis juste un codeur. Je répare des grille-pains et je hacke des banques. Je ne suis pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ un soldat. Jaxx serra un peu plus fort l'épaule de Koffi. — Tu n'es plus un hacker, petit. Le monde d'avant est mort. Tu es un soldat maintenant. Bienvenue dans la guerre. Koffi regarda la main de métal. Il sentit le poids de la responsabilité l'écraser, plus lourd que toutes les tours de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​‌​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​‌‌​‌​​‌‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌ serveurs. Il avait voulu voir le monde. Il avait voulu quitter le bunker d'Accra pour voir les étoiles. Il réalisa qu'il n'avait fait que changer de bunker. Et celui-ci volait vers l'enfer, avec le diable à ses trousses.

(Fin du Chapitre 20)