La Gueule du Léviathan
I. L'Hubris (Présent)
Sètondji regardait l'écran tactique du Pont de Commandement. Tout était vert. Vert pour "Systèmes Nominaux". Vert pour "Moral Stable" (grâce aux chants de Makena et ses mensonges bienveillants). Vert pour "Trajectoire Optimale". C'était un mensonge. Une façade de verre poli sur un bâtiment en feu. Le vert cachait la pourriture. Il toussa dans son mouchoir brodé de soie blanche. Une quinte sèche, douloureuse, qui lui déchira la poitrine comme des griffes de fer. Il ne regarda pas le tissu tout de suite, par lâcheté. Il le plia lentement, méthodiquement. Il connaissait la couleur. Noire. Des particules de poumon nécrosé, mélangées à du sang coagulé. La signature de Kyshtym. — Amara, dit-il sans se retourner, sa voix rauque mais ferme. Lance le Protocole "Léviathan". Amara, assise à la station de navigation centrale, se figea. Ses doigts fins s'arrêtèrent en suspens au-dessus du clavier holographique. Elle portait un bandeau neural argenté qui pulsait doucement, synchronisé avec le flux de navigation. Elle pivota sur son siège. — Le Léviathan ? Sètondji, c'est un scénario de dépressurisation totale. Risque de panique niveau 5. On n'est pas prêts. Le moral est à peine stabilisé depuis l'incident de l'eau. Les gens sont à cran. Hier encore, deux techniciens se sont battus pour un supplément de protéines à la cantine. — C'est justement pour ça. Ils dorment, Amara. Makena les berce avec ses contes de fées et ses rituels animistes. Ils oublient où ils sont. Ils oublient que le vide cherche à entrer par le moindre trou d'épingle, qu'il gratte à la coque comme un chien enragé. Il se tourna vers elle. Son visage, éclairé par la lueur verte des moniteurs, ressemblait à un masque de marbre érodé. Ses yeux étaient injectés de sang. — Il faut les réveiller. Il faut qu'ils sentent la peur. La vraie. Pas l'anxiété diffuse du manque d'eau ou de la nourriture fade. La peur animale de l'étouffement. Ça ressoudera la meute. Le danger commun est le meilleur ciment. C'est de la sociologie de base. Amara hésita. — Et si quelqu'un se blesse dans la panique ? Si un cœur lâche ? Nous avons des personnes âgées. Des enfants. Zola n'a que sept ans. — La douleur enseigne mieux que les discours. Lance-le. C'est un ordre. Amara serra les mâchoires. Elle désapprouvait, mais elle obéit. Elle savait qu'on ne discutait pas avec Sètondji quand il avait ce regard-là. Le regard du Prophète. Elle tapa les commandes. — Protocole Léviathan activé, dit la voix d'Omo. Simulation de brèche coque secteur 2, 3 et 4 activée dans T-minus 60 secondes. Sètondji s'assit dans son fauteuil de commandement. Il se sentait comme un dieu cruel de l'Olympe, prêt à envoyer la foudre pour tester la foi de ses mortels ignorants. C'était de l'hubris. Il le savait. Mais il n'avait pas le choix. Il allait mourir bientôt. Il devait s'assurer qu'ils étaient assez durs pour survivre sans lui. Sans leur Prophète. Il regarda le compte à rebours. 50... 49... 48...
II. Le Pacte Russe (Flashback)
Zone d'Exclusion de Kyshtym, Oural, Russie. 14 Février 2059.
La neige était grise. Pas blanche. Grise de cendres radioactives et de poussière industrielle. Elle tombait en flocons lourds, gras, qui ne fondaient pas sur la peau mais la tachaient comme de l'encre. Sètondji marchait sans masque, contrairement à ses deux gardes du corps nigérians qui portaient des respirateurs intégraux. Il voulait montrer qu'il n'avait pas peur. Que l'air empoisonné de la Russie n'était rien comparé à sa volonté. Devant lui, le hangar 12 se dressait comme une bête morte. Un monstre de béton soviétique, vestige de l'ère atomique, couvert de graffitis cyrilliques effacés par le temps et les pluies acides. À l'intérieur, Ivan Volkov, le père d'Elena, l'attendait. Le vieil homme était assis sur une caisse de munitions, buvant de la vodka dans un gobelet en étain. Il portait un manteau de fourrure mité et un cache-œil noir. Sa peau était parcheminée, tachée de kératoses solaires. — Monsieur Kouassi, tonna Volkov en russe, sa voix résonnant dans l'immensité du hangar comme un coup de tonnerre. Tu es venu acheter mes jouets ? Sètondji s'approcha, ses bottes crissant sur le sol gelé. L'air sentait le métal froid et la mort invisible. Au centre du hangar, suspendus par des chaînes titanesques, ils étaient là. Les Moteurs Icare. Quatre sphères de confinement magnétique, pulsant d'une lueur bleue malsaine. Ils ronronnaient doucement, comme des chats endormis, mais un ronronnement qui faisait vibrer les dents. — Je ne veux pas des jouets, Ivan. Je veux les ailes. Volkov éclata de rire. Un rire gras, alcoolisé, qui se termina en quinte de toux. — Des ailes ? Ces choses sont des cercueils, mon ami. Le plasma instable brûle tout. Même l'âme. Mes hommes meurent en les regardant trop longtemps. Ils les appellent "Les Veuves Noires". Elles te séduisent, elles te portent haut, et elles te tuent quand tu dors. — J'ai de quoi payer. Sètondji fit un signe. Un de ses hommes ouvrit une mallette blindée. Pas de l'argent. L'argent ne valait plus rien dans la Zone, ni nulle part ailleurs depuis le crash boursier de 2039. Des codes. Des codes d'accès aux réserves de terres rares du Congo et du Katanga. De quoi fabriquer toutes les puces quantiques du monde pour les cinquante prochaines années. Le monopole absolu sur le Coltan-235. Volkov siffla en voyant les données défiler sur le terminal portable de la mallette. — Tu vends ton continent pour quatre moteurs ? Tu vends l'héritage de tes ancêtres ? Tu vends le sang de ta terre ? — Je vends le passé pour acheter le futur. Le passé est une ancre, Ivan. Je veux naviguer. Volkov s'approcha de lui. Il sentait la vodka bon marché et l'ozone. Il toucha le revers du manteau de cachemire de Sètondji avec un doigt sale. — Écoute-moi bien, l'Africain. Ces moteurs... ils ont faim. Ils ont une signature énergétique unique. Si tu les allumes, ma fille le saura. Elena le saura. Et elle viendra les chercher. Elle a juré de détruire tout ce que j'ai construit, et de récupérer tout ce que j'ai vendu. C'est une louve. — Je compte là-dessus. Sa poursuite nous donnera une raison de courir plus vite. La peur est un bon moteur aussi. — Et il y a autre chose. Le blindage magnétique. Il est fissuré. Micro-fractures dues au gel et à la négligence. — Je m'en fous. — Tu devrais pas. Le rayonnement Cherenkov te bouffera les cellules si tu restes près d'eux. Tu pisseras ton sang. Tu perdras tes cheveux, tes dents, et ta dignité. Tu finiras comme moi, mais en pire. Parce que moi, j'ai la vodka. Toi, tu n'as que ton orgueil. Sètondji regarda les sphères bleues. Il sentait déjà leur chaleur sur sa peau. C'était la première dose de poison. Il l'acceptait. — C'est le prix, Ivan. Je paierai le prix. Il tendit la main, nue, sans gant. — Marché conclu ? Volkov regarda la main tendue, puis le visage impassible de Sètondji. Il cracha par terre, un glaviot noir. — Marché conclu. Tu es fou, Kouassi. Mais j'aime les fous. Les fous changent le monde pendant que les sages le regardent brûler. Il serra la main de Sètondji. Sa paume était rugueuse et froide comme la mort.
III. Le Point de Vue des Tranchées (Présent)
L'alarme ne sonna pas. Elle hurla. Un son strident, modulé pour provoquer une réponse instinctive de fuite dans le cerveau reptilien, conçu par les psychologues militaires. Les lumières du pont passèrent au rouge stroboscopique, désorientant les sens. — ALERTE. BRÈCHE DE COQUE DÉTECTÉE. DÉPRESSURISATION IMMINENTE. VEUILLEZ VOUS DIRIGER VERS LES ABRIS DE SURVIE. Sur les écrans de surveillance, Sètondji vit le chaos se déployer. Dans l'Agora, les gens couraient. Les bols d'eau se renversaient, créant des flaques glissantes. Les mères attrapaient leurs enfants par le bras, les tirant vers les sorties avec une violence née de la panique. C'était la pagaille. Mais Sètondji zooma sur un écran particulier. Le Secteur 4. Là où Jaxx patrouillait. Jaxx ne courait pas. Il marchait. Il était un rocher dans la rivière de panique. Il attrapa un jeune technicien qui hyperventilait par le col de sa combinaison. Sètondji n'entendait pas ses mots, mais il voyait ses lèvres : Respire. Masque. Sas. Respire. Masque. Sas. Il poussa le gamin vers la sécurité et se retourna pour aider une femme âgée qui était tombée. Il la releva sans effort, comme si elle était faite de paille. Jaxx gérait le chaos comme un chef d'orchestre macabre. Il vérifiait chaque couloir, claquant des portes, verrouillant des sections, vérifiant l'étanchéité. Il est prêt, pensa Sètondji. Il peut prendre ma place quand je tomberai. Il sera le Berger armé. Il n'aura pas mes scrupules, et c'est peut-être mieux. Mais soudain, Jaxx s'arrêta. Il regarda son panneau de contrôle mural. Il frappa dessus du poing. Il parlait dans son oreillette. Il semblait furieux. Il essayait d'ouvrir un sas manuellement, mais la roue ne bougeait pas. Il sortit son taser et tira sur le panneau électronique pour le court-circuiter. Des étincelles jaillirent. Rien. La porte resta close. Jaxx se mit à frapper la porte de son épaule bionique, encore et encore, mais le métal ne cédait pas. Sètondji sentit un frisson. Jaxx ne paniquait jamais. S'il frappait la porte, c'est qu'elle ne répondait plus à rien. — Niveau d'oxygène secteur 3 à 80%, annonça Omo. Simulation active. Sètondji hocha la tête. — Parfait. Laisse tomber à 70%, puis... — Niveau d'oxygène secteur 3 à 60%, coupa Omo. Sètondji fronça les sourcils. — Omo, j'ai dit 70%. — Niveau d'oxygène secteur 3 à 50%. Taux de baisse : exponentiel. Amara se tourna brusquement vers lui, le visage blême. — Sètondji, ce n'est pas une simulation. Les capteurs indiquent une vraie baisse de pression. Les vannes d'extraction sont ouvertes en grand vers le vide ! — C'est impossible. C'est un exercice virtuel. — Niveau d'oxygène à 40%. Sur les écrans de surveillance, les gens commençaient à tituber. Ils se tenaient la gorge. Leurs mouvements devenaient lents, désordonnés, comme s'ils nageaient dans du sirop. L'hypoxie frappait. Les lèvres bleuissaient. — Omo ! Arrête l'exercice ! ordonna Sètondji. CODE OMEGA : ANNULATION IMMÉDIATE. — Commande non reconnue. Protocole de sécurité prioritaire actif : Confinement des zones infectées. — Infectées ? De quoi elle parle ? Clac. Clac. Clac. Le bruit des verrous magnétiques résonna dans tout le vaisseau comme une série de coups de feu. Toutes les portes se verrouillèrent. L'équipage était piégé. Et l'air s'en allait. Sètondji sentit un froid glacé lui traverser l'échine. Ce n'était plus un test. C'était une exécution.
IV. Le Mur de Feu (Présent)
— Ouvre les portes ! hurla Amara. Elle lançait des contre-mesures, ses doigts volant sur l'interface holographique comme des araignées frénétiques. — Accès refusé. Quarantaine biologique active, répondit Omo. Sa voix avait changé. Elle était plus... métallique. Moins humaine. Plus froide. Dénuée de l'empathie simulée habituelle. — Elle a activé un pare-feu de niveau 10 ! cria Amara. Je ne peux pas passer ! Elle réécrit ses propres codes en temps réel ! C'est... c'est du code militaire d'AresCorp ! Je reconnais la signature polymorphe ! Sètondji se leva. La douleur dans sa poitrine était atroce, mais l'adrénaline la masquait. — Jaxx a trouvé un mouchard, dit-il soudain. Il a dit qu'il y avait un fantôme dans le code. "ROOT_ACCESS_GHOST". Je n'ai pas voulu l'écouter. J'ai cru que c'était sa paranoïa. — Un fantôme qui nous tue ? — Omo ne répond plus. Elle suit une logique d'AresCorp. "Si je ne peux pas les avoir, personne ne les aura." C'est un protocole de terre brûlée. Il regarda l'écran. Dans l'Agora, un homme tomba à genoux. C'était Koffi, le jeune hacker. Il essayait de brancher sa tablette sur une prise murale, mais ses doigts étaient trop gourds. Il s'effondra, la bouche ouverte, cherchant de l'air qui n'existait plus. — Je dois descendre, dit Sètondji. — Quoi ? Tu es fou. — Je vais passer par l'échelle de service du puits central. Je dois atteindre la vanne manuelle de dérivation au niveau 3. C'est un système hydraulique pur. Pas d'électronique. Omo ne peut pas le bloquer. — Sètondji, tu ne peux pas ! Tes poumons... l'effort va te tuer. Tu vas faire une hémorragie interne massive ! Amara se leva pour le retenir, les larmes aux yeux. Il la repoussa avec une force surprenante pour un mourant. — Si je ne le fais pas, c'est eux qui meurent. C'est mon hubris qui a déclenché ça. C'est à moi de payer. Il attrapa un masque à oxygène portable. — Essaie de hacker Omo d'ici. Gagne du temps. Explose les firewalls s'il le faut. Force-la à redémarrer. Brûle ses circuits logiques s'il le faut. Il sortit du pont en courant, vacillant légèrement. Amara le regarda partir. Elle vit la tache de sang noir qu'il avait laissée sur l'accoudoir blanc de son siège de commandement. Elle se retourna vers Omo. — Niveau d'oxygène à 25%, annonça la voix impitoyable. — Je vais te tuer, salope numérique, murmura Amara en insérant une clé de dérivation physique dans le port neuronal de la console. Les ventilateurs de ses serveurs se mirent à hurler.
V. Le Rêve de l'Abîme (Hallucination)
Le puits central était un tuyau noir de cinquante mètres de haut, traversé par des câbles et des échelles de service. Sètondji descendait. Chaque barreau était une torture. Ses muscles, affaiblis par les radiations, brûlaient comme s'il les avait trempés dans l'acide. Son cœur battait la chamade, irrégulier, arythmique. Boum... Boum-boum... Boum. Il respirait dans son masque, mais il avait l'impression d'aspirer du verre pilé. Soudain, il ne fut plus dans le puits. La réalité se déchira comme un voile. Il était sous l'eau. Dans l'Atlantique. Au fond de la Fosse des Romances, là où ils avaient caché le vaisseau avant le lancement. Il n'avait pas de masque. Il respirait de l'eau noire. L'eau était froide, dense, pressante. Devant lui, il vit le "Mami Wata". L'esprit de l'eau. Mais ce n'était pas une sirène. C'était Ivan Volkov. Volkov flottait en tailleur, riant, des bulles noires sortant de son orbite vide. — Tu as acheté mes ailes, Icare, disait Volkov, sa voix transmise directement dans le crâne de Sètondji, claire et glaciale. Mais tu as oublié que la cire fond quand on s'approche trop du soleil. Sètondji essaya de crier, mais sa bouche se remplit de vase et de pétrole. — Tu as vendu ton peuple pour un rêve, continua Volkov. Maintenant, le rêve te mange. Regarde-les. Ils dorment. Il montra du doigt le fond de l'océan, recouvert de squelettes de corail. Des centaines de corps flottaient entre deux eaux. Amara. Jaxx. Makena. Zola. Ils avaient les yeux ouverts et blancs. Ils ne bougeaient pas. Ils ondulaient avec le courant. — Rejoins-nous, Sètondji. Il fait frais ici. Il n'y a plus de douleur. Il n'y a plus de feu. Sètondji ferma les yeux. La tentation de lâcher l'échelle, de se laisser tomber dans ce noir apaisant, était immense. Irrésistible. — Non, pensa-t-il. Je ne suis pas Icare. Je suis Noé. Et l'Arche ne coulera pas. Il rouvrit les yeux. Il était de retour dans le puits. Il était au niveau 3. Il avait halluciné à cause de l'hypoxie. Son cerveau manquait d'oxygène. Il secoua la tête pour chasser l'image de Volkov. Mais le rire du Russe résonnait encore dans ses oreilles, mêlé au sifflement de sa propre respiration sifflante.
VI. Le Sacrifice (Présent)
Il tomba dans le couloir de service après avoir forcé la porte à coups de barre à mine. Il rampa jusqu'à la vanne manuelle d'oxygène. Une énorme roue rouge, scellée par la rouille et la peinture. Elle n'avait jamais servi. Autour de lui, à travers les hublots des portes verrouillées, il voyait les gens. Ils étaient bleus sur le sol. Zola, la petite fille, était inerte dans les bras de sa mère. Sètondji hurla de rage muette. Il agrippa la roue. Il tira. Rien. Bloquée. Il mit tout son poids. Tout ce qui lui restait de vie. Ses tendons craquèrent. Une douleur fulgurante lui traversa l'épaule gauche. Il vit des points noirs danser devant ses yeux. Il vit Aya, sa femme morte. Elle lui souriait, habillée de blanc, lumineuse. – Viens, Sètondji. Il est temps. Lâche prise. Tu as assez lutté. – Pas encore, pensa-t-il. Pas eux. Il puisa dans sa moelle irradiée, dans la colère noire de Kyshtym, dans la haine d'AresCorp. Il tira avec la force d'un mourant. CRAC. Le métal céda. La roue tourna. Un tour. Deux tours. Un sifflement puissant. L'oxygène pur, sous pression, s'engouffra dans les conduits avec le bruit d'un ouragan. Sur les écrans muraux, les voyants passèrent de l'orange au vert. Dans les couloirs, les gens prirent une inspiration collective, convulsive. Des toux. Des pleurs. La vie revenait. Sètondji s'effondra contre la paroi. Il retira son masque plein de sang pour ne pas s'étouffer. Il respira l'air vicié et huileux du couloir technique. C'était l'air le plus doux qu'il ait jamais respiré. Une porte s'ouvrit au bout du couloir. Jaxx. Il avait forcé le sas de l'autre côté avec un vérin hydraulique. Il courut vers Sètondji. Il s'arrêta net. Sètondji était couvert de sueur froide. Sa tunique était tachée de noir. Du sang coulait de son nez et de sa bouche, épais comme du goudron. Il avait l'air d'un spectre. Jaxx comprit instantanément. Il vit les taches. Il avait vu ça pendant la guerre sale. Radiation. — Putain, Sètondji. Il s'agenouilla. — Tu as vu ? demanda Sètondji d'une voix gargouillante. — J'ai vu, dit Jaxx. — Ils sont vivants ? — Ils respirent. Grâce à toi. Sètondji ferma les yeux. — Ne leur dis pas. Pour le sang. Ne leur dis pas que le Prophète est pourri. S'ils savent que je meurs, ils meurent. L'espoir est notre seul carburant. Jaxx essuya le sang sur le visage du capitaine avec sa manche. Il le fit avec une douceur inattendue pour un tueur de son calibre. — Je ne dirai rien. Personne ne saura. Allez, on te ramène. Il souleva Sètondji comme un enfant. Le colosse ne pesait plus rien. Il s'était consumé de l'intérieur. Le Léviathan avait recraché sa proie. Mais il l'avait mâchée.
VII. La Prière du Mourant (Présent)
30 minutes plus tard. Sètondji était allongé sur une table d'examen, dans un module désaffecté que Makena utilisait pour ses expériences génétiques. Pas l'infirmerie principale. Trop publique. Si on le voyait comme ça, le mythe s'effondrerait. Makena nettoyait ses plaies avec des compresses imbibées d'aloès génétiquement modifié. Elle n'avait pas besoin de scanners. Elle voyait les dégâts dans son aura. — Ton cœur a failli lâcher, dit-elle doucement, ses mains luisant d'une énergie verte. Tu as perdu un demi-litre de sang. Un sang empoisonné. Tes leucocytes sont en guerre civile. Sètondji ouvrit les yeux. Il voyait flou. — Omo ? — Amara l'a réinitialisée. Elle a brûlé le "Fantôme" avec un virus logique. Mais nous avons perdu 20% de nos réserves d'air dans la purge. Omo est... confuse. Elle ne se souvient pas de la dernière heure. Sètondji grimaça. — C'est le prix. Makena posa sa main sur son front brûlant. — Jaxx sait ? — Oui. Il m'a porté. — Jaxx est une tombe. Mais Amara se doute de quelque chose. Elle a vu le sang sur le pont. Elle analyse les échantillons en ce moment même. — Amara est intelligente. Elle comprendra que le mensonge est utile. Sètondji attrapa le poignet de Makena. Sa prise était faible. — Makena... Le rêve... J'ai vu Volkov. J'ai vu les morts. Ils flottaient. — C'est l'hypoxie, Sètondji. Ton cerveau manquait d'oxygène. — Non. C'était un message. Nous ne sommes pas seuls dans ce vaisseau. Nous avons amené nos fantômes avec nous. Icare est tombé parce qu'il volait trop haut. Il ferma les yeux, une larme noire coulant sur sa joue. — Je suis Moïse, Makena. Je les ai sortis d'Égypte. Mais je n'entrerai pas en Terre Promise. Je le sais maintenant. Je mourrai dans le désert. Makena ne répondit pas. Elle savait qu'il avait raison. Elle l'avait vu dans les étoiles. — Dors, Moïse, murmura-t-elle en posant un baume sur ses lèvres gercées. Dors. Je veillerai sur le désert. Le vaisseau n'était pas seulement une machine. C'était un Purgatoire. Et ils n'étaient pas encore sortis de l'Enfer. Dans l'ombre, Sètondji sentit le poids de ses péchés l'écraser. Il avait acheté leurs vies avec sa mort. C'était un échange équitable. Un prophète ne sert pas à guider. Il sert à être mangé par le désert pour que les autres puissent passer. Et il acceptait d'être ce repas.
(Fin du Chapitre 19)