La Chute
I. Le Roi Lépreux (Présent)
Sètondji toussa. Ce n'était pas une toux sèche, irritante, causée par l'air recyclé du vaisseau. C'était une toux grasse, profonde, qui venait du tréfonds de ses poumons, comme si quelque chose de lourd et de liquide essayait de sortir, une créature visqueuse née de ses propres tissus. Il porta un mouchoir blanc à sa bouche, ses doigts tremblant légèrement. Il le retira lentement, craignant ce qu'il allait voir. Il y avait une tache. Pas rouge. Noire. Un noir huileux, irisé, comme du pétrole ou du vieux sang coagulé. Sètondji regarda la tache avec une fascination détachée. Il savait ce que c'était. Il l'avait lu dans les rapports médicaux volés aux Russes, ces documents classifiés écrits en cyrillique qu'il avait traduits nuit après nuit. Nécrose alvéolaire induite par radiation ionisante chronique. Stade 4. Ses poumons pourrissaient. Ils se transformaient en carbone mort à l'intérieur de sa poitrine. Il froissa le mouchoir et le jeta dans l'incinérateur personnel de son bureau. Il regarda la flamme bleue le consommer en une seconde, effaçant la preuve de sa mortalité. Pas de trace. Pas de preuve. Le Prophète ne saigne pas. Le Prophète ne pourrit pas. Le Prophète est éternel, une statue de bronze qui guide le peuple vers la Terre Promise. — Capitaine, dit la voix d'Omo, brisant le silence. Votre rythme cardiaque est irrégulier. Arythmie ventriculaire détectée. Saturation en oxygène à 88%. Voulez-vous que j'alerte le Docteur Diop ? — Non, dit Sètondji, sa voix rauque comme du gravier. — Sètondji..., insista l'IA, sa voix changeant subtilement pour imiter celle d'Adjoa, plus inquiète, plus intime, avec cette inflexion douce qu'elle avait quand il travaillait trop tard. Tu vas mourir si tu ne te soignes pas. Tes marqueurs biologiques sont dans le rouge. — Je suis déjà mort, Omo. Je suis mort il y a deux ans, dans la neige de Russie. Ce qui est assis dans ce fauteuil, c'est juste un fantôme qui a oublié de tomber. Un cadavre qui marche par habitude. Il se leva. Le monde tangua. La gravité artificielle semblait fluctuer, le sol se dérobant sous ses pieds comme le pont d'un navire en pleine tempête. Ce n'était pas le vaisseau. C'était son oreille interne, rongée elle aussi par le poison invisible. Il s'appuya lourdement sur son bureau en acajou synthétique, laissant des traces de sueur sur le vernis. Il avait une réunion dans dix minutes. Le "Conseil des Piliers". Jaxx, Amara, Makena. Ils allaient parler du moral de l'équipage. De la nourriture qui commençait à avoir un goût de carton. De l'eau qui sentait le métal. Il devait être fort. Il devait être le roc sur lequel ils brisaient leurs vagues d'inquiétude. Il ouvrit un tiroir secret. Pas celui de la morphine (il le savait, il lui laissait l'accès tacite ; fermant les yeux sur ses vols discrets). Un autre. Une boîte en métal brossé. À l'intérieur, une seringue auto-injectable argentée. Stimulant militaire russe. "Volk-9". Un cocktail d'adrénaline synthétique, de corticoïdes et de nanites de réparation temporaire. De quoi réveiller un cadavre et le faire courir un marathon avant qu'il ne s'effondre définitivement. Il l'appuya contre son cou, cherchant la veine jugulaire. Pshhh. Le feu courut dans ses veines, brûlant comme de l'acide glacé. La douleur disparut, remplacée par une clarté artificielle, tranchante comme du verre. Ses mains arrêtèrent de trembler. Sa vision se nettoya. Il ajusta sa veste col Mao, lissa les plis imaginaires. Il se regarda dans le miroir. Il avait l'air vieux. Ses tempes étaient grises. Ses yeux étaient cernés de noir, enfoncés dans leurs orbites. Mais il avait l'air vivant. Il avait l'air dangereux. C'était tout ce qui comptait. — Omo, ouvre la porte. Le Roi sort de son tombeau.
II. Le Poids du Métal (Présent)
Sètondji marchait dans le couloir principal vers la Salle de Commandement. Il marchait vite, utilisant l'énergie chimique du Volk-9 pour masquer sa faiblesse. Chaque pas résonnait sur le métal. Clac. Clac. Clac. Il croisa Jaxx qui sortait de l'ascenseur. L'ancien mercenaire avait l'air fatigué. Il avait des cernes sous les yeux et une odeur de tabac froid qui le suivait comme une ombre. — Sètondji, grogna Jaxx. T'as une minute ? — J'en ai dix avant la réunion. Marche avec moi. Jaxx emboîta le pas, s'adaptant au rythme militaire de Sètondji. — C'est les moteurs, dit Jaxx sans préambule. Le réacteur 2 chauffe. Les injecteurs plasma s'encrassent. On doit purger le système, mais ça veut dire couper la propulsion pendant six heures. On va dériver. — On ne peut pas s'arrêter, Jaxx. Si on coupe, on perd l'effet de fronde gravitationnelle qu'on a accumulé. On perd trois semaines sur le trajet. — Si on ne coupe pas, on risque une fusion du cœur ! Le blindage commence à se micro-fissurer. Sètondji, ces moteurs... ce sont des prototypes russes, merde. Ils n'ont jamais été testés sur une durée aussi longue. Ils sont instables. Comme toi. Sètondji s'arrêta net. Il se tourna vers Jaxx. — Comme moi ? Jaxx le regarda dans les yeux, sans ciller. Jaxx n'avait peur de rien. Il avait vu la guerre, la vraie. — T'es pâle, Sètondji. T'es maigre. Tu tousses quand tu crois que personne n'écoute. Mais les micros écoutent. Et moi aussi. T'es malade. — Je suis fatigué, Jaxx. C'est le fardeau du commandement. Tu connais ça. — Conneries. J'ai vu des hommes fatigués. Et j'ai vu des hommes qui mouraient debout parce qu'ils étaient trop têtus pour s'allonger. T'es dans quelle catégorie ? Sètondji sentit la colère monter, alimentée par le stimulant. — Je suis dans la catégorie de ceux qui nous gardent en vie. Répare le réacteur 2. Fais une dérivation. Bricole quelque chose. Mais on ne s'arrête pas. Jamais. Jaxx secoua la tête, crachant par terre (un geste interdit, mais Jaxx s'en foutait). — T'es un putain de tyran, Sètondji. Un jour, les moteurs vont lâcher. Ou toi. Et j'espère que je serai là pour ramasser les morceaux. Il partit vers la salle des machines, laissant Sètondji seul dans le couloir. Sètondji regarda sa main. Elle recommençait à trembler légèrement. Le Volk-9 ne durait pas assez longtemps.
III. Le Pacte du Diable (Flashback)
Zone d'Exclusion de Kyshtym, Oural, Russie. 14 Février 2059.
Il faisait -30°C. Un froid qui gelait les larmes avant qu'elles ne tombent. Le vent hurlait à travers les ruines des usines soviétiques, des squelettes de béton et d'acier rouillé qui se dressaient comme des dents cariées contre le ciel gris. La neige était grise, contaminée par des décennies de déchets nucléaires mal stockés. Sètondji n'avait pas froid. Il portait une combinaison thermique de pointe, isolée au graphène. Mais il avait peur. Une peur viscérale, primitive. Il attendait au milieu d'un hangar désaffecté dont le toit s'était effondré, laissant entrer la neige radioactive. Devant lui, un conteneur en plomb de la taille d'une petite voiture, marqué du symbole du trèfle noir sur fond jaune. Et un homme. L'Amiral Volkov. À l'époque, Volkov n'était pas encore le chef de la sécurité d'AresCorp, le chasseur implacable. Il était un général russe corrompu, un seigneur de guerre des steppes qui vendait les restes de l'Empire Soviétique au plus offrant. Il fumait un cigare, indifférent à la radiation qui faisait crépiter le compteur Geiger de Sètondji comme une friture hystérique. — Vous êtes fou, Kouassi, dit Volkov avec un fort accent, recrachant la fumée bleue qui se mélangeait à la vapeur de son souffle. Vous voulez mettre des moteurs à fusion nucléaire civile sur une arche de réfugiés ? C'est illégal dans 150 pays. C'est un crime contre l'humanité avant même d'avoir commencé. — Je ne demande pas la permission, Général. Je ne demande pas votre avis éthique. Je demande le prix. Volkov tapota le conteneur avec sa botte fourrée. — Ce sont des prototypes "Icare". Réacteurs à plasma pulsé. Modèle expérimental de 2038. Instables. Ils ont tué trois équipes de scientifiques à Novossibirsk. Ils crachent plus de neutrons qu'une supernova miniature. Si vous les allumez sans un blindage parfait, vous irradierez tout ce qui se trouve à moins de 10 kilomètres. Vos colons arriveront sur Mars stériles ou morts. — Je m'en occupe. J'ai les plans pour le blindage. Le prix ? — Pas d'argent. L'argent ne vaut plus rien. Le dollar s'effondre. L'euro est mort. Le yuan est du papier toilette. Je veux une place. Sètondji se figea. — Une place ? — Sur votre arche. Pour ma petite-fille. Elle a 6 ans. Elle est à Moscou. Elle meurt de la tuberculose résistante. Les hôpitaux n'ont plus d'antibiotiques. Je ne veux pas qu'elle brûle avec le reste du monde. Je suis un salaud, Kouassi, mais je suis un grand-père. Sètondji regarda le Général. Il vit la même chose que dans son propre miroir. Un père désespéré prêt à vendre son âme. — D'accord. Une place. Pour elle. Pas pour vous. — Je sais. Je suis trop vieux et trop... sale. — Et il y a une autre condition, dit Volkov en souriant, un sourire de loup qui montrait des dents en or. — Laquelle ? — Vous devez inspecter la marchandise. Maintenant. Sans protection lourde. — Pourquoi ? — Pour me prouver que vous croyez en votre projet. Si vous avez peur de vos propres moteurs, comment convaincrez-vous les autres de monter dessus ? C'est un test de foi, Kouassi. C'était un test. Un test de foi. Ou un test de stupidité. Ou une tentative de meurtre. Sètondji n'hésita pas. Il ne pouvait pas hésiter. Sans ces moteurs, le Nyame Dua n'était qu'une boîte de conserve immobile. Il s'approcha du conteneur. Il déverrouilla les scellés manuels. Il ouvrit la trappe d'inspection. Une lumière bleue, aveuglante, inonda le hangar. Le "Tcherenkov". La lumière de la mort radioactive. La lumière purificatrice de l'atome. Il sentit la chaleur sur son visage, comme si on avait ouvert la porte d'un four. Il sentit le goût métallique du sang dans sa bouche instantanément. Il sentit ses yeux piquer. Il resta là dix secondes. Dix secondes d'éternité. Il sentit ses cellules grésiller. Il sentit son ADN se dénouer, les hélices se brisant sous le bombardement neutronique. Il sentit la mort entrer en lui et s'installer confortablement. Il referma la trappe. Il se tourna vers Volkov. — Marché conclu. Volkov écarquilla les yeux, impressionné, presque effrayé. Il laissa tomber son cigare. — Vous êtes un monstre, Kouassi. — Non. Je suis un père. Sètondji cracha par terre. Sa salive était déjà rouge. Il avait acheté les moteurs. Il avait acheté l'avenir. Et il l'avait payé avec ses poumons.
IV. La Fissure (Présent)
La salle de commandement était plongée dans une pénombre bleutée, éclairée seulement par l'immense carte holographique du secteur local qui flottait au centre de la pièce ronde. Amara, Jaxx et Makena étaient là, assis autour de la table tactique. L'ambiance était lourde. — ...le système de recyclage d'eau du pont 3 montre des signes de fatigue, disait Jaxx, pointant un schéma technique rougeoyant. Les filtres sont encrassés plus vite que prévu. On boit trop, on pisse trop. C'est le stress. Les reins travaillent trop. — Je peux adapter les plantes pour filtrer l'eau, proposa Makena, sa voix douce contrastant avec la tension ambiante. Les jacinthes d'eau sont d'excellents purificateurs. Elles mangent les métaux lourds. — Non ! coupa Amara sèchement, ses mains serrées sur sa tablette. Pas de biologie incontrôlée dans les systèmes vitaux. On ne sait pas si tes plantes ne vont pas libérer des toxines ou boucher les tuyaux avec leurs racines. On s'en tient à la chimie. La chimie est prévisible. — La chimie a des limites, Amara, répliqua Makena doucement. La nature n'en a pas. — La nature essaie de nous tuer depuis le début ! C'est pour ça qu'on est partis ! Pour échapper à une nature devenue folle ! Sètondji les écoutait. Leurs voix lui parvenaient comme à travers du coton, ou sous l'eau. Le Volk-9 commençait à se dissiper plus vite que prévu. Son métabolisme, ravagé par la radiation, brûlait le stimulant à une vitesse folle. Son cœur battait la chamade. Boum-boum-boum. Un tambour de guerre brisé. Il avait chaud. Une sueur froide coulait dans son dos. Il essaya de parler pour trancher le débat, pour reprendre le contrôle. — Nous... nous allons... Sa voix se brisa. Un gargouillis humide. Il toussa. Il plaqua sa main sur sa bouche pour l'étouffer. Trop tard. Une giclée de sang noir traversa ses doigts, puissante, violente, et éclaboussa la table holographique, traversant la carte stellaire comme une comète sombre, effaçant Mars sous une tache d'encre. Silence. Le silence absolu du vide, mais cette fois dans une pièce pleine de gens. Amara se leva d'un bond, son masque de froideur tombant instantanément. — Sètondji ! Elle se précipita vers lui. Jaxx recula, horrifié, renversant sa chaise. Makena resta assise, immobile, ses yeux tristes fixés sur le sang noir. Elle savait. Elle avait vu l'aura malade depuis des mois. Sètondji essaya de repousser Amara, de rester debout. — Je vais bien... c'est juste... une irritation... Il s'effondra. Ses jambes lâchèrent. Il tomba à genoux, haletant, le sang coulant sur son uniforme immaculé, tachant les broderies d'or. Le Roi était tombé. Le Prophète était brisé. — Ne me touchez pas ! hurla-t-il, un cri de bête blessée, repoussant la main d'Amara. Il rampa vers le mur, essayant de se relever, glissant dans son propre sang. — Omo ! Code Rouge ! Verrouille la salle ! Personne ne sort ! — Sètondji..., pleura l'IA par les haut-parleurs. — Fais-le ! C'est un ordre ! Les portes se verrouillèrent avec un bruit sourd de verrous magnétiques. Clang. Il était enfermé avec eux. Ils étaient enfermés avec sa faiblesse.
V. La Chambre Blanche (Présent)
Sètondji se réveilla dans le blanc. Pendant un instant, il crut qu'il était mort. Qu'il était retourné à la neige de Kyshtym. Mais l'air sentait l'ozone et l'antiseptique, pas le gel et la radiation. Il était à l'infirmerie. Secteur privé du Dr. Diop. Il essaya de bouger. Il était attaché. Des sangles magnétiques aux poignets et aux chevilles. — Ne bouge pas, dit la voix d'Amara. Elle était assise près de son lit, sur un tabouret en métal. Elle avait l'air épuisée, ses yeux rouges. Elle tenait une tablette. — Tu m'as attaché ? — Tu as fait une crise de délire en te réveillant. Tu voulais aller dans le sas. Tu criais que tu brûlais. Sètondji ferma les yeux. — Détache-moi. — Non. Pas tant qu'on n'a pas parlé. Elle tourna la tablette vers lui. — J'ai analysé ton sang, Sètondji. Ce n'est pas juste la radiation de Kyshtym. C'est... c'est systémique. Tes télomères sont en lambeaux. Tes cellules ne se réparent plus. Tu es en train de te décomposer de l'intérieur. Tu n'as pas quatre ans. Tu as six mois. Peut-être un an. Sètondji ne répondit pas. Il regarda le plafond. — Nous n'arriverons jamais à Proxima, dit Amara doucement. Tu ne verras jamais la Terre Promise. — Je sais. — Pourquoi ? Pourquoi tu as menti ? Pourquoi tu nous as fait croire que tu étais invincible ? — Parce que vous aviez besoin d'un dieu, Amara. Pas d'un homme malade. Vous aviez besoin de croire que quelqu'un savait où on allait. Que quelqu'un tenait la barre. Si j'avais montré ma peur... si j'avais montré ma chair pourrie... personne ne serait monté dans ce vaisseau. Amara se leva et commença à faire les cent pas. — C'est un pacte de suicide. Tu nous as emmenés dans un pacte de suicide. — Non. C'est un sacrifice. Je suis la fusée porteuse, Amara. Je vous arrache à la gravité de la Terre. Quand vous serez en orbite, je retomberai et je brûlerai. Mais vous, vous continuerez. — Et qui va nous guider quand tu auras brûlé ? Moi ? Jaxx ? Makena ? On va s'entretuer en une semaine ! Sètondji sourit, un sourire faible. — C'est pour ça que je t'ai choisie, Amara. Parce que tu es la seule qui peut faire le triage. Quand je ne serai plus là... tu devras choisir qui survit. Il la regarda dans les yeux. — Tu devras faire le Triage Noir sur l'équipage. Amara recula, horrifiée. — Non. Je ne referai plus jamais ça. — Tu le feras. Parce que c'est la seule façon de sauver l'espèce. Elle pleurait silencieusement. Elle s'approcha et déverrouilla les sangles. — Sors d'ici, dit-elle. Sors avant que je ne te tue moi-même par pitié.
VI. Le Cœur du Monstre (Présent)
Sètondji sortit de l'infirmerie, chancelant mais libre. Il ne retourna pas à ses quartiers. Il descendit. En bas. Vers les entrailles du vaisseau. Il traversa les ponts d'habitation, vides à cette heure de la "nuit". Il traversa le secteur logistique. Il arriva devant la porte blindée marquée Zone Interdite - Propulsion. Il posa sa main sur le scanner. Identité confirmée : Amiral Kouassi. La porte s'ouvrit. La chaleur le frappa. Une chaleur sèche, électrique. Et le bruit. Un bourdonnement grave, puissant, qui faisait vibrer ses dents. Voum-voum-voum. Le chant des moteurs Icare. Il s'avança sur la passerelle au-dessus du réacteur principal. C'était une sphère de confinement magnétique, un soleil en bouteille de dix mètres de diamètre. À l'intérieur, le plasma tournait à des millions de degrés, générant la poussée qui les propulsait à travers le vide. La lumière était bleue, aveuglante. La même lumière qu'à Kyshtym. Sètondji agrippa la rambarde. — Omo, statut du confinement magnétique Secteur 4. — Instabilité détectée, Capitaine. Fluctuation de 2% sur l'injecteur Delta. Risque de brèche mineure. Sètondji regarda le panneau de contrôle manuel. Il était à dix mètres, au bout de la passerelle. Une zone que personne n'approchait sans combinaison lourde. — Jaxx avait raison, murmura-t-il. Il s'avança. Sans combinaison. Il sentait la radiation le traverser. Un picotement sur sa peau. Un goût de métal. C'était familier maintenant. C'était comme rentrer à la maison. Il atteignit le panneau. Il tapa le code de recalibrage. Ses doigts brûlaient au contact des touches chaudes. Injection recalibrée. Confinement stable. La lumière bleue se stabilisa. Le bourdonnement redevint régulier. Il avait sauvé le vaisseau d'une micro-catastrophe qui aurait pu devenir un désastre. Et personne ne le saurait jamais. Il s'assit par terre, dos au réacteur, blotti contre la chaleur mortelle. — Nous sommes pareils, toi et moi, dit-il au moteur. Nous brûlons pour eux. Nous sommes radioactifs. Nous sommes toxiques. Il toussa, crachant un peu plus de sang noir sur la grille du sol. Le sang fut vaporisé instantanément, ne laissant qu'une tache de carbone. — Tiens bon, dit-il. Tiens bon encore un peu. Juste le temps qu'ils apprennent à voler sans nous.
VII. Le Testament (Présent)
Il sortit son dictaphone analogique de sa poche. Le vieux modèle qu'il gardait toujours sur lui. Il appuya sur Rec. Le ruban magnétique se mit à tourner avec un léger chuintement. — Entrée journal numéro... je ne sais plus. Il fit une pause, reprenant son souffle. — Aya. Si tu écoutes ça un jour, c'est que je suis mort. Et c'est que tu es vivante. Il regarda la lumière bleue pulser au-dessus de lui. — Je ne suis pas un héros, ma fille. Je suis un homme qui a eu peur. J'ai eu si peur de la fin du monde que j'ai vendu mon âme pour acheter une arche. J'ai tué des hommes. J'ai menti à des milliers de personnes. J'ai empoisonné mon propre corps. Il ferma les yeux. — Jaxx pense que je suis un tyran. Amara pense que je suis un suicidaire. Makena pense que je suis un prophète. Ils ont tous tort. Je suis juste un père qui voulait que sa fille voie les étoiles. Une larme coula sur sa joue, chaude et salée. — Ne me pardonne pas, Aya. Juge-moi. Mais vis. C'est tout ce que je demande. Vis. Il arrêta l'enregistrement. Il rangea le dictaphone. Il resta là, baigné dans la lumière de Tcherenkov, seul avec son cancer et sa machine, deux dieux mourants portant l'humanité sur leurs épaules brisées, dérivant ensemble vers une étoile qu'ils ne verraient jamais. Il sentit une vibration dans le sol. Une modulation subtile du réacteur. C'était comme un cœur qui battait. Un cœur de plasma. — Tu as peur aussi, hein ? chuchota-t-il. Le moteur ne répondit pas, mais la lumière sembla pulser plus fort. Sètondji sourit. Il n'était pas seul. Il avait créé un compagnon à son image : puissant, toxique et condamné. Il ferma les yeux et écouta le chant du monstre. C'était une berceuse pour la fin du monde. Et pour la première fois depuis des mois, bercé par la radiation qui le tuait, le Prophète s'endormit sans rêver.
(Fin du Chapitre 16)