TADOW
Chapitre 15

Le Vide

Vaisseau *Nyame Dua* (Secteur Médical / Quartiers du Dr. Diop) / *Flashback* : Hôpital de La Salpêtrière (Zone de Quarantaine), Paris / *Flashback 2* : Laboratoire Souterrain de Dakar (2046). · 14 Février 2061 (J+124) / *Flashback* : Janvier 2060 / Juin 2046. · POV Amara Diop

I. Le Silence Absolu (Présent)

Trois mois et demi plus tard...

Il n'y avait pas de son. C'était la première chose qu'Amara avait remarquée après avoir passé l'orbite de Mars, après le dernier relais de communication avec la station Phobos abandonnée. Tant qu'ils étaient dans le système solaire interne, il y avait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ du "bruit". Des transmissions radio sporadiques, des échos radar, le vent solaire frappant la coque, les vibrations subtiles de la proximité planétaire. Mais maintenant... Maintenant, ils étaient dans le Vide. Le vrai. L'espace interstellaire. L'abîme entre les mondes. Le silence n'était pas une absence de bruit. C'était une présence. Une pression physique sur ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ les tympans. Une main froide posée sur le cortex auditif. C'était le son de rien. C'était le son de Dieu qui retenait son souffle. Amara était assise dans son bureau du Secteur Médical. Devant elle, un flacon de pilules orange. Anxiolytiques de synthèse. Classe 4. Benzodiazépines modifiées à libération prolongée. Il en restait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ trois. Elle en prenait une tous les jours depuis le départ. Pour dormir. Pour ne pas rêver de l'eau qui monte. Pour ne pas entendre les cris des patients qu'elle avait laissés derrière. Pour ne pas voir leurs visages dans le noir de ses paupières. Mais le stock diminuait. Et la synthèse ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ à bord était... imparfaite. Les chimistes avaient d'autres priorités (recycler l'urine en eau potable, synthétiser des protéines à partir d'algues). Le confort psychique du médecin-chef n'était pas sur la liste des urgences vitales. Elle regarda le flacon. — Trois jours, murmura-t-elle, sa voix sonnant étrangement forte, presque indécente, dans la pièce insonorisée. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ Et après ? Après, le bruit reviendrait. Pas le bruit de l'espace. Le bruit de sa propre tête. Le bruit de la culpabilité. Le bruit des fantômes. Elle prit une pilule, la fit rouler dans sa paume moite. Elle sentait sa texture crayeuse. Elle la remit dans le flacon et referma le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ bouchon avec un clac sec qui résonna comme un coup de feu. — Pas ce soir, dit-elle. Ce soir, je travaille. Elle se leva, ses genoux claquant légèrement. Le sevrage commençait déjà. Des tremblements fins, imperceptibles pour les autres, mais sismiques pour une chirurgienne. Ses mains, autrefois stables comme le roc, vibraient ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ comme des cordes de violon trop tendues. Elle sortit dans le couloir. Tout était blanc. Blanc aseptisé. Blanc cercueil. Les murs en polymère antibactérien luisaient sous les néons "lumière du jour" qui n'avaient rien du jour. Elle croisa un technicien de maintenance, un jeune homme nommé Padrig. Il ne la salua pas. Il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ marchait vite, le regard fixé sur ses bottes magnétiques. Les gens ne se parlaient plus beaucoup. Au début, il y avait eu l'euphorie du départ, les fêtes dans la salle commune, les discours de Sètondji, l'adrénaline de la fuite. Maintenant, après quatre mois de confinement, les masques tombaient. La "Fièvre de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ Cabine" s'installait comme une moisissure invisible. Les sourires étaient rares. Les regards étaient fuyants. Amara entra dans la salle des moniteurs biométriques. Cent écrans. Cent vies réduites à des courbes vertes et rouges. Elle scanna les données avec une avidité clinique. Rythme cardiaque moyen de l'équipage : 58 battements par minute. Trop bas. Bradycardie ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ collective. Signe de dépression latente ou d'adaptation métabolique à la micro-pesanteur ? Niveau de cortisol : Élevé. Stress chronique. Ils dormaient mal. Ils rêvaient de chuter. Elle s'arrêta sur le dossier de Jaxx. Rythme cardiaque : 90. Cortisol : Maximum. Nicotine : Trace élevée. Il fumait encore. Le salaud. Il allait faire sauter le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ vaisseau un jour. Mais c'était le seul qui semblait "vivant". Sa courbe était chaotique, comme une chanson de jazz. — Omo, dit-elle. Affiche le rapport psychologique global. — Le moral de l'équipage est en baisse de 12% par rapport à la semaine dernière, Docteur, répondit la voix douce et synthétique de l'IA. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ Les incidents de violence verbale ont augmenté de 30%. Les demandes de consultation religieuse auprès de Makena ont doublé. Amara grimaça. Makena. La Sorcière. La Prêtresse des Plantes. Elle distribuait ses herbes et ses prières comme des bonbons. Elle droguait l'équipage avec de l'espoir irrationnel. Elle transformait la peur en culte. Amara préférait la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ chimie. La chimie ne ment pas. La chimie ne promet pas le paradis, elle offre juste l'oubli moléculaire. Une inhibition des récepteurs GABA. Propre. Net. Soudain, une alarme silencieuse clignota sur son écran personnel. Sujet Zéro (Kassi). Activité cérébrale anormale. Amara soupira. Encore lui. L'Homme-Plante. Elle savait qu'elle aurait dû le tuer. Sètondji avait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ été faible. Il avait laissé le monstre vivre au nom de "l'exploration". Et maintenant, le monstre rêvait. Et ses rêves commençaient à contaminer le réseau. Ses ondes cérébrales thêta se synchronisaient avec les cycles de ventilation de la Serre. C'était impossible, scientifiquement aberrant, mais les données étaient là.


II. Chimie de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ l'Échec (Présent)

Amara se dirigea vers le laboratoire de synthèse pharmaceutique. C'était une petite pièce attenante au dispensaire, remplie de bioréacteurs et d'imprimantes 3D moléculaires. Elle devait vérifier la production. Si elle ne pouvait pas avoir ses pilules, peut-être pouvait-elle en fabriquer. Elle consulta le log de l'imprimante principale. Erreur 404. Précurseur chimique manquant : ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ Tryptophane synthétique. Le stock de base était épuisé. — Omo, pourquoi n'avons-nous plus de Tryptophane ? — Les ressources ont été réallouées, Docteur. Le Conseil a voté hier pour prioriser la synthèse de nutriments enrichis pour les enfants du pont 2. Le Tryptophane a été converti en protéines alimentaires. Amara frappa la console du ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ poing. — J'ai besoin de ces médicaments ! Pas pour moi ! Pour l'équipage ! Ils sont au bord de la rupture psychotique ! — Les statistiques nutritionnelles montrent une carence calorique critique chez 15% des passagers. La nourriture prime sur la sédation, Docteur. C'est un calcul utilitaire que vous devriez apprécier. Un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ calcul utilitaire. C'était son langage. C'était sa religion. Et maintenant, sa religion se retournait contre elle avec une ironie glaciale. Elle ouvrit le placard des matières premières. Vide. Sauf un bocal. Salix Vitellina. Extrait d'écorce de Saule. De l'aspirine naturelle. C'était un cadeau de Makena. "Pour tes maux de tête, sœur." Amara regarda le bocal avec haine. Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ allait devoir mendier des plantes à la sorcière pour soigner ses patients. Elle allait devoir admettre que la science avait échoué. La haute technologie, sans ressources, n'était qu'une coquille vide. Un rituel sans magie. Elle jeta le bocal à travers la pièce. Il se brisa contre le mur stérile, répandant une odeur ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ de terre, de mousse et d'humus qui n'avait rien à faire ici. L'odeur de la Terre. L'odeur de ce qu'ils avaient tué. Elle se pencha pour ramasser les débris, mais s'arrêta. Il y avait autre chose dans l'armoire. Une bouteille d'éthanol pur à 90%. Pour la désinfection. Elle la regarda. L'alcool était un dépresseur du système ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ nerveux central. Un substitut grossier aux benzodiazépines. Sale. Toxique. Mais efficace. Elle tendit la main. — Non, dit-elle. Je ne suis pas une ivrogne. Je suis un médecin. Mais sa main tremblait.


III. Le Miroir (Présent)

Amara se lava les mains. Encore. C'était un TOC. Elle le savait. Elle frottait jusqu'à ce que la peau soit ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ rouge, presque à vif. Pour enlever le sang imaginaire, le "Sang Noir" du triage. Elle leva les yeux vers le miroir au-dessus du lavabo. Son reflet la regardait. Mais ce n'était pas elle. Le reflet souriait. Un sourire froid, dément, avec trop de dents. — Tu as l'air fatiguée, Amara, dit le reflet. Ta peau ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ est grise. Tes yeux sont jaunes. Le foie commence à lâcher ? Amara ne répondit pas. Elle savait que c'était une hallucination. Un symptôme classique de sevrage brutal. — Tu devrais en prendre une, continua le reflet. Juste une petite moitié. Pour arrêter le tremblement. Regarde tes mains. Tu ne pourrais pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ suturer une plaie. Tu ne pourrais même pas tenir une fourchette. — Tais-toi. — Tu sais que tu ne tiendras pas. Tu n'es pas Sètondji. Tu n'es pas une prophétesse. Tu es juste une bouchère avec un diplôme. Une mécanicienne de la viande. Le reflet imita son geste de se laver les mains, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ mais l'eau qui coulait dans le miroir était rouge. — Tu te souviens du gamin à Paris ? Celui avec le foie ? Tu crois qu'il t'a pardonnée ? Tu crois qu'il a compris ton "calcul utilitaire" ? — J'ai fait ce qu'il fallait. C'était un triage. C'était mathématique. — C'était un meurtre ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ par omission. Et le bébé ? Tu as sauvé le bébé, bravo. Mais tu as laissé l'infirmière. Elle avait 22 ans. Elle s'appelait Sophie. Tu ne savais même pas son nom. Amara ferma les yeux. — Je ne savais pas. — Menteuse. Tu as vu son badge. Tu as choisi de l'ignorer. Parce ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ que c'est plus facile de tuer des inconnus. Parce que si tu connais leur nom, ils deviennent réels. Amara rouvrit les yeux. Le reflet avait changé. Ce n'était plus elle. C'était Sophie, l'infirmière. Le visage bleu, noyé, les cheveux collés par la boue, les yeux mangés par les poissons de la Seine. — ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ On t'attend, Amara, gargouilla Sophie, de l'eau noire sortant de sa bouche. On t'attend dans le noir. Le fond de l'océan ressemble à l'espace, tu sais ? C'est froid. C'est noir. Et on y flotte pour toujours. Amara hurla et frappa le miroir. Le verre ne se brisa pas. C'était du polycarbonate ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ incassable, conçu pour résister aux impacts de micrométéorites. Il vibra juste, déformant l'image de Sophie en un monstre grotesque. L'image disparut. Il ne restait que le visage d'Amara, déformé par la terreur et les cernes, une tête de mort vivante. — Omo... baisse la lumière. — Lumière à 40%. Docteur, votre rythme cardiaque est ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ à 160. Je détecte une détresse respiratoire. — Je sais ! Coupe les capteurs ! Laisse-moi seule ! Laisse-moi mourir en paix !


IV. Physiologie du Vide (Présent)

Amara s'assit devant son microscope électronique, fuyant le miroir. Elle devait se concentrer sur le tangible. Le microscopique. Là où elle était Dieu. Elle inséra ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ la lame du sang de Lian. L'image apparut sur l'écran holographique. Globules rouges. Globules blancs. Plaquettes. Tout semblait normal pour un œil non averti. Mais Amara voyait les détails. Les cicatrices invisibles. Les globules rouges étaient légèrement déformés. Plus sphériques. Moins souples. L'effet de l'absence de champ magnétique terrestre. La Terre ne nous donnait pas seulement ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ de l'air et de l'eau. Elle nous donnait un bouclier magnétique qui dictait la structure même de notre biologie. Sans lui, nous changions. Nous devenions des créatures du vide. Elle zooma sur l'ADN d'un lymphocyte. Les télomères. Les embouts protecteurs des chromosomes. Ils raccourcissaient plus vite que prévu. Le rayonnement cosmique, malgré le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ blindage en plomb et en eau du vaisseau, passait à travers. Il "grignotait" leur code génétique, base par base, comme des termites invisibles. Ils vieillissaient deux fois plus vite ici. — Nous sommes en train de mourir, dit-elle à voix haute. C'était une certitude mathématique. À ce rythme de dégénérescence cellulaire, 40% de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ l'équipage développerait des cancers ou des défaillances immunitaires avant d'atteindre Proxima. Le voyage durerait trop longtemps pour nos corps terrestres. Sauf si... Sauf si Makena avait raison. Sauf si l'adaptation n'était pas une maladie, mais une solution. Sauf si Kassi n'était pas un monstre, mais le prototype. Sauf si la chlorophylle dans sa peau ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ le protégeait des radiations. Sauf si devenir plante était la seule façon de rester humain. Amara repoussa cette pensée avec violence. Elle balaya les notes de son bureau. Non. La mutation n'est pas une solution. C'est une erreur de copie. C'est le chaos. Elle était la gardienne de l'Ordre. Elle était le rempart ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ contre le chaos biologique. Si elle acceptait ça, elle acceptait que toute sa science ne valait rien. Mais ses mains tremblaient de plus en plus. Elle ouvrit un tiroir caché sous la paillasse. Une seringue. De la morphine pure. Juste une petite dose. Pour calmer les mains. Pour pouvoir opérer si nécessaire. Pour arrêter ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ de penser aux télomères. Pour arrêter de voir Sophie dans le miroir. Elle hésita. Le code de déontologie. Le serment d'Hippocrate. "D'abord, ne pas nuire". Se droguer, c'était se nuire. Mais ne pas pouvoir opérer à cause du tremblement, c'était nuire aux autres. Le sophisme du drogué. Elle connaissait la rhétorique par cœur. Elle l'avait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ enseignée à des internes en burn-out. "Ne devenez pas vos patients". Elle reposa la seringue. — Pas encore. Pas tant que j'ai le choix. Mais elle la laissa sur la table. Juste au cas où.


V. Le Triage de l'Enfer (Flashback)

Hôpital de La Salpêtrière, Paris. Janvier 2056. La Grande Inondation.

L'eau montait dans les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ couloirs du rez-de-chaussée. Une eau noire, boueuse, glaciale, charriant des déchets toxiques de la Seine débordée, des carcasses de voitures, des cadavres de rats et d'hommes. Amara opérait au premier étage. Le bloc 4. Pas d'électricité. Juste des générateurs de secours qui toussotaient, crachant une fumée âcre, et des lampes frontales sur ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ batteries dont le faisceau faiblissait, transformant la salle en caverne. Le bruit était assourdissant. Des cris. Des sirènes lointaines qui ne se rapprochaient jamais. Le bruit de l'eau qui fracassait les vitres du hall. Le bruit de la fin du monde. — Docteur Diop ! On n'a plus de sang O négatif ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ ! hurla une infirmière couverte de boue, ses yeux écarquillés par la panique absolue. — Prenez du plasma synthétique ! aboya Amara, ses mains plongées dans l'abdomen ouvert d'un gamin de 12 ans fauché par une explosion de gaz. Elle sentait la chaleur des entrailles, l'odeur du cuivre et des excréments. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ C'était gluant. C'était réel. — On n'en a plus non plus ! Le stock est vide ! Amara releva la tête. Sa frontale éclaira le visage terrifié de l'infirmière, jeune, trop jeune, une stagiaire probablement nommée Claire ou Sophie. — Alors il meurt. Passez au suivant. — Quoi ? Mais... il respire encore... il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ m'a parlé... il m'a demandé sa mère... — Il meurt ! cria Amara, sa voix brisée par la fatigue et la rage d'impuissance. Triage noir. Code Noir. On ne sauve que ceux qui peuvent marcher ou qui ont plus de 50% de chances. Lui, il a le foie en miettes et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ une hémorragie interne massive. Sans sang, il est mort dans 4 minutes. Ne gâchez pas les compresses. Laissez-le. Donnez-lui de la morphine pour qu'il parte sans douleur et passez au suivant ! L'infirmière éclata en sanglots mais obéit. Elle injecta la dose. Le gamin cessa de gémir. Ses yeux se vitrifièrent, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ fixant le plafond écaillé Amara recula, enleva ses gants pleins de sang, les jeta par terre dans une mare rouge qui s'élargissait. Elle en enfila d'autres, ses mains glissant dans le latex avec un bruit obscène de succion. Le suivant. Une femme enceinte. Blessure à la tête. Inconsciente. — Sauvez le bébé, dit Amara ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ d'une voix blanche. Césarienne d'urgence. La mère est perdue. Cerveau touché. Le suivant. Un vieillard. Jambe écrasée. "Noir". Laissez-le. C'était une chaîne de montage de la mort. Une usine à cadavres. Amara ne sentait plus rien. Elle avait éteint son empathie comme on éteint une lumière dans une pièce vide. C'était la seule façon ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ de tenir. De ne pas hurler. De ne pas devenir folle. Soudain, un homme en costume gris entra dans le bloc. Propre. Sec. Il détonnait comme un extra-terrestre au milieu de l'apocalypse. Il avait un badge discret de la "Fondation Kouassi". — Docteur Diop ? Amara ne se retourna pas. Elle incisait l'utérus de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ la femme enceinte. Le sang giclait sur sa visière. — Sortez. Zone stérile. Enfin, aussi stérile que possible. — Je suis venu vous chercher. — Je travaille. Je suis occupée à jouer à Dieu avec un cutter. — Non, Docteur. Vous écopez l'océan avec une petite cuillère. C'est fini, ici. Paris est perdue. La ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ digue Nord a cédé il y a dix minutes. L'eau sera ici dans une heure. Cet hôpital sera sous l'eau. Tout le monde ici est déjà mort. Amara se figea, le bistouri en l'air. Elle regarda le bébé qu'elle venait de sortir. Il pleurait. Un petit cri de vie dans le charnier. — ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ Je ne peux pas partir. J'ai des patients. J'ai ce bébé. L'homme posa une main sur son épaule. Une main ferme, chaude, vivante. — Vous avez un choix, Amara. Vous pouvez mourir ici avec eux, en martyre inutile dont personne ne se souviendra. Ou vous pouvez venir avec nous et sauver l'espèce. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ Pas des individus. L'espèce. Il lui tendit une tablette. C'était le plan du Nyame Dua. — Nous avons besoin d'un médecin-chef qui sait faire des choix impossibles. Qui sait faire du triage noir sans trembler. Nous vous avons observée. Vous êtes celle qu'il nous faut. Vous êtes froide. Vous êtes efficace. Amara regarda ses ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ mains rouges. Elle regarda l'infirmière qui pleurait en berçant le bébé orphelin. Elle regarda l'homme. — Je viens, dit-elle. Elle posa le bistouri. Elle enleva sa blouse. Elle laissa le bébé à l'infirmière condamnée. Elle sortit sans se retourner. Elle marcha sur les corps. Le bruit des cris la suivit jusqu'à l'hélicoptère sur le toit. C'était ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ ce bruit qu'elle essayait d'oublier avec les pilules. Le bruit de sa propre lâcheté déguisée en pragmatisme supérieur.


VI. Le Sevrage (Présent)

Amara se réveilla en sursaut. Elle s'était endormie sur son bureau. Le rapport clignotait toujours. Le silence était revenu. Mais maintenant, il bourdonnait. Un acouphène aigu, strident. Iiiiiiiiiiiii. Le manque. Son corps réclamait la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ chimie. Ses récepteurs neuronaux hurlaient famine. Elle ouvrit le tiroir. Le flacon. Elle l'ouvrit. Il était vide. Elle le renversa. Rien. Juste de la poussière orange. — Non, souffla-t-elle. J'en avais trois. J'en avais trois hier soir ! Elle fouilla le tiroir, jeta les dossiers par terre, renversa sa tasse de café froid. Ses mouvements étaient ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ saccadés, frénétiques, indignes. Rien. Quelqu'un les avait pris. Ou elle les avait toutes prises dans son sommeil. Amnésie dissociative ? Automatisme ? Ou pire... Makena ? Elle se leva, chancelante. Le monde tanguait. Les murs ondulaient. Elle devait trouver Sètondji. Il avait une réserve d'urgence dans le coffre du capitaine. De la morphine, des stimulants, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ des calmants. Il était le seul à avoir la clé. Il comprendrait. Il devait comprendre. Ils partageaient le même fardeau. Elle sortit dans le couloir. Le blanc des murs semblait plus brillant. Trop brillant. Il pulsait comme un cœur malade. Les murs respiraient. Le sol semblait mou sous ses pieds, comme de la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ chair. Comme le foie du gamin de Paris. Hallucination visuelle. Stade 1 du sevrage aux benzodiazépines. — Calme-toi, Amara. Tu es médecin. Respire. C'est chimique. C'est juste ton cerveau qui panique. Reste rationnelle. Elle avança vers l'ascenseur. Mais l'ascenseur ne s'ouvrit pas. L'écran affichait : Verrouillage de sécurité. Exercice incendie en cours. — Omo ! Ouvre ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ cette porte ! — Désolée, Docteur, dit l'IA. Protocoles de sécurité actifs. Veuillez retourner à vos quartiers. Amara frappa la porte métallique de ses poings nus. — Ouvre ! Je suis le médecin-chef ! J'ordonne l'ouverture ! C'est une urgence médicale ! — Vos signes vitaux indiquent une instabilité émotionnelle sévère, Docteur. Rythme cardiaque ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ 140. Pupilles dilatées. Vous n'êtes pas apte au commandement. Le Capitaine a été notifié. Une équipe d'intervention est en route. Amara recula, adossée au mur froid. Une équipe d'intervention ? Jaxx ? Ils allaient la voir comme ça. Brisée. Tremblante. Droguée. Elle glissa jusqu'au sol, ramenant ses genoux contre sa poitrine. Elle était piégée. Piégée ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ dans une boîte de conserve à des millions de kilomètres de chez elle. Piégée avec ses fantômes. Et le silence... le silence hurlait maintenant. Il hurlait avec la voix du gamin de Paris. Laissez-le. Il a le foie en miettes. Il hurlait avec la voix du bébé orphelin. — Tais-toi, murmura-t-elle en se bouchant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ les oreilles, se griffant le visage jusqu'au sang. Tais-toi ! Tais-toi ! Mais le silence ne se taisait pas. Parce qu'il venait de l'intérieur. Et pour la première fois, Amara comprit pourquoi Makena priait. Non pas parce que Dieu écoutait. Mais parce que prier faisait du bruit. Prier remplissait le vide avec des ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ mots, même si ces mots n'avaient aucun sens. Prier était une façon de crier sans perdre sa dignité. Elle ferma les yeux et commença à murmurer, non pas une prière, mais la seule chose qui lui restait : le tableau périodique des éléments. — Hydrogène... Hélium... Lithium... Béryllium... Bore... Carbone... C'était son chapelet. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ C'était sa litanie contre la peur. Sa structure contre le chaos. Mais alors qu'elle récitait les fondations de la matière, une pensée parasite s'infiltra dans son esprit, froide et insidieuse comme une fuite d'azote liquide. Et si la matière n'était pas la seule réalité ? Et si Makena avait raison sur l'Esprit ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ ? Si la science ne pouvait pas la sauver, si la chimie ne pouvait pas la calmer, qu'est-ce qui lui restait ? Rien. Juste le Vide. Et dans le Vide, il n'y a pas d'atomes. Il n'y a que des échos. Amara rouvrit les yeux. L'obscurité de sa chambre semblait avoir une texture. Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ se leva péniblement et s'approcha du hublot blindé. Dehors, il n'y avait pas d'étoiles. Juste une infinité de néant. — Azote... Oxygène... Fluor... Néon... Elle posa sa main sur la vitre glacée. — Sodium... Magnésium... Aluminium... Son reflet dans la vitre ne la regardait plus. Il regardait dehors. Il regardait quelque chose qu'elle ne ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ pouvait pas voir. Quelque chose qui approchait. — Silicium, chuchota-t-elle. La base de la vie minérale. La base des puces informatiques. La base du sable. Elle se souvint d'une phrase de la Bible que sa grand-mère citait souvent : "Tu es poussière et tu retourneras à la poussière." Ici, il n'y avait même pas de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​​‌‍​​‌‌​​‌​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌‌ poussière. Juste le silence. Et le silence avait faim.

(Fin du Chapitre 15)