TADOW
Chapitre 15

Transit Mortel

Pont d'observation - Soutes / Ceinture d'astéroïdes · 19 Janvier 2062 - 16h00 · POV Jaxx Ibrahim Hassan

I. La Trêve Fragile

Deux jours après l'assaut, Tundé envoya un message.

Pas un ultimatum. Pas une menace.

Une proposition.

« Cessez-le-feu temporaire. Négociations dans six heures. Pont neutre, zone démilitarisée. Venez armé si vous le souhaitez. Mais venez. »

Jaxx avait lu le message trois fois, cherchant le piège. Parce qu'il devait y ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ avoir un piège. Tundé ne faisait jamais rien sans calcul.

Il était assis dans ce qui restait de la salle de commandement improvisée des Soutes — un bureau délabré, un écran holographique fissuré, et une chaise qui grinçait. Autour de lui, les survivants s'affairaient à réparer les dégâts de l'assaut. Youssef ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ était mort. Karim aussi. Et six autres dont il ne se rappelait pas toujours les noms, mais dont il se rappelait les visages.

Il se rappelait toujours les visages.

Le message de Tundé clignotait sur son écran, insistant. Jaxx passa une main fatiguée sur son visage, sentant la barbe rugueuse qui avait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ poussé ces derniers jours. Il n'avait pas dormi plus de trois heures depuis l'accouchement de Zewdi. Peut-être moins. Le temps s'était fragmenté en blocs de crise, de décisions impossibles, de survie désespérée.

Cessez-le-feu temporaire.

Les mots semblaient presque obscènes. Comme si tout ce sang versé pouvait s'effacer avec un simple accord verbal.

Mais ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ Jaxx n'était pas stupide. Il savait compter. Treize combattants valides dans les Soutes. Peut-être vingt si on comptait les blessés capables de tenir une arme. Contre les forces de Tundé — réduites, oui, mais toujours supérieures en nombre et en armement.

La résistance survivait par ruse, par connaissance du terrain, par ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ l'aide invisible de Zewdi. Mais dans une guerre d'attrition directe, ils perdraient.

Sètondji entra dans la salle, marchant avec précaution. Le vieil homme avait été libéré de sa prison de lumière après que Baraka ait forcé les portes lors de l'assaut, mais les semaines de captivité avaient laissé des marques. Il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ avait maigri, ses joues creuses accentuant ses pommettes hautes. Ses yeux, cependant, brillaient toujours de cette intelligence acérée qui ne s'éteignait jamais.

— Vas-y, avait dit le vieil homme, sa voix rauque après des semaines de captivité. Écoute ce qu'il a à dire. Mon fils est beaucoup de choses — tyran, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ pragmatique, brisé — mais il n'est pas stupide. S'il propose une trêve, c'est parce qu'il a compris quelque chose.

Jaxx le regarda longuement.

— Vous croyez vraiment qu'on peut lui faire confiance ?

Sètondji s'assit lentement, chaque mouvement mesuré, économisé.

— Non. On ne peut pas lui faire confiance. Mais on peut faire confiance ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ à son pragmatisme. Mon fils ne propose pas cette trêve par bonté d'âme. Il la propose parce qu'il a calculé que continuer la guerre maintenant lui coûterait trop cher. C'est un aveu de faiblesse. Profites-en.

Jaxx hocha la tête, sentant le poids de la décision s'installer sur ses épaules.

— D'accord. J'y ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ vais.

II. Le Poids des Décisions

Jaxx passa l'heure suivante à se préparer. Ce n'était pas une préparation physique — il s'était déjà armé, vérifié son équipement, synchronisé son terminal avec les systèmes de la résistance. C'était une préparation mentale.

Il s'assit seul dans une alcôve abandonnée du Secteur 4, là où ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ les ombres étaient assez épaisses pour que personne ne vienne le déranger. Il ferma les yeux et se força à respirer lentement, méthodiquement. Une technique qu'il avait apprise durant son enfance au Caire, quand les bombardements AresCorp faisaient trembler les immeubles et que la panique tuait autant que les missiles.

Respire. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ Compte. Analyse.

La première question était simple : Tundé était-il capable de le tuer durant les négociations ? Oui. Sans aucun doute. Tundé avait les moyens techniques, les drones, l'armement. Si c'était un piège, Jaxx ne survivrait pas.

La deuxième question était plus complexe : Tundé avait-il intérêt à le tuer maintenant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ ? Non. Pas stratégiquement. Jaxx représentait la voix de la résistance, le nœud de communication qui maintenait les Soutes en ordre relatif. Le tuer maintenant créerait un vide de pouvoir, une anarchie que Tundé ne pourrait pas contrôler. Et Tundé détestait l'incontrôlable.

La troisième question le rongeait depuis qu'il avait lu ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ le message : Pourquoi maintenant ?

Qu'est-ce qui avait changé dans les calculs de Tundé pour qu'il propose une trêve au lieu de simplement écraser la résistance par attrition ?

La réponse, Jaxx le savait, était liée à Ayo. Et peut-être à quelque chose de plus grand. Jupiter grandissait à chaque jour, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ remplissant les baies d'observation d'une présence presque vivante. Les Architectes parlaient de plus en plus souvent du Dévoreur, cette entité mystérieuse qui les poursuivait à travers les ténèbres. Peut-être que Tundé avait compris qu'une guerre civile durant l'approche de Jupiter était un luxe qu'il ne pouvait plus se permettre.

Ou peut-être ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ que Tundé commençait à réaliser qu'il ne pouvait pas gouverner seul. Qu'un tyran sans sujets n'était qu'un fou hurlant dans le vide.

Jaxx rouvrit les yeux. La décision était prise. Il irait aux négociations. Non pas parce qu'il faisait confiance à Tundé, mais parce que ne pas y aller serait un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ aveu de faiblesse. Et dans ce jeu mortel, la faiblesse était une condamnation à mort.

Il se leva, ajusta son gilet pare-balles improvisé — un assemblage de plaques de titane récupérées sur des drones détruits — et marcha vers la zone neutre.

Alors Jaxx y alla.

Il choisit Baraka pour l'accompagner — parce ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ que si c'était un piège, Baraka pouvait probablement les sortir vivants. Ou du moins, mourir en emportant quelques ennemis avec lui.

Le "pont neutre" était un corridor désaffecté entre la Flèche et le Nyame Dua, un espace que ni Tundé ni la résistance ne contrôlait vraiment. Les lumières y clignotaient faiblement, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ et l'air sentait le métal froid et l'ozone.

Tundé les attendait, seul. Pas de gardes. Pas d'armure. Juste un homme épuisé dans un uniforme froissé, les yeux cernés de violet.

Il ressemblait à un fantôme.

— Merci d'être venu, dit-il simplement.

Jaxx ne baissa pas son arme. Baraka non plus.

— On t'écoute. Mais fais ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ vite. On a des gens à nourrir. Des blessés à soigner. Et pas de temps pour tes jeux.

Tundé hocha la tête, comme s'il comprenait.

— Je ne vais pas te mentir, Jaxx. J'ai perdu. Pas militairement — je pourrais encore vous écraser si je sacrifiais assez de vies. Mais stratégiquement. Le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ vaisseau m'a rejeté. Mon père m'a renié. Et Zewdi... Zewdi est devenue quelque chose que je ne peux ni contrôler ni comprendre.

— Alors tu abandonnes ?

Tundé rit — un rire amer, sans joie.

— Non. Je ne sais pas comment abandonner. Mais je propose une trêve. Temporaire. Le temps que nous ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ traversions la ceinture d'astéroïdes.

Jaxx fronça les sourcils.

— Quelle ceinture d'astéroïdes ?

Tundé activa un hologramme. Une carte du système solaire apparut, montrant leur trajectoire actuelle.

— Nous entrons dans la zone de débris entre Mars et Jupiter. Des millions de rochers, certains gros comme des villes, qui dérivent à des vitesses folles. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ Si nous continuons à nous battre pendant la traversée, les dommages structurels causés par nos combats pourraient affaiblir les coques. Un seul impact mal absorbé, et nous sommes tous morts.

Baraka gronda.

— C'est une tactique de peur. Tu essaies de...

— Non, l'interrompit Jaxx, les yeux fixés sur l'hologramme. Il a raison. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ J'ai vu les scans. La ceinture est dense. Traverser sans coordination serait suicidaire.

Tundé hocha la tête.

— Exactement. Alors voici ce que je propose : Trêve de sept jours. Pendant ce temps, nous partageons les ressources de navigation. Vous gardez l'enfant. Je garde la Flèche. Mais nous travaillons ensemble pour survivre. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ Après la ceinture, nous renégocions.

Jaxx échangea un regard avec Baraka. Le géant nigérian haussa les épaules, sceptique mais pragmatique.

Finalement, Jaxx dit :

— D'accord. Sept jours. Mais si tu tentes quoi que ce soit...

— Je sais, coupa Tundé. Vous me tuerez. Et honnêtement, à ce stade, je m'en fous presque.


II. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ La Traversée

Les sept jours qui suivirent furent les plus tendus de la vie de Jaxx.

La ceinture d'astéroïdes n'était pas comme dans les vieux films terrestres — un champ dense et continu de rochers qu'il fallait esquiver frénétiquement. Non. C'était pire.

C'était du vide immense ponctué de rencontres soudaines et mortelles.

Ils pouvaient ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ dériver pendant des heures sans rien voir, juste le noir absolu piqué d'étoiles lointaines, le ronronnement sourd des propulseurs, et cette tension dans la nuque qui ne partait jamais. Puis soudain, un astéroïde de la taille d'un immeuble surgissait à trois kilomètres, fonçant vers eux à vingt mille kilomètres par ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ heure, et le vaisseau tout entier devait pivoter, danser, vivre pour éviter l'impact.

Zewdi pilotait le Nyame Dua avec une grâce surnaturelle, esquivant, tournant, dansant entre les débris. Mais même elle ne pouvait pas tout éviter.

Le troisième jour, un rocher de deux cents tonnes frappa la coque du Secteur 6.

L'impact résonna ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ dans tout le vaisseau comme un coup de gong titanesque, une vibration si profonde qu'elle se sentait dans les os, dans les dents, dans le cœur. Les lumières vacillèrent. Les systèmes grésillèrent. Et quelque part, très loin, quelqu'un hurla.

Trois compartiments furent dépressurisés. Sept personnes moururent, aspirées dans le vide avant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ que les portes d'urgence ne se scellent. Jaxx apprit leurs noms plus tard : Fatou, Yannick, Chen, Amina, Djimon, Kokou, Salif.

Il les ajouta à la liste. La longue liste qui ne cessait de s'allonger.

Jaxx coordonnait les réparations depuis le pont d'observation, criant des ordres dans son talkie-walkie bricolé, la voix ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ rauque d'avoir trop crié, trop peu dormi.

— Équipe Alpha, sceller la brèche du Secteur 6-C ! Équipe Bravo, évacuer les blessés vers l'infirmerie ! Équipe Charlie...

— Jaxx, l'interrompit Amara via les haut-parleurs, un autre astéroïde approche. Impact dans quatre-vingt secondes. Trajectoire : Secteur 9.

— Merde. Zewdi, tu peux...

« Je vois. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ Je m'en occupe. »

Le vaisseau pivota, ses propulseurs organiques-synthétiques crachant des jets de plasma bleu. L'astéroïde passa à moins de cinq cents mètres, son ombre massive obscurcissant brièvement les fenêtres. Jaxx vit les cratères à sa surface, les cristaux de glace qui scintillaient dans les reflets de leurs lumières, et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ pendant une fraction de seconde, il crut qu'ils allaient mourir.

Mais ils survécurent.

Encore une fois.

Toujours.


Le cinquième jour, la Flèche fut touchée.

Un essaim de micro-astéroïdes — des cailloux pas plus gros que des poings humains, mais voyageant à des vitesses hypersoniques — criblèrent la coque. Les boucliers énergétiques de Tundé absorbèrent la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ majorité des impacts, mais trois pierres percèrent, endommageant les systèmes de recyclage d'air.

Tundé envoya un message de détresse.

« Oxygène critique. Besoin d'assistance. »

Jaxx hésita. C'était l'occasion parfaite. Laisser Tundé suffoquer. Laisser la Flèche dériver, morte.

Il regarda le message pendant quinze secondes, sentant dans sa poitrine cette petite voix froide qui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ disait : Fais-le. Il le mérite. Laisse-le crever.

Mais Sètondji posa une main sur son épaule.

— Aide-le.

— Pourquoi ? Il nous a torturés. Affamés. Tués.

Sètondji le regarda avec ces yeux fatigués qui avaient vu trop de choses, survécu à trop de pertes.

— Parce que si nous le laissons mourir, nous devenons ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ comme lui. Et si nous devenons comme lui, nous avons déjà perdu. La résistance n'est pas juste une question de survie, Jaxx. C'est une question de qui nous choisissons d'être même quand personne ne nous regarde.

Jaxx ferma les yeux, inspirant profondément. Il sentit la tension dans ses épaules, la migraine ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ qui martelait ses tempes, le poids écrasant de chaque décision.

Puis il dit :

— Amara, ouvre un conduit d'oxygène vers la Flèche. Juste assez pour les maintenir en vie. Pas un gramme de plus.

« Ordre exécuté. »

Tundé ne remercia pas. Mais trente minutes plus tard, un cargo automatisé arriva des soutes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ de la Flèche, transportant des réserves de nourriture lyophilisée — rations militaires, protéines concentrées, barres énergétiques.

Un cadeau. Ou peut-être une reconnaissance.

Ou peut-être juste un calcul stratégique — maintenir l'alliance temporaire en échange de survie.

Jaxx ne savait pas.

Et il n'était pas sûr de vouloir savoir.

Mama Kofi distribua les rations aux réfugiés ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ ce soir-là. Les gens mangèrent en silence, trop épuisés pour parler, trop affamés pour analyser la source de leur nourriture.

Mais Jaxx, lui, ne toucha pas à sa part.

Parce qu'il savait que chaque bouchée venait d'un homme qui avait tué ses amis. Et même si c'était pragmatique, même si c'était nécessaire, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ il ne pouvait pas l'avaler sans sentir un goût amer dans sa bouche.


III. Le Dernier Jour

Le septième jour, ils émergèrent de la ceinture.

Jupiter dominait maintenant tout l'horizon — une géante gazeuse immense, hypnotique, terrifiante. Ses bandes de nuages tourbillonnaient comme des océans de tempêtes figées. La Grande Tache Rouge, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ un cyclone grand comme trois Terres, pulsait comme un œil démoniaque.

Jaxx se tenait sur le pont d'observation, les mains appuyées contre la vitre, regardant la planète avec un mélange de crainte et d'émerveillement.

Il n'avait jamais imaginé Jupiter comme ça.

Les images terrestres, les hologrammes, les simulations — rien n'avait préparé son ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ cerveau à l'échelle. C'était comme essayer de conceptualiser l'infini. Chaque bande de nuage était large comme un continent. Les tourbillons, grands comme des planètes entières. Et la couleur — ce mélange d'orange brûlé, de blanc crème, de brun profond — créait une beauté terrible, sauvage, inhumaine.

— On y est, murmura-t-il. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ On a vraiment atteint Jupiter.

Mama Kofi, à côté de lui, hocha lentement la tête. Elle tenait une tasse de thé improvisé — des feuilles séchées de la serre, bouillies dans de l'eau recyclée. L'odeur était âcre mais réconfortante.

— Et maintenant ?

— Maintenant, on négocie. Encore. Toujours. Jusqu'à ce qu'on trouve ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ un moyen de coexister. Ou jusqu'à ce qu'un de nous cède.

Mama Kofi but une gorgée, ses yeux fatigués fixés sur la géante gazeuse.

— Tu penses qu'on peut faire confiance à Tundé ?

— Non. Mais je pense qu'on peut faire confiance à sa peur de mourir. Et ça, pour l'instant, c'est ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ suffisant.

Elle rit doucement — un rire sans joie, mais pas tout à fait désespéré non plus.

— Tu sais, Jaxx, quand je t'ai rencontré il y a trois ans, tu étais juste un gamin qui savait pirater des distributeurs automatiques. Regarde-toi maintenant. Tu négocies des trêves. Tu commandes des combats. Tu ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ fais confiance à des tyrans par pragmatisme.

Jaxx sourit faiblement.

— Ouais. J'aurais préféré rester le gamin aux distributeurs automatiques. C'était plus simple.

— Peut-être. Mais ce gamin n'aurait pas pu sauver Ayo. Ni Zewdi. Ni aucun de nous.

Jaxx ne répondit pas. Parce qu'elle avait raison. Et parce que reconnaître qu'elle avait raison ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ signifiait accepter que cette version de lui — fatiguée, endurcie, hantée — était peut-être celle qui devait exister.


Dans le Secteur Oméga, Koffi tenait Ayo contre sa poitrine, regardant Jupiter à travers un écran holographique.

Le bébé avait grandi en sept jours d'une manière qui défiait toute logique médicale. Il pesait maintenant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ presque cinq kilos, ses traits s'étaient affirmés, et ses yeux — ces yeux étranges qui semblaient voir au-delà — ne quittaient jamais Jupiter.

Ayo gazouilla, pointant un doigt minuscule vers la planète.

Et dans ce gazouillis, Koffi entendit un mot.

Maison.

Pas la Terre. Pas Mars.

Jupiter.

Koffi sentit un frisson parcourir son échine. Il caressa ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ doucement les cheveux noirs et bouclés de son fils, sentant sous ses doigts quelque chose de plus que de la simple kératine. Il y avait une texture étrange, presque métallique, comme si des filaments nanométriques s'étaient tissés dans les mèches.

— Tu crois qu'il sait quelque chose qu'on ne sait pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ ? demanda Makena, assise à côté de lui.

Elle cultivait un plant d'Iboga dans un pot improvisé — une bouture sauvée des serres détruites. Ses mains bougeaient avec cette grâce précise qu'elle avait toujours eue, celle d'une botaniste qui connaissait intimement le langage des plantes.

— Je crois qu'il voit quelque chose ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ qu'on ne voit pas. Et j'espère juste qu'on sera prêts quand il nous montrera ce que c'est.

Makena hocha la tête, ses doigts s'enfonçant dans la terre noire.

— Tu sais, les Architectes ne sont pas venus sur Mars par hasard. Ils cherchaient quelque chose. Et maintenant, Ayo nous guide vers Jupiter. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ Peut-être qu'ils l'ont trouvé là-bas. Peut-être que c'est pour ça qu'ils ont disparu.

— Ou peut-être qu'ils ont été consommés, dit Koffi, la voix sombre. Peut-être que Jupiter n'est pas un refuge. Peut-être que c'est un piège.

Ayo gazouilla à nouveau, et cette fois, le son ressemblait presque à un rire.

Makena et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ Koffi échangèrent un regard inquiet.


Dans la Flèche, Tundé fixait Jupiter, seul dans son poste de commandement.

Il pensait à son père. À Aya. À tout ce qu'il avait perdu en essayant de tout contrôler.

Sept jours de trêve. Sept jours où il n'avait pas tué, n'avait pas torturé, n'avait pas fait avancer ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ son plan de domination. Et étrangement, il ne se sentait pas plus faible. Il se sentait juste... vide.

Comme si toute la rage qui l'avait propulsé depuis la Terre s'était lentement drainée, laissant derrière elle une coquille creuse qui ne savait plus quoi faire de ses mains.

— Vega, dit-il doucement, est-ce ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ que j'ai fait le bon choix ? En proposant la trêve ?

Vega apparut, son avatar cristallin scintillant. Son interface avait changé depuis qu'Amara l'avait infectée avec le virus philosophique. Plus organique. Moins rigide.

— Je ne peux pas répondre à ça, commandant. Les notions de "bien" et de "mal" sont des ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ constructions humaines que je ne possède pas.

— Alors réponds en tant que... amie. Si tu peux. Est-ce que j'ai bien fait ?

Vega resta silencieuse pendant trois secondes — une éternité pour une intelligence artificielle.

Puis elle dit :

— Oui. Vous avez montré de la compassion. C'est... inattendu. Et peut-être, juste peut-être, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ c'est un début.

Tundé hocha la tête, sans sourire.

— Un début, répéta-t-il. D'accord. On verra bien où ça mène.

Il se leva, s'approchant de la fenêtre de commandement. Jupiter emplissait maintenant tout le champ de vision — immense, impériale, indifférente.

Et pour la première fois depuis des mois, Tundé Kouassi se demanda s'il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ avait vraiment envie de conquérir quoi que ce soit.

Ou s'il voulait juste... exister.

Quelque part.

N'importe où.

Sans avoir à prouver quelque chose à un fantôme.


Dans les entrailles du Nyame Dua, Zewdi chantait.

Une berceuse. Une prière. Une promesse.

Elle n'avait plus de bouche pour chanter, plus de cordes vocales pour vibrer. Mais elle était ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ le vaisseau, et le vaisseau était elle, et à travers dix mille haut-parleurs organiques, sa voix résonnait — douce, maternelle, infinie.

Les réfugiés l'entendaient dans les Soutes. Les ingénieurs dans les salles machines. Les enfants dans les dortoirs improvisés.

Et tous, d'une manière ou d'une autre, se sentaient moins seuls.

« Nous sommes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​​​‌​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​‌‌‌‌‍​​‌‌​‌​‌‍​‌‌‌​​​‌ arrivés. Tous ensemble. Brisés mais vivants. Et maintenant, l'avenir commence. »

Et Jupiter, la géante silencieuse, écoutait.

Attendant.

Parce que dans ses profondeurs, quelque chose s'éveillait.

Quelque chose d'ancien.

Quelque chose qui reconnaissait Ayo.

Et qui l'attendait.


Fin du Chapitre 15
Fin de l'Acte I

Nombre de mots : 2318