TADOW
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Science et Magie

LOC:Vaisseau *Nyame Dua* (Laboratoire d'Analyse / Serre Principale "Eden" / Couloirs du Pont 3 / *Flashback* : Forêt Sacrée d'Osun-Osogbo, Nigéria)DAT:25 Octobre 2060 (Temps Universel Coordonné - Cycle Jour) / *Flashback* : 2060POV:Alternance Amara Diop / Makena / (Kassi - Interlude)

I. Le Microscope (Amara)

Amara détestait ce qu'elle ne pouvait pas quantifier. Elle détestait l'approximation, le flou, le "peut-être". Et pour l'instant, elle détestait la serre plus que tout au monde. Elle était dans son laboratoire stérile du secteur biomédical, un cube de blanc immaculé et d'acier inoxydable, hermétiquement clos, loin ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ de l'humidité tropicale suffocante qui envahissait le pont 3. L'air ici sentait l'antiseptique et l'ozone, une odeur rassurante de contrôle, de pureté, de mathématiques appliquées. C'était son sanctuaire, le seul endroit où une équation avait toujours une seule solution.

Devant elle, un échantillon de Zea mays (maïs) prélevé en secret par ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ un micro-drone de maintenance qu'elle avait piraté pour survoler la zone sud de Makena. La plante tournait lentement sur un socle magnétique, suspendue dans un champ de confinement. — Analyse spectrale complète, mode profond, ordonna-t-elle à son assistant IA, sa voix trahissant une tension qu'elle essayait de dissimuler. L'hologramme de la plante ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ tourna devant ses yeux, décomposé en couches de données colorées. Rouge pour le carbone, bleu pour l'azote, vert pour l'oxygène. — Résultat : Anomalie structurelle majeure, répondit l'ordinateur de sa voix neutre, une voix qui ignorait la panique. Structure cellulaire modifiée. Présence de traces de silicium organique et de polymères inconnus ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ dans le xylème.

Amara se figea, sa tasse de café synthétique à mi-chemin de ses lèvres. Le liquide noir trembla. Du silicium ? Dans une plante ? C'était impossible. La biochimie terrestre était basée sur le carbone. C'était la règle numéro un. Le silicium, c'était pour les puces informatiques, pour les vitres, pour ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ le sable, pour les robots du Dr. Volkov. Pas pour la chlorophylle. Pas pour le vivant. Pas ici. — Agrandissement sur la paroi cellulaire, dit-elle d'une voix tremblante : « Zoom x5000. » L'image s'agrandit brutalement, occupant tout le mur d'écrans. Ce qu'elle vit lui coupa le souffle. Les cellules végétales n'étaient pas les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ briques rectangulaires et rigides qu'elle avait étudiées toute sa vie. Elles étaient... tissées. Comme des fibres musculaires nanométriques. Et entre elles, de minuscules filaments brillants, presque métalliques, pulsaient à un rythme régulier, comme des synapses, comme des neurones en feu. — Ce n'est pas une mutation, murmura Amara, sentant la bile ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ monter dans sa gorge. C'est une hybridation. C'est une chimère technologique. Elle sentit un frisson de mélange de dégoût et de fascination morbide. Makena ne faisait pas pousser de la nourriture. Elle faisait pousser des machines biologiques. Elle créait une nouvelle espèce.

Elle consulta le rapport médical du matin sur sa tablette, cherchant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ une corrélation. Rien d'anormal d'après l'IA médicale, sauf une note mineure, presque invisible, du Dr. N'Guyen signalant une "irritation cutanée persistante et photosensible" chez plusieurs techniciens travaillant près de la serre. Amara fronça les sourcils. "Irritation". Le mot était faible pour décrire une anomalie statistique de cette ampleur. Elle attrapa sa combinaison ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ de protection (Hazmat léger, niveau 2, jaune vif avec respirateur autonome) et se dirigea vers la porte. Elle devait voir ça de ses propres yeux. Elle devait confronter la "Chamane" avec des preuves tangibles. Sètondji avait demandé la paix lors de leur dernière réunion, prêchant l'unité des Quatre Piliers, mais ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ on ne fait pas la paix avec une épidémie potentielle. On la met en quarantaine. On la brûle si nécessaire jusqu'à ce qu'il ne reste que de la cendre stérile.

En arrivant au sas de la serre, elle vit le Lieutenant Kassi. C'était un jeune technicien ivoirien de 22 ans, brillant ingénieur ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ hydraulique passionné par les systèmes de filtration, qui passait beaucoup de temps à aider Makena pour l'irrigation complexe des cultures. Il était assis à même le sol dans le couloir, torse nu, ses vêtements de travail en tas à côté de lui. Il se frottait le bras gauche avec une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ grimace de plaisir coupable. Amara s'arrêta net. — Lieutenant ? Ça va ? Qu'est-ce que vous faites ? Kassi leva les yeux. Il avait l'air fiévreux, la peau luisante de sueur, ses pupilles étaient dilatées occupant tout l'iris, mais il souriait. Un sourire béat, presque drogué, comme s'il venait de voir Dieu ou ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ de gagner au loto et qu'il planait. — Ça gratte un peu, Doc. Mais c'est agréable. Ça chauffe. C'est comme... comme un coup de soleil qui fait du bien. Comme si le soleil était dedans. Vous ne sentez pas la chaleur ? Amara s'agenouilla près de lui, gardant ses distances, activant le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ scanner médical de son poignet en mode "Bio-Hazard". — Montrez-moi ce bras. Tout de suite. Il tendit son bras avec une confiance naïve, une soumission inquiétante. Sur la peau noire de son avant-bras, il y avait une tache verdâtre irrégulière. Au début, sous la lumière crue des néons, Amara crut à une ecchymose ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ ou une marque de peinture industrielle, peut-être une fuite de liquide de refroidissement. Mais quand elle regarda de plus près, activant la macro-vision de son masque, elle recula violemment, manquant de tomber sur ses fesses. Son cœur rata un battement. Ce n'était pas une ecchymose. C'était de la chlorophylle sous-cutanée. La pigmentation de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ sa peau avait changé, les mélanocytes remplacés par des chloroplastes. Et pire encore : une petite pousse, pas plus grande qu'un cil, verte et tendre, sortait d'un pore de sa peau, là où un poil aurait dû être. Elle pulsait doucement, cherchant la lumière. Il ne se grattait pas pour enlever quelque ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ chose. Il fleurissait.


II. L'Initiation (Flashback - Makena)

Forêt Sacrée d'Osun-Osogbo, Nigéria. 2060.

Makena avait 20 ans. Elle était brillante, arrogante, étudiante en biologie moléculaire à l'Université de Lagos. Elle croyait en CRISPR, en l'édition génique, en la domination de l'homme sur la matière. Et elle était en train de mourir. Une infection ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ pulmonaire inconnue, résistante à tous les antibiotiques de classe 4, contractée dans les bidonvilles inondés de Makoko lors d'une campagne de vaccination bénévole. Les médecins de l'Hôpital Central lui avaient donné trois mois. Ses poumons se transformaient en carton. Elle était venue ici, dans la dernière forêt sacrée, pour mourir en ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ paix, loin des bips des moniteurs cardiaques et de l'odeur de désinfectant de l'hôpital. La vieille femme, Iya Omi, la gardienne du sanctuaire, l'avait trouvée recroquevillée sous un baobab millénaire. — Tu sens la pourriture, ma fille, avait dit la vieille en la reniflant comme un animal. Tu sens la ville morte. — ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ Je sais. Je suis pourrie. Je suis finie. Laissez-moi. — Non. La pourriture n'est pas une fin. C'est un début. C'est le repas du sol. Tu es juste un bon compost qui s'ignore. La vieille lui avait donné une décoction amère dans une calebasse. Pas un médicament. Un poison. Ou un passage. Makena ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ l'avait bu, espérant que c'était du cyanure pour abréger ses souffrances. Et elle était tombée. Pas dans le sommeil. Elle était tombée dans le sol. Elle avait senti les racines des arbres entrer en elle. Pas métaphoriquement. Littéralement. Elle avait senti le mycélium, ce réseau blanc infini de champignons souterrains, percer sa peau, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ non pas pour la manger, mais pour se connecter à son système nerveux périphérique. Elle avait vu le monde sans yeux. Elle avait vu les signaux chimiques des arbres qui s'avertissaient d'une attaque de pucerons à trois kilomètres de là. Elle avait senti la soif d'une orchidée épiphyte sur la branche haute. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ Elle avait senti la colère d'une rivière polluée par le mercure des orpailleurs. Elle avait compris que la mort n'existait pas pour la forêt. La mort était juste une redistribution de carbone, un changement d'état. Quand elle s'était réveillée, trois jours plus tard, nue dans l'humus, l'infection avait disparu. Ses poumons étaient clairs ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ comme du cristal. Mais ses yeux avaient changé. Ils ne voyaient plus seulement la lumière visible. Ils voyaient les flux d'énergie verte qui reliaient toute chose. Elle voyait l'âme de la matière. Elle était revenue à l'université. Elle avait continué ses études, obtenu son doctorat avec les félicitations du jury. Mais elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ ne lisait plus les manuels de la même façon. Elle savait que la science occidentale ne regardait que la surface des choses, l'écorce morte, ignorant la sève vivante. Elle avait juré de marier les deux mondes. La molécule et l'esprit. Le microscope et le tambour. Et elle avait attendu le vaisseau.


​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ III. La Matrice (Makena - Présent)

Makena ne regardait pas des écrans. Elle n'avait pas besoin de spectrographes ou de scanners pour savoir que le maïs était heureux. Elle l'entendait chanter. Dans la Serre Principale "Eden", une bulle de vie de cent mètres de long incrustée dans la coque du vaisseau, la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ gravité était réglée à 0.8 G. C'était un compromis pour simuler une transition douce vers Mars et favoriser la circulation osmotique de la sève. Les plantes aimaient ça. Elles poussaient plus haut, plus vite. Leurs tiges s'étiraient avec une arrogance joyeuse vers les lampes UV qui imitaient le spectre solaire ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ de Lagos à midi, mais sans la morsure de la pollution.

Makena flottait en tailleur au milieu de la canopée verte, suspendue par des harnais souples en soie d'araignée synthétique. Elle tenait la Graine Mère (celle volée au Svalbard, l'antique graine d'amarante préhistorique) contre son cœur, la sentant battre en rythme ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ avec le sien. Elle ne priait pas. Elle écoutait. Elle était le terminal. Les plantes parlaient. Pas avec des mots humains, limités et secs, mais avec des signaux chimiques, des terpènes volatils, des phéromones complexes, des vibrations électriques dans les racines qui connectaient tout le terreau hydroponique en un vaste réseau neuronal ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ décentralisé. Le mycélium agissait comme une fibre optique vivante, transmettant des terabits d'informations émotionnelles par seconde. Elles disaient : Soif. Elles disaient : Lumière bonne. Elles disaient : Métal froid. Et depuis quelques jours, elles disaient autre chose. Une nouvelle fréquence, plus basse, plus intime, plus gourmande. Elles disaient : Viande douce. Sang chaud. Nous ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ voulons goûter.

Makena ouvrit les yeux. Kassi. Le jeune homme avait passé des heures ici, à toucher les feuilles, à respirer le pollen chargé de nanobots biologiques (une technologie que Makena avait développée intuitivement en mélangeant les souches du Svalbard avec des champignons mycorhiziens et des spores martiennes théoriques synthétisées par l'imprimante moléculaire). ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ Il était réceptif. Il n'avait pas peur. Son aura était ouverte, sans les barrières de cynisme que Sètondji ou Amara portaient comme des armures lourdes. Les plantes l'avaient goûté. Comme un animal goûte une main tendue. Et il les avait laissées faire. C'était dangereux. Elle le savait. Sètondji ne comprendrait pas. Amara ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ crierait au virus extraterrestre et sortirait les lance-flammes. Mais Makena savait que ce n'était pas une maladie. C'était une invitation. Une communion. Un mariage de la chair et de la sève. Pour survivre sur Mars, l'homme ne pouvait pas rester homme. Il devait changer. Il devait accepter de devenir un peu... sol. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ Un peu vert. C'était la seule façon de ne pas devenir fou dans une boîte en métal, de ne pas mourir de solitude cosmique, de ne pas se dessécher spirituellement.

La porte du sas s'ouvrit avec un sifflement hydraulique agressif, brisant l'harmonie vibratoire de la serre tel un coup de poignard. Amara ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ entra, bardée de plastique jaune, masque intégral sur le visage, une mallette d'analyse chromée à la main. Elle ressemblait à un insecte stérile, une créature de laboratoire venue disséquer le monde avec des scalpels froids. Une étrangère dans le jardin. Makena soupira, détacha son harnais et descendit doucement vers le sol ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ pour l'accueillir, ses pieds nus se posant sur la mousse qui recouvrait le métal froid du pont. Les plantes frémirent autour d'elle, sentant l'hostilité de l'intruse. Les feuilles de maïs se durcirent, devenant coupantes comme du verre, prêtes à trancher le plastique jaune. La Guerre des Mondes allait recommencer. Non pas entre ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ Mars et la Terre, mais entre la Peur et la Vie. Entre le contrôle et le chaos.


IV. L'Interlude (Kassi)

Kassi était toujours assis dans le couloir, mais son esprit était ailleurs. Il voyageait sans bouger. Il était dans la lumière. Depuis que la petite pousse était sortie de son bras, il ne ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ ressentait plus la fatigue chronique des quarts de nuit. Il ne ressentait plus la peur du vide qui le prenait parfois quand il regardait par les hublots et voyait l'infini noir prêt à l'avaler. Il sentait... une connexion. Une appartenance. Il fermait les yeux et il pouvait "voir" la serre derrière la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ porte blindée. Il pouvait sentir l'eau circuler dans les tuyaux d'irrigation comme si c'était son propre sang. Il savait que le pH du bac 4 était trop acide de 0.2 point. Il savait que le ventilateur 7 allait tomber en panne dans deux heures, car il entendait son roulement gémir ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ dans ses os, une douleur fantôme dans son épaule. Il n'avait pas besoin de tablette de diagnostic. Il le sentait. Il était le système. Il regarda sa pousse verte. Elle était belle. Elle était lui. Elle était eux. Il avait envie de retourner dans la serre, de déchirer sa combinaison. Il avait envie ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ de planter ses pieds dans la terre noire et de ne plus jamais bouger. Il avait envie de boire la lumière par la peau. — C'est ça, le paradis ? murmura-t-il alors qu'Amara lui prenait du sang avec une aiguille froide qui semblait violer son intégrité. — Pourquoi ça fait mal ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ d'être séparé ? Pourquoi sommes-nous si seuls ?


V. Le Procès de la Vie

— Ne t'approche pas de moi ! hurla Amara, sa voix déformée par le masque, braquant un scanner sur Makena comme si c'était un pistolaser chargé prêt à tirer. Tu es contaminée ! Recule ! — Je ne ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ suis pas contaminée, Amara. Je suis connectée. Enlève ce masque, tu fais peur aux orchidées. Elles sentent ton adrénaline, l'odeur acide de ta peur, et ça les rend agressives. — Connectée ? Tu appelles ça connectée ? Kassi a une plante qui lui pousse dans le bras ! J'ai scanné son ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ sang, il est rempli de spores, de cellules hybrides ! J'ai mis le lieutenant en isolement stérile niveau 4. Je vais devoir... devoir exciser la zone. Peut-être amputer l'avant-bras avant que ça ne colonise ses ganglions lymphatiques et n'atteigne le cerveau. C'est une invasion systémique ! Les yeux de Makena s'élargirent ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ de terreur pure. Non pour elle, mais pour lui. — Tu ne feras pas ça. Tu vas le tuer si tu coupes le lien maintenant. Son système immunitaire a accepté la symbiose. Il a réécrit son code HLA. Si tu l'amputes, le choc cytokinique le tuera en une heure. Son corps ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ croira qu'il a perdu un organe vital avec l'âme qui va avec. Il mourra de chagrin cellulaire. — Le lien ? C'est un parasite ! Une infection fongique invasive avec des traits de végétaux modifiés ! Tu as violé tous les protocoles de sécurité biologique, Makena ! Tu as introduit un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ agent mutagène de classe A dans l'air recyclé ! C'est criminel ! Tu as transformé mon équipage en cobayes sans leur consentement ! Amara jeta sa mallette au sol. Elle tremblait de rage, les poings serrés dans ses gants de latex, prête à frapper. — Tu te prends pour qui ? Une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ déesse ? Une sorcière ? Tu joues avec l'ADN humain comme si c'était de la pâte à modeler ! Tu n'as aucun droit ! — Et toi ? demanda Makena calmement, sa voix posée contrastant avec l'hystérie de la scientifique. Et toi, Amara ? Tu regardes les étoiles en calculant des ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ trajectoires balistiques, mais tu as oublié que nous sommes faits de poussière d'étoiles. Nous ne sommes pas séparés de la nature, Amara. Nous sommes la nature. Sur Terre, nous l'avons oublié. Nous nous sommes mis dans des boîtes en béton, nous avons mangé de la nourriture morte, stérilisée, emballée sous ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ vide. Et nous sommes morts à l'intérieur bien avant que l'océan ne monte. Tu es morte, Amara. Tu fonctionnes, mais tu ne vis pas. Elle s'avança d'un pas, pieds nus sur le métal. Les lianes au sol s'écartaient pour elle, comme les eaux de la Mer Rouge devant Moïse. Amara recula, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ butant contre une caisse de nutriments. — Ici, continua Makena, nous n'avons pas le luxe de la séparation. Mars nous tuera si nous restons des humains terrifiés dans des bulles stériles. Si nous voulons vivre là-bas, nous devons arrêter de nous battre contre l'environnement. Nous devons fusionner. Nous devons nous adapter. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ Kassi est le premier. Il ne sera pas le dernier. C'est l'avenir, Amara. L'Homo photosyntheticus. Celui qui peut manger la lumière. Regarde le chêne et le roseau. Le chêne casse dans la tempête. Le roseau plie. Nous devons devenir des roseaux pensants.

— C'est monstrueux, souffla Amara, les larmes aux yeux, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ horrifiée par la logique implacable de ce délire mystique. Ce n'est pas de la science. C'est... c'est de l'horreur corporelle. C'est contre-nature. C'est la fin de l'espèce humaine telle qu'on la connaît. — C'est de l'évolution. L'évolution n'est jamais jolie, Amara. Elle est désordonnée, elle est violente, elle est visqueuse. Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ pue le sang et la boue. Mais elle est nécessaire. Regarde. Makena tendit la main, paume ouverte. — Donne-moi ta main. Sans le gant. — Jamais. — Tu es une scientifique, Amara. Tu crois aux preuves. Tu crois à l'expérience empirique. Tu ne peux pas juger sans observer. Touche. Connecte-toi. Vois ce que Kassi ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ voit. Ou reste dans ton ignorance effrayée et continue de regarder tes courbes sur tes écrans morts. Aie le courage de ta curiosité.

Amara hésita. La curiosité scientifique, ce vice profond qu'elle ne pouvait contrôler, luttait contre la répulsion atavique. Elle voulait savoir. Elle devait savoir. Lentement, comme on désarme une bombe ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ nucléaire, elle retira son gant droit. Sa main tremblait. Sa peau nue, noire et lisse, semblait vulnérable, indécente dans cet air saturé de vie microscopique. Elle tendit la main vers celle de Makena. Dès que leurs peaux se touchèrent, Amara sentit une décharge électrique. Pas douloureuse. Mais... vivante. Une onde de choc ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ synaptique qui remonta le long de son bras jusqu'à son cortex visuel. Et soudain, elle vit. Elle ne vit pas avec ses yeux. Elle vit avec... tout. Le monde explosa en couleurs qui n'avaient pas de nom dans le spectre visible. Elle vit le vaisseau comme un squelette de métal froid qui gémissait sous ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ la contrainte du vide. Elle sentit la chaleur des lampes comme une caresse maternelle sur sa peau. Elle sentit la soif d'une fougère au fond de la salle comme une gorge sèche qu'on n'arrive pas à humecter. Elle sentit la présence de Kassi dans le couloir, comme une petite étoile ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ verte qui brillait, terrifiée et extatique, chantant une mélodie silencieuse. Elle sentit la conscience collective de la forêt. Une conscience ancienne, lente, patiente, mais implacable. Une conscience qui ne jugeait pas le bien ou le mal, mais qui mangeait. Qui absorbait. Qui transformait. C'était terrifiant. C'était magnifique. C'était un chaos total et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ une harmonie absolue. Elle retira sa main violemment, comme brûlée par un fer rouge. Elle tomba à genoux, haletante, vomissant presque de vertige sensoriel. — Qu'est-ce que... c'était quoi ça ? — C'est le Réseau, dit Makena. C'est ce que nous sommes en train de devenir.

— Je vais faire un rapport à Sètondji, haleta ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ Amara, se relevant péniblement, essayant de remettre son gant sur sa main qui semblait ne plus lui appartenir, une main étrangère. Je vais demander la stérilisation complète de la serre. On mangera des pâtes nutritives synthétiques pendant six mois s'il le faut. Mais je ne laisserai pas ton "Réseau" nous ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ dévorer. Je vais brûler tout ça. Napalm ou vide, je m'en fiche. Je vais purifier ce vaisseau. Makena sourit. Un sourire triste, ancien et terrifiant, le sourire d'une mère qui voit son enfant faire une bêtise dangereuse. — Essaie, Amara. Elle leva la main. Autour d'elles, les lianes de maïs bougèrent. Un mouvement subtil, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ un bruissement collectif, comme un serpent géant qui se réveille. Les feuilles se tournèrent vers Amara, tranchantes comme des rasoirs. Des fleurs violettes s'ouvrirent, libérant un nuage épais de pollen doré. — Essaie de les tuer. Et tu verras qu'elles savent se défendre. Le Nyame Dua a besoin de nous pour ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ recycler l'air. Si tu nous brûles, vous étouffez en trois jours. J'ai... modifié les filtres CO2. Ils ne fonctionnent plus sans ma biomasse. Je tiens votre air en otage, Amara. Pour votre propre bien. Je suis le poumon de ce vaisseau. Si tu coupes le poumon, le corps meurt.

Amara regarda ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ autour d'elle, les yeux écarquillés par l'horreur de la réalisation. Elle réalisa soudain qu'elle n'était pas dans un laboratoire. Elle n'était pas le maître ici. Elle était dans un estomac. Elle comprit que le pouvoir à bord avait changé radicalement. Sètondji avait l'autorité morale. Jaxx avait la puissance motrice. Mais Makena... Makena ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ avait l'air. Elle tenait leur souffle entre ses mains vertes. Et elle était prête à les étouffer pour les sauver.

Amara recula lentement vers le sas, gardant son scanner braqué devant elle, le cœur battant à rompre. — Ce n'est pas fini, dit-elle, la voix blanche. Tu as pris le vaisseau en ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ otage. Sètondji tranchera. Il ne te laissera pas faire. Il a une mission. Il a une vision. — Sètondji sait déjà, répondit Makena énigmatiquement, retournant à sa méditation aérienne. Pourquoi crois-tu qu'il m'a choisie ? Pourquoi crois-tu qu'il m'a laissé prendre la Graine au Svalbard ? Il sait que la science ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ a échoué. Il sait que seul le miracle peut nous sauver. Il prie pour que je réussisse, Amara. Il prie pour que le monstre soit bienveillant.

Amara sortit et verrouilla la porte. Elle arracha son masque, cherchant de l'air, hyperventilant. Elle se sentait sale. Contaminée. Violée dans son intégrité biologique. Elle regarda son ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ propre bras droit, là où le pollen s'était déposé sur sa peau nue lors du contact. Elle frotta frénétiquement avec une lingette stérilisante, jusqu'au sang. Pendant une seconde, sous la lumière crue du néon du couloir, elle crut voir une légère teinte verdâtre sous sa peau. Elle frotta encore, plus fort, se griffant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌‌​‌‌‌‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌‌​‌‌​ avec ses ongles courts, voulant arracher cette souillure. C'était juste une ombre. Juste une ombre. Pour l'instant.

Mais dans son dos, à travers le hublot de la serre, elle sentait le regard de Makena. Et le regard de mille yeux verts qui attendaient qu'elle dorme pour pousser.

(Fin du Chapitre 11)