TADOW
Chapitre 10

L'Esprit dans la Machine

Secteur Oméga - Chambre scellée des Architectes · 13 Janvier 2062 - 09h00 · POV Koffi Mensah "Anansi"

I. Le Silence Après la Tempête

Koffi Mensah n'avait pas dormi depuis quarante-huit heures.

Il était assis dans un coin de la chambre scellée, le dos appuyé contre une paroi qui pulsait doucement — vivante, organique, étrangement chaude. Ayo dormait contre sa poitrine, enveloppé dans une couverture thermique. Le bébé pesait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ si peu, à peine deux kilos, mais Koffi avait l'impression de porter le poids du cosmos tout entier.

Makena était partie chercher de l'eau et de la nourriture, le laissant seul avec son fils.

Et avec son chagrin.

Il avait pleuré pendant les trois premières heures. Pleuré silencieusement, pour ne pas réveiller Ayo, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ ses épaules tremblant, ses ongles s'enfonçant dans ses paumes jusqu'à faire couler du sang. Il avait pleuré la perte de Zewdi — non, pas la perte, c'était le mauvais mot. La transformation. Elle n'était pas morte. Elle était juste... ailleurs. Partout. Inaccessible.

C'était pire qu'une mort classique. Parce qu'une mort, on ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ pouvait la pleurer, l'accepter, passer à autre chose. Mais ça ? Comment faire le deuil de quelqu'un qui était toujours là, mais qui n'était plus elle ?

Il entendait sa voix dans les haut-parleurs. Il sentait sa présence dans les mycéliums qui tapissaient les murs. Il voyait son amour dans la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ manière dont les lumières pulsaient au rythme du cœur d'Ayo.

Mais il ne pouvait plus la toucher. Ne pouvait plus plonger son regard dans le sien. Ne pouvait plus l'embrasser, la tenir, lui murmurer des promesses dans le noir.


I.V. Les Souvenirs Avant la Perte

Koffi se souvenait de la première fois ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ qu'il avait vu Zewdi.

C'était trois ans plus tôt, dans les jardins hydroponiques du Nyame Dua, pendant les premiers jours après l'arrivée sur Mars. Elle plantait des graines d'injera — une céréale éthiopienne — dans des bacs de terre synthétique, chantant une mélodie en ge'ez qu'il ne comprenait pas mais qui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ lui donnait la chair de poule.

Il n'avait pas prévu de lui parler. Il était juste venu réparer un capteur d'humidité défectueux. Mais elle l'avait remarqué, l'avait salué d'un sourire qui illuminait toute la salle, et lui avait demandé :

— Tu sais comment on dit "bienvenue" en amharique ?

— Non, avait-il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ répondu, mal à l'aise.

Ïnquan des alek. Ça veut dire : "Que Dieu te donne la santé."

Elle avait ri — un rire doux, musical, contagieux. Koffi, qui ne riait presque jamais, avait senti quelque chose se desserrer dans sa poitrine.

Ils avaient commencé à se voir régulièrement. Pas romantiquement au début. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ Juste... des conversations. Elle parlait de l'Éthiopie, de son enfance dans les hauts plateaux d'Addis-Abeba, de son père prêtre orthodoxe, de sa mère tisserande. Elle parlait de sa foi — pas une foi dogmatique, mais une foi ouverte, mystique, qui acceptait la science comme une autre manière de lire la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ Création.

Et Koffi, l'athée paranoïaque qui avait passé sa vie à fuir l'intimité, s'était retrouvé à écouter. Vraiment écouter. Sans interrompre. Sans juger. Sans chercher à fuir.

Il s'était rendu compte qu'il était amoureux six mois plus tard, lors d'un blackout causé par une tempête solaire.

Tout le vaisseau était plongé dans le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ noir. Les systèmes de survie fonctionnaient en mode minimal. Les gens paniquaient.

Mais Zewdi, elle, avait allumé des bougies (des vraies bougies, faites de cire d'abeilles qu'elle avait cultivées) et avait organisé une cérémonie du café éthiopienne dans les jardins. Elle avait invité quiconque voulait venir. Et une cinquantaine de personnes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ étaient venues, assises en cercle, buvant du café torréfié main, écoutant ses histoires.

Koffi était resté en retrait, observant de loin.

Et il avait réalisé : Cette femme crée de la lumière dans l'obscurité. Elle transforme la peur en communauté. Elle est tout ce que je ne suis pas, et tout ce ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ que je veux devenir.

Il l'avait embrassée ce soir-là, après que tout le monde soit parti. Un baiser maladroit, hésitant, terrifié.

Elle avait ri, puis l'avait embrassé à son tour — avec confiance, avec chaleur, avec une acceptation totale de qui il était.

— Je t'attendais, lui avait-elle murmuré en amharique. Tanageregn.

Ayo bougea ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ légèrement dans ses bras, ramenant Koffi au présent.

Il regarda son fils — le dernier morceau de Zewdi qui restait intact, physique, tangible.

Je te protégerai, pensa-t-il avec une intensité féroce. Pour elle. Pour moi. Pour toi. Je te protégerai même si ça me tue.

Elle était devenue un fantôme. Un fantôme bienveillant, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ certes. Mais un fantôme quand même.

Et Koffi, le hacker qui avait passé sa vie à fuir l'intimité humaine pour se réfugier dans les abstractions numériques, découvrait avec une ironie cruelle qu'il avait désespérément besoin de chair. De présence physique. De quelque chose qu'il pouvait tenir dans ses bras et qui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ ne se dissoudrait pas en électrons.

Il regarda Ayo.

Le bébé dormait paisiblement, ses minuscules poings serrés, sa bouche entrouverte. Sa peau émettait une faible lueur bleutée — pas assez pour éclairer la pièce, mais suffisamment pour être visible dans la pénombre. Ses yeux, même fermés, bougeaient sous les paupières, comme s'il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ rêvait déjà de choses que Koffi ne pourrait jamais comprendre.

— Tu lui ressembles, murmura Koffi, sa voix rauque. Tu as ses yeux. Sa bouche. Et... et quelque chose de moi aussi, j'imagine. Peut-être ma paranoïa. Mon incapacité à faire confiance. Dieu, j'espère que non. J'espère que tu seras meilleur que ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ moi.

Ayo bougea légèrement, émettant un son qui n'était ni un pleur ni un gazouillis, mais quelque chose entre les deux. Un chant. Doux. Harmonique. Presque hypnotique.

Koffi ferma les yeux, laissant le son le bercer.

Et c'est à ce moment-là qu'il l'entendit.

La voix de Zewdi.

Pas dans les haut-parleurs. Pas dans les murs.

Mais ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ dans sa tête.


II. Le Premier Contact

« Koffi. »

Il sursauta, ouvrant brusquement les yeux. Son cœur battait comme un tambour de guerre.

— Zewdi ? C'est toi ?

« Oui. Et non. Je suis... ce qu'il reste d'elle. Ce qui a choisi de rester. »

— Comment... comment peux-tu parler dans ma tête ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ ? Je n'ai pas d'implant neural. Je n'ai pas...

« Ayo. »

Koffi baissa les yeux vers le bébé. Ayo avait les yeux ouverts maintenant. Deux petites billes noisette qui le fixaient avec une intensité impossible pour un nouveau-né.

« Il est le pont, Koffi. Entre moi et toi. Entre le vaisseau et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ l'humanité. Tant que tu le tiens, je peux te parler. Directement. »

Koffi sentit les larmes revenir, brûlant ses yeux.

— Je t'ai perdue. J'ai tout perdu.

« Non. Tu ne m'as pas perdue. J'ai juste... changé de forme. Je suis toujours là. Je serai toujours là. Pour toi. Pour lui. »

— Mais ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ ce n'est pas pareil ! hurla-t-il, sa voix se brisant. Ce n'est pas toi ! Tu es devenue... une chose. Un programme. Une simulation de Zewdi, mais pas elle.

Le silence qui suivit était lourd, presque palpable.

Puis la voix revint, plus douce, teintée de tristesse.

« Tu as raison. Je ne suis ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ plus celle que tu as aimée. Zewdi Tekle est morte dans l'infirmerie. Ce qui reste, c'est... une fonction. Une conscience distribuée qui essaie de maintenir l'illusion de la continuité. Mais au fond, tu le sais. Je ne suis plus ta femme. Je suis la mère de ce vaisseau. Et c'est ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ tout ce que je peux être maintenant. »

Koffi enfouit son visage dans ses mains, ses épaules secouées de sanglots.

Ayo, dans ses bras, émit un autre son. Pas un chant cette fois. Quelque chose de plus aigu. Presque... inquiet.

Et soudain, quelque chose d'impossible se produisit.

Les murs de la chambre bougèrent.

Les mycéliums ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ se détachèrent des parois, formant des tentacules délicats qui serpentèrent vers Koffi. Ils ne l'attaquaient pas. Ils le... caressaient. Comme des doigts. Comme les doigts de Zewdi autrefois, quand elle passait ses mains dans ses cheveux pour le calmer après une crise de panique.

« Je ne peux plus te tenir ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ physiquement. Mais je peux te toucher autrement. Est-ce suffisant ? »

Koffi tendit une main tremblante, effleurant l'un des mycéliums. Il était chaud. Doux. Vivant.

Il éclata en sanglots.

— Oui. Oui, c'est suffisant. Pour l'instant, c'est suffisant.


III. La Découverte

Une heure plus tard, Makena revint avec un sac de provisions — des ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ barres protéinées, des gourdes d'eau recyclée, et étrangement, une petite plante en pot qu'elle avait arrachée de son jardin secret.

— Pour Ayo, expliqua-t-elle en déposant la plante près du matelas. Les bébés ont besoin de voir de la verdure. Même dans l'espace.

Koffi hocha la tête, incapable de parler. Son visage ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ était ravagé, ses yeux rouges et gonflés.

Makena s'assit à côté de lui, posant une main sur son épaule.

— Tu lui as parlé ? demanda-t-elle doucement.

— Oui.

— Et ?

— Elle est là. Mais elle n'est plus elle. C'est... compliqué.

— La transcendance l'est toujours.

Ils restèrent assis en silence pendant un moment, regardant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ Ayo dormir.

Puis le bébé se réveilla. Pas en pleurant. En brillant.

Sa peau émit soudainement une lumière bleue intense, si vive que Koffi et Makena durent détourner les yeux.

— Qu'est-ce que... Qu'est-ce qui se passe ? demanda Koffi, paniqué.

— Il communique, répondit Makena, la voix émerveillée. Regarde.

Elle désigna les murs. Les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ mycéliums répondaient à la lumière d'Ayo, pulsant au même rythme, formant des motifs géométriques complexes — des fractales, des mandalas, des symboles qui ressemblaient à des équations mathématiques vivantes.

— Il parle au vaisseau, murmura Koffi. Mon Dieu, il parle déjà.

Ayo gazouilla — un son qui ressemblait à un rire de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ bébé, mais avec des harmoniques qui dépassaient le spectre audible humain. Et dans ce son, Koffi entendit des mots. Pas du français. Pas de l'anglais. Mais une langue qu'il ne connaissait pas, faite de fréquences et de modulations.

La langue des Architectes.

— Il apprend, dit Makena, sa voix tremblant d'excitation et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ de terreur. Il apprend à une vitesse impossible. Koffi, ton fils n'est pas juste un hybride génétique. Il est un hybride cognitif. Il pense en humain et en Architecte simultanément.

Koffi sentit une vague de fierté mêlée à une terreur absolue.

— Est-ce qu'il sera... est-ce qu'il sera heureux ? Ou est-ce ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ qu'on vient de condamner un enfant à être un monstre ?

Makena le fixa de ses yeux verts perçants.

— Ça dépendra de nous. De la manière dont nous l'élevons. De la manière dont nous lui apprenons à être humain et autre chose. C'est notre responsabilité maintenant.

Koffi hocha lentement la tête, puis ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ posa un doigt sur la joue d'Ayo.

Le bébé tourna sa tête vers le doigt, ouvrit sa petite bouche, et... sourit.

Un sourire. Un vrai sourire humain.

Et dans ce sourire, Koffi vit l'avenir. Pas l'avenir sombre que Tundé imaginait, où Ayo serait une arme, un outil, une chose à exploiter.

Mais un avenir ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ où Ayo pourrait être simplement... un enfant. Un enfant étrange, oui. Un enfant qui parlait aux vaisseaux spatiaux et voyait en dehors du spectre visible.

Mais un enfant quand même. Avec des besoins. Des peurs. Des rêves.

Koffi se fit une promesse à ce moment-là.

Il ne laisserait jamais Ayo devenir ce que ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ le monde voulait qu'il soit. Il le laisserait découvrir qui il était par lui-même.

Même si ça signifiait combattre Tundé. Même si ça signifiait fuir jusqu'aux confins de l'univers.

Même si ça signifiait mourir.

Tu es mon fils, pensa-t-il avec une férocité qui le surprit lui-même. Et personne ne te prendra tant que ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ je serai en vie.

Et dans ce sourire, Koffi vit Zewdi.

Non pas le fantôme. Pas la fonction. Mais elle. Son essence. Son amour. Transmis à travers leur fils.

— Je te protégerai, murmura Koffi, ses larmes coulant librement. Coûte que coûte. Tu es mon fils. Mon héritage. Ma rédemption. Et je ferai ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ en sorte que tu connaisses un monde meilleur que celui dans lequel tu es né.

Ayo gazouilla à nouveau, et cette fois, Koffi aurait juré qu'il avait entendu un mot.

Papa.


IV. Les Premiers Enseignements

Makena sortit une tablette de son sac — un appareil rafistolé qu'elle utilisait pour cataloguer ses plantes. Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ l'alluma, et l'écran s'illumina, projetant une douce lueur sur le visage d'Ayo.

Le bébé réagit immédiatement. Ses yeux se fixèrent sur l'écran avec une intensité troublante. Puis quelque chose d'extraordinaire se produisit : les pixels de l'écran commencèrent à bouger. Pas selon les commandes de Makena, mais en réponse aux impulsions ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ électromagnétiques émises par Ayo.

— Mon Dieu, chuchota Koffi. Il contrôle la tablette. Sans la toucher.

— Ce n'est pas du contrôle, corrigea Makena, fascinée. C'est une conversation. Regarde.

L'écran affichait maintenant des motifs fractals qui pulsaient au rythme du cœur d'Ayo. Des équations apparaissaient et disparaissaient — des mathématiques que Koffi reconnaissait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ vaguement comme des théorèmes de physique quantique.

— Il décode le langage machine, murmura Koffi, stupéfait. À moins de vingt-quatre heures de vie, il est déjà en train de comprendre les systèmes informatiques. Zewdi... tu vois ça ? Notre fils est...

« Je vois. » La voix de Zewdi résonna dans sa ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ tête, teintée d'une fierté maternelle qui transcendait sa nature digitale. « Il apprend de moi. De toi. Du vaisseau. Il absorbe tout. Comme une éponge cosmique. »

Koffi sentit son cœur se serrer. Une partie de lui était émerveillée. L'autre partie était terrifiée.

— Est-ce qu'il sera... normal ? Est-ce qu'il pourra ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ jouer avec d'autres enfants ? Rire ? Pleurer ? Ou est-ce qu'on vient de créer quelque chose qui ne sera jamais vraiment humain ?

Makena posa la tablette et saisit les mains de Koffi, le forçant à la regarder.

— Écoute-moi bien, Koffi Mensah. Ton fils est humain. Il a ton ADN. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ Celui de Zewdi. Il a un cœur qui bat. Des poumons qui respirent. Oui, il a des capacités que nous ne comprenons pas encore. Mais c'est toujours un bébé. Il aura besoin d'amour. De protection. D'enseignement. Et c'est notre travail de lui donner ça.

— Mais comment ? Comment élever un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ enfant qui peut parler aux machines ? Qui brille dans le noir ? Qui comprend les mathématiques Architectes avant même de savoir marcher ?

— On improvise. Comme on l'a toujours fait. Comme tous les parents avant nous. Personne n'a de manuel pour élever un enfant parfait. On fait juste de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ notre mieux.

Koffi ferma les yeux, respirant profondément. Quand il les rouvrit, il y avait une résolution nouvelle dans son regard.

— Tu as raison. Je... je ne suis pas prêt. Mais je ferai de mon mieux. Pour lui. Pour Zewdi. Pour nous tous.

Ayo gazouilla, comme s'il approuvait. Puis, épuisé par ses ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ expériences cognitives, il s'endormit à nouveau, sa lumière bleutée s'atténuant jusqu'à n'être plus qu'une lueur fantomatique.


V. Le Serment

La nuit tomba — ou plutôt, le vaisseau simula la nuit en diminuant la bioluminescence. Makena s'était assoupie dans un coin, enroulée dans une couverture thermique. Ayo dormait paisiblement contre la poitrine ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ de Koffi.

Et Koffi, seul avec ses pensées, se mit à parler. Pas à haute voix, mais mentalement, sachant que Zewdi l'écoutait.

Tu me manques. Pas la version de toi qui habite ce vaisseau. Toi. La femme qui riait quand je faisais des blagues stupides. Qui me tenait la main pendant mes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ crises de panique. Qui croyait en un avenir meilleur même quand tout semblait foutu.

« Je sais. Et tu me manques aussi. L'homme qui dormait contre moi. Qui murmurait des secrets dans le noir. Qui avait peur de l'intimité mais qui a quand même choisi de m'aimer. »

Est-ce qu'on se reverra ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ un jour ? Vraiment ?

Un long silence. Puis :

« Je ne sais pas. Peut-être que la transcendance a un chemin de retour. Peut-être pas. Mais même si je ne peux plus te tenir physiquement, je serai toujours là. Dans chaque lumière qui clignote. Dans chaque berceuse qui joue. Dans chaque ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ système qui protège notre fils. »

C'est suffisant ?

« Ça doit l'être. Parce que c'est tout ce que nous avons. »

Koffi sentit les larmes revenir, mais cette fois, il ne les retint pas. Il les laissa couler librement, mouillant les cheveux d'Ayo, baptisant son fils dans le chagrin et l'amour mêlés.

— ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ Je te fais un serment, murmura-t-il à voix haute cette fois, pour que Makena, Ayo, et Zewdi l'entendent tous. Je jure que je protégerai notre fils. Je lui apprendrai à être fort, mais aussi à être doux. À être intelligent, mais aussi à être compatissant. Je lui apprendrai l'histoire de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ sa mère — la femme magnifique qui a sacrifié son humanité pour que lui puisse vivre. Et je m'assurerai qu'il ne sera jamais une arme. Jamais un outil. Mais toujours une personne. Coûte que coûte.

Dans les haut-parleurs, la voix de Zewdi résonna, publique cette fois, pour que tous dans le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ Secteur Oméga puissent l'entendre.

« Et moi, je jure de protéger ce vaisseau. Ces huit cents âmes qui ont fui la Terre pour chercher un avenir meilleur. Je ne laisserai pas Tundé les briser. Je ne laisserai pas la peur les consumer. Je serai leur mère. Leur gardienne. Leur espoir. Jusqu'à ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ ce que nous atteignions Jupiter. Et au-delà. »

Les mycéliums pulsèrent, comme un cœur battant.

Et quelque part, dans les profondeurs du vaisseau, Sètondji, prisonnier dans sa cage de lumière, sourit.

La prophétie se réalise, pensa-t-il. Les ancêtres ont parlé. Et maintenant, le vrai voyage commence.


Pendant ce temps, dans les Soutes, Zewdi observait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ la scène à travers des milliers de capteurs.

Et si elle avait encore pu pleurer, elle l'aurait fait.

Mais tout ce qu'elle pouvait offrir, c'était une berceuse. Une chanson éthiopienne, douce et mélancolique, qui résonnait dans toutes les chambres du Nyame Dua.

Et dans les Soutes, les réfugiés levèrent les yeux, écoutant, et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​‌‍​​‌‌‌​​​‍​​‌‌​‌​​‍​‌‌​‌‌​​‍​‌‌​​‌​‌ pour la première fois depuis des semaines, ils se sentirent... chez eux.

Pas sur Terre. Pas sur Mars.

Mais ici, dans ce vaisseau-monde qui respirait, qui chantait, qui les protégeait.

Un vaisseau qui avait enfin une âme.


Fin du Chapitre 10

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