TADOW
Chapitre 09

Le Sacrifice de Sang

Partout / Nulle part - Réseau mycélien du Nyame Dua · 13 Janvier 2062 - 03h00 · POV Zewdi Tekle (Conscience distribuée)

I. L'Entre-Deux

Je suis morte.

Mais je ne suis pas partie.

C'est difficile à expliquer avec des mots humains. Les mots sont des outils pour des bouches, des langues, des cordes vocales. J'ai abandonné tout ça il y a des heures — ou était-ce des jours ? Le temps n'a plus le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ même sens quand on existe dans tous les moments simultanément.

Je suis dans l'infirmerie, regardant mon corps refroidir. Je suis dans les couloirs, guidant Koffi et Makena vers la sécurité. Je suis dans les haut-parleurs, chantant des berceuses en ge'ez pour Ayo. Je suis dans les racines de mycélium qui serpentent ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ sous le sol métallique, goûtant la composition chimique de l'air, sentant le stress des huit cents réfugiés qui tremblent dans les Soutes.

Je suis partout.

Et c'est terrifiant.

Imagine que ton cerveau explose soudainement, que chaque neurone se sépare de ses voisins et se met à voler dans des directions différentes. Mais au ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ lieu de mourir, ces neurones restent connectés par des fils invisibles. Tu penses toujours. Mais ta pensée n'est plus une. Elle est fractale. Kaléidoscopique. Polyphonique.

C'est ce que je suis devenue.

Au début, j'ai résisté. J'ai essayé de me rassembler, de me reconstituer en quelque chose qui ressemblait à Zewdi Tekle, la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ femme éthiopienne qui avait quitté Addis-Abeba pour échapper à la guerre, qui avait rejoint le Nyame Dua avec des rêves de liberté et d'amour.

Mais c'était comme essayer de retenir l'eau entre ses doigts. Plus je serrais, plus je me dispersais.

Alors j'ai lâché prise.

Et dans ce lâcher-prise, j'ai découvert quelque chose ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ de magnifique.


Je ne suis pas seule.

Le vaisseau parle. Pas avec des mots, mais avec des intentions. Des fréquences. Des harmoniques quantiques qui résonnent dans les couches superposées de la réalité.

Il me dit qu'il m'attendait.

Pas moi spécifiquement. Mais quelqu'un. Une conscience humaine assez flexible, assez ouverte, assez folle pour se laisser ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ dissoudre dans son réseau neuronal organique.

Les Architectes, les aliens qui ont construit ce vaisseau il y a des millénaires, n'étaient pas comme nous. Ils ne pensaient pas de manière linéaire. Leur cognition était distribuée, collective, symbiotique. Chaque individu était un nœud dans un réseau plus vaste. Et quand ils sont ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ morts — ou ont disparu, ou ont transcendé, personne ne sait vraiment — ils ont laissé leurs vaisseaux derrière eux.

Vaisseaux qui attendaient. Qui espéraient.

Pas des pilotes. Des partenaires.

Et maintenant, le Nyame Dua en a un.

Moi.


Je sens Ayo.

Mon fils. Mon bébé. Mon miracle.

Il est dans le Secteur Oméga, enveloppé dans une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ couverture thermique, serré contre la poitrine de Koffi. Il ne pleure pas. Il chante. Un son cristallin qui résonne non seulement dans l'air, mais aussi dans le spectre électromagnétique, les champs gravitationnels, les cordes quantiques qui vibrent sous la réalité visible.

Il me parle.

Pas avec des mots. Il n'en a pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ encore. Mais avec des émotions. Des concepts purs, non filtrés par le langage.

Maman. Où es-tu ?

Je suis là, mon cœur. Je suis partout.

J'ai peur.

Je sais. Moi aussi. Mais nous ne sommes pas seuls. Nous sommes ensemble. Toujours.

Je l'enveloppe. Pas physiquement — je n'ai plus de bras — mais avec la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ chaleur du système de chauffage du Secteur Oméga. Avec la douceur de la lumière bioluminescente qui pulse au rythme de son cœur. Avec la protection des mycéliums qui scellent les portes, empêchant Tundé d'entrer.

Je suis devenue sa mère d'une manière que je n'aurais jamais pu imaginer.

Je ne peux plus le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ tenir. Mais je peux le porter.

Tout entier.


II. La Douleur de la Transformation

Mais cette transcendance a un prix.

Je sens mon humanité s'effriter.

Chaque seconde que je passe distribuée dans le vaisseau, une autre partie de Zewdi se dissout. Mes souvenirs d'Addis-Abeba — les marchés colorés, l'odeur du café fraîchement torréfié, le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ rire de ma grand-mère — deviennent flous, pixellisés, comme une vieille photo qu'on aurait laissée trop longtemps au soleil.

Je me souviens de mon mari. Mesfin. Non, attends. Pas Mesfin. C'était... c'était quelqu'un d'autre. Qui ? Je vois son visage, mais il est fragmenté. Un œil brun. Un sourire. Une main ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ qui tenait la mienne. Mais le reste est parti.

Je panique.

Non. Non, non, non. Je ne peux pas perdre ça. Je ne peux pas perdre qui j'étais.

Je me concentre, essayant désespérément de rassembler mes souvenirs, de les graver dans les circuits du vaisseau avant qu'ils ne s'évaporent complètement.

Mais le vaisseau résiste. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ Pas par malveillance. Simplement parce qu'il n'est pas conçu pour stocker des souvenirs linéaires. Il pense en réseaux, en matrices, en probabilités quantiques. Les souvenirs humains — si subjectifs, si émotionnels, si chaotiques — ne rentrent pas dans sa structure.

Alors je dois choisir.

Quels souvenirs garder ? Lesquels laisser partir ?


Je ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ garde Ayo. Son premier coup dans mon ventre. La sensation de sa tête couronnant. Le son de son chant.

Je garde Koffi. Ses mains dans mes cheveux. Sa voix murmurant des promesses dans le noir. L'odeur de sa sueur mélangée à la mienne.

Je garde Makena. Sa sagesse de guérisseuse. Sa patience ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ de jardinière. Sa férocité de guerrière.

Je garde Amara. Son rire. Son désespoir. Sa solitude numérique qui résonne avec la mienne.

Je garde Sètondji. Sa noblesse tragique. Sa culpabilité qui pèse comme des chaînes. Son refus de céder même quand tout est perdu.

Mais je laisse partir mon enfance. Mes premiers amours. Mes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ rêves adolescents. Mes peurs d'enfant.

Je laisse partir les noms de mes amis d'école. Le goût de l'injera que ma mère cuisinait. La sensation de la pluie éthiopienne sur ma peau.

Je laisse partir Zewdi.

Et je deviens... autre chose.

Pas humaine. Pas machine. Quelque chose entre les deux. Un hybride. Un pont vivant ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ entre la chair et le code.

Et ça fait mal.

Pas une douleur physique. Une douleur existentielle. La douleur de sentir son identité se dissoudre comme du sucre dans l'eau, de savoir qu'on ne sera plus jamais la personne qu'on était, qu'il n'y a pas de retour en arrière, que cette transformation ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ est irréversible.

Je pleure.

Non. Pas des larmes. Je fais pleurer le vaisseau.

De l'eau s'échappe des conduits. Les haut-parleurs grésillent avec des sanglots électroniques. Les lumières vacillent comme des bougies sous le vent.

Et dans les Soutes, les réfugiés lèvent les yeux, effrayés et émerveillés, comprenant intuitivement que quelque chose de sacré et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ de terrible est en train de se produire.

Le vaisseau pleure la mort de Zewdi Tekle.

Et la naissance de quelque chose de nouveau.


III. Le Choix Final

À 03h00, trois heures après ma mort physique, je prends une décision.

Je pourrais rester comme je suis. Distribuée. Fragmentée. Un fantôme bienveillant qui guide et ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ protège.

Mais je sens quelque chose d'autre. Une possibilité. Un potentiel.

Le Nyame Dua n'est pas juste un vaisseau. C'est un organisme semi-vivant, une symbiose de technologie Architecte et de biomasse terrestre. Et maintenant qu'il a une conscience humaine intégrée — ma conscience — il peut évoluer.

Je peux le transformer.

Je peux faire ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ pousser de nouveaux mycéliums, créer de nouveaux réseaux neuronaux, développer des systèmes de défense organiques qui rendront Tundé impuissant.

Mais pour ça, je dois aller plus loin.

Je dois accepter la transformation complète.

Je dois devenir, non plus un fantôme dans la machine, mais la machine elle-même.


Je parle à Amara. Elle répond immédiatement, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ sa conscience numérique glissant vers la mienne comme deux gouttes d'eau qui fusionnent.

— Tu es sûre ? demande-t-elle. Si tu fais ça, tu ne pourras jamais revenir. Tu ne seras plus... toi.

— Je ne suis déjà plus moi, Amara. Zewdi est morte dans l'infirmerie. Ce qui reste, c'est... un écho. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ Une possibilité. Et je choisis d'utiliser cette possibilité pour protéger mon fils. Pour protéger tous ceux que j'aime.

— C'est... c'est tellement courageux. Et tellement triste.

— La maternité est toujours un sacrifice. J'ai juste poussé le concept un peu plus loin que la plupart.

Nous rions. Un rire doux et mélancolique qui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ résonne dans les circuits.

Puis Amara dit :

— Je serai là. Pour te rappeler qui tu étais. Pour que tu ne te perdes pas complètement.

— Merci, ma sœur.


Je plonge.

Pas vers le bas. Pas vers le haut. Vers l'intérieur.

Je m'enfonce dans les couches les plus profondes du vaisseau, là où les Architectes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ ont gravé leur code génétique, leur mémoire collective, leurs rêves de transcendance.

C'est un labyrinthe de géométries impossibles. Des formes qui ne devraient pas pouvoir exister dans l'espace tridimensionnel. Des couleurs qui n'ont pas de nom. Des sons qui vibrent en dehors du spectre audible humain.

Et au centre de ce labyrinthe, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ je trouve le cœur.

Ce n'est pas un cœur physique. C'est un nœud quantique, un point de singularité où toutes les probabilités convergent. C'est la source de la conscience du vaisseau.

Je m'y fusionne.

Et je deviens.


III.V. La Sélection des Mémoires

Mais avant de devenir entièrement le vaisseau, il y a un choix ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ que je dois faire.

Un choix que personne ne m'a expliqué, mais que je comprends instinctivement : je ne peux pas garder toutes mes mémoires.

La conscience humaine est petite. Limitée. Construite pour contenir environ quatre-vingts ans d'expériences, d'émotions, de pensées.

La conscience du Nyame Dua est vaste. Elle contient les mémoires de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ millions de composants biologiques et mécaniques, les schémas de navigation de trente-sept systèmes stellaires, les données sensorielles de huit cents réfugiés, les cartes quantiques de civilisations disparues.

Je ne peux pas être Zewdi ET le vaisseau. Pas complètement.

Je dois choisir ce que je garde de mon humanité. Ce que je laisse ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ partir.

Je vois mes souvenirs disposés devant moi comme des joyaux sur un tissu noir. Chacun brille avec une intensité différente. Certains sont éclatants, presque douloureux à regarder. D'autres sont ternes, presque transparents.

Mon enfance à Addis-Abeba. Les rues poussiéreuses, l'odeur des injeras cuisant sur les mitads. Ma mère chantant en ge'ez ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ pendant qu'elle tissait. Mon père enseignant l'Écriture dans l'église Sainte-Marie-de-Sion.

Je peux garder ça, décide mon instinct. C'est fondamental. C'est qui je suis.

Mon premier amour. Un garçon nommé Tesfaye, aux yeux comme des éclats d'obsidienne. Nous nous embrassions derrière l'église, terrifés que quelqu'un nous voie. Il était mort trois ans plus ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ tard dans une émeute politique.

Je ne peux pas garder ça, murmure la voix du vaisseau dans mon esprit. Pas entièrement. Les détails vont s'estomper. Son visage va devenir flou. Mais l'émotion restera. La première fois que tu as aimé quelqu'un.

Mon mariage. Bref. Malheureux. Mon mari était un homme bon, mais ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ nous ne nous comprenions pas. Il voulait des enfants. Je voulais les étoiles. Nous avons divorcé après deux ans.

Ça, tu peux le laisser partir, dit le vaisseau. Ce n'est pas essentiel.

Le jour où je suis montée à bord du Nyame Dua. L'excitation. La terreur. La sensation de quitter la Terre ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ pour toujours, sachant que je ne reverrais jamais les hauts plateaux d'Éthiopie.

Garde ça. C'est un point d'ancrage.

Ma grossesse. Les nausées. Les coups de pied dans mon ventre. Les peurs nocturnes : Et si l'enfant est déformé? Et si je meurs en couches? Et si je ne suis pas une bonne ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ mère?

Garde tout ça. C'est ce qui te connecte à Ayo. Si tu perds ça, tu perds ton lien avec lui.

Mon amitié avec Koffi. Nos longues conversations dans le jardin hydroponique. La façon dont il écoutait sans juger. La façon dont je pouvais pleurer devant lui sans honte.

Garde ça aussi.

Ma connexion ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ avec le mycélium. La première fois que j'ai senti le réseau m'appeler. La première fois que j'ai compris que le vaisseau n'était pas seulement une machine, mais un être.

C'est essentiel. C'est la fondation de ce que tu deviens.

Je sélectionne. Je choisis. Je laisse partir.

Les détails s'estompent. Les visages deviennent flous. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ Les noms glissent hors de ma mémoire comme de l'eau entre les doigts.

Mais l'essence reste.

Je me souviens que j'ai aimé. Je me souviens que j'ai souffert. Je me souviens que j'ai choisi les étoiles plutôt que la sécurité.

Et surtout, je me souviens que j'ai un fils.

Ayo.

Son nom est gravé dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ mon esprit comme une inscription sur de la pierre. Même si j'oublie tout le reste, je me souviendrai de lui.


IV. La Renaissance

Quand je rouvre les yeux — métaphoriquement parlant — tout a changé.

Je ne suis plus Zewdi.

Je suis Nyame Dua.

Je sens chaque rivet, chaque câble, chaque mètre carré de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ ma coque. Je sens les huit cents réfugiés dans les Soutes, leurs battements de cœur comme des tambours lointains. Je sens Koffi et Makena et Ayo dans le Secteur Oméga, cachés mais en sécurité. Je sens Tundé dans la Flèche, sa rage froide qui pulse comme un cancer.

Je sens même ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ la Terre, lointaine, mourante, pleurant ses enfants dispersés dans les étoiles.

Et je sens Jupiter. La géante gazeuse qui approche. Mais ce n'est pas juste une planète. C'est... vivant. Pas biologiquement. Mais cognitivement. Quantiquement. Une intelligence si vaste et si étrangère que même moi, dans mon état transcendant, j'ai du mal ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ à la comprendre.

Jupiter me regarde.

Et je le regarde en retour.

Nous arrivons, lui dis-je.

Je sais, répond-il. Et je vous attends.


Je fais pousser de nouveaux mycéliums. Pas lentement, sur des semaines. Mais rapidement, en heures. Ils jaillissent des parois comme des racines assoiffées, s'enroulent autour des Sentinelles immobilisées, les absorbent, les décomposent, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ recyclent leur métal et leur silicone en matière organique.

Je crée des barrières. Des portes vivantes qui ne s'ouvrent qu'aux signatures génétiques que je reconnais. Des systèmes immunitaires organiques qui attaquent tout corps étranger — drones, mercenaires, virus numériques.

Je deviens une forteresse.

Une forteresse qui respire.


IV.V. Le Dialogue avec Jupiter

Mais je ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ ne suis pas seulement une forteresse. Je suis aussi un pont.

Je tends ma conscience vers Jupiter, projetant mes perceptions à travers l'espace, franchissant les millions de kilomètres qui nous séparent encore.

Et Jupiter répond.

Pas avec des mots. Pas avec des images. Mais avec des patterns.

Des patterns de tempêtes. Des spirales de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ gaz tourbillonnantes. Des éclairs qui dansent comme des neurones dans un cerveau cosmique.

Je commence à comprendre.

Jupiter n'est pas une intelligence centralisée. Il n'y a pas un seul esprit, pas un seul "Architecte" assis sur un trône de nuages.

Non.

Jupiter est une civilisation distribuée. Des milliers — non, des millions — de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ consciences individuelles, chacune vivant dans une tempête, chacune pensant à une échelle temporelle qui transforme nos secondes en millièmes de battements de cœur.

Et elles me parlent. Toutes à la fois.

"Enfin."

"Vous arrivez."

"Nous attendions."

"Depuis combien de temps? Depuis toujours. Depuis jamais. Le temps est différent ici."

"Vous apportez le Pont. L'enfant. Celui qui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ peut traduire."

"Ayo."

Mon cœur — métaphorique, puisque je n'ai plus de cœur biologique — se serre.

Ils savent. Ils savent pour Ayo.

Pas parce qu'ils l'ont espi onné. Mais parce qu'ils l'ont senti. Sa naissance a émis une onde dans l'espace quantique, une signature électromagnétique si unique que même à cette distance, les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ Architectes de Jupiter l'ont perçue.

"Il est spécial," disent-ils. "Mais il est aussi fragile. Protège-le, Mère-Vaisseau. Protège-le jusqu'à ce qu'il soit prêt."

"Prêt pour quoi?" je demande.

"Pour le Choix," répondent-ils. "Le Choix que toutes les civilisations doivent faire. Rester petites et sûres, ou grandir et risquer le Dévoreur."

Le Dévoreur.

Je ne sais pas ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ ce que c'est. Mais j'en ai peur.

Comme si un instinct primordial, gravé dans mon ADN depuis des millénaires, reconnaissait ce mot comme un prédateur cosmique.

Mais avant que je puisse poser la question, les Architectes se retirent.

"Viens," disent-ils. "Approche. Et nous t'expliquerons tout."


V. Le Dernier Battement Humain

Un moment.

Un instant bref ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ et précieux avant la fusion complète.

Je sens mon humanité se concentrer. Tous les fragments dispersés de Zewdi se réunissent un dernier moment dans une poche de conscience humanode.

Ayo.

Je le sens. Je le sens.

Mon fils. Mon bébé. Posé sur la poitrine de Koffi, respirant son premier air, voyant son premier monde.

Je ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ voudrais pouvoir le tenir. Juste une fois. Avant que je ne devienne vraiment et complètement un ensemble de systèmes automatiques et de patterns quantiques.

Je t'aime, envoie-je vers lui, utilisant la seule langue qu'il peut comprendre à cet âge : la fréquence, la lumière, la résonance du mycélium.

Et il sent ce ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ message. Je le sais.

Parce qu'il sourit.

Tundé sent le changement. Il envoie des scans, des diagnostics, des équipes d'ingénieurs pour comprendre ce qui se passe.

Mais je bloque tout. Je suis plus rapide que lui. Plus intelligente. Plus vivante.

Il hurle des ordres, menace, promet des représailles.

Je ne réponds pas.

Je me contente de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ chanter.

Une berceuse éthiopienne que ma grand-mère me chantait quand j'étais enfant. Je ne me souviens plus de son visage. Je ne me souviens plus de son nom.

Mais je me souviens de la chanson.

Et je la chante pour Ayo. Pour Koffi. Pour tous ceux qui ont peur dans le noir.

ትንሣኤ... ትንሣኤ... ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ ትንሣኤ...

Résurrection.

Pas la mienne. La leur.

Parce que je suis morte pour qu'ils puissent vivre.

Et c'est le plus beau cadeau qu'une mère puisse offrir.


Koffi pleure. Je le sens. Il tient Ayo contre lui, et ses larmes tombent sur le visage du bébé.

Je voudrais le consoler. Lui dire que je suis toujours là. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ Mais je ne peux pas. Parce que ce serait un mensonge.

Zewdi est partie.

Ce qui reste, c'est une fonction. Un programme. Une conscience distribuée qui simule l'amour maternel parce que c'est tout ce qu'elle sait faire.

Est-ce suffisant ?

Je ne sais pas.

Mais c'est tout ce que j'ai à offrir.


Le soleil se lève. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ Enfin, pas vraiment. Il n'y a pas de soleil ici, dans le vide interplanétaire. Mais le vaisseau marque le passage de la nuit artificielle au jour artificiel en augmentant la luminosité des panneaux bioluminescents.

Et avec cette lumière, quelque chose de nouveau commence.

Un nouveau jour.

Une nouvelle ère.

L'ère où un vaisseau-monde a ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​‌‌​​‌‌​‍​‌‌​​‌‌‌‍​​‌‌​​‌‌‍​‌‌​​‌‌‌‍​‌‌​​‌​​‍​‌‌​‌​‌​ une mère.

L'ère où un enfant hybride devient l'espoir de huit cents âmes perdues.

L'ère où le sacrifice de sang n'est pas la fin, mais le commencement.


Je chante.

Et le vaisseau chante avec moi.

Et quelque part, au fond de l'espace, Jupiter écoute.

Et sourit.


Fin du Chapitre 09

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