TADOW
// CH_05

Le Choc

LOC:Vaisseau *Nyame Dua* (Niveau 3 - Dortoirs) & Salle CommuneDAT:16 Octobre 2060 (4 jours après le décollage)POV:Nyla

I. Le Réveil en Chute Libre

Le premier sentiment de Nyla ne fut pas la peur, ni la joie, ni même le soulagement d'être en vie. Ce fut la nausée. Une nausée absolue, tridimensionnelle, qui ne venait pas de son estomac mais de son oreille interne, déréglée par l'absence de références ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ gravitationnelles. C'était comme si le monde entier venait de faire un tonneau et refusait obstinément de s'arrêter. Ses organes semblaient flotter librement dans sa cage thoracique, heurtant ses côtes à chaque battement de cœur.

Elle ouvrit les yeux avec difficulté. Ses paupières étaient lourdes, collantes de sommeil médicamenteux. Le plafond était trop ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ près. Gris. Métallique. Couvert de rivets qui semblaient bouger comme des insectes sous l'effet du vertige. Elle voulut s'asseoir, le réflexe naturel de quiconque se réveille d'un mauvais rêve. Mais son corps ne répondit pas comme prévu. Au lieu de se redresser, elle flotta. Ses jambes se soulevèrent doucement, ses bras dérivèrent ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ devant son visage comme des algues dans un courant invisible. Son dos se décolla du matelas fin, et elle se retrouva en suspension, retenue seulement par une sangle velcro qui lui traversait la poitrine.

— Merde, souffla-t-elle.

Sa voix sonnait bizarrement. Plus sourde. Plus proche, comme si elle parlait avec la tête ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ dans un bocal. Le sang était monté à sa tête (ou descendu, qui pouvait savoir ?), gonflant ses sinus, donnant à son visage une sensation de bouffissure désagréable. Elle tourna la tête avec précaution. Un sac de vomi scellé flottait à côté d'elle, vibrant doucement au rythme de la ventilation du ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ vaisseau. Quelqu'un l'avait scotché à la paroi de sa couchette avec du ruban adhésif bleu. Une étiquette manuscrite disait : "Bienvenue au Club, la Bleue. Bois de l'eau avant de bouger."

Nyla attrapa le sac (vide, Dieu merci) et se propulsa maladroitement hors de son cocon en tirant sur la sangle. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ Elle se cogna l'épaule contre le cadre métallique de la porte. Douleur. Réelle. Vive. Ça, au moins, c'était familier. Ça l'ancrait dans la réalité. Elle regarda autour d'elle, tentant de comprendre où elle était. Le dortoir du Niveau 3, baptisé "La Soute" par ses occupants, ressemblait à une ruche humaine surpeuplée. Des rangées ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ de couchettes superposées sur trois niveaux, fermées par des filets ou des rideaux magnétiques usés. L'air était épais, recyclé, sentant la chaussette sale, le plastique neuf qui dégaze, et cette odeur indéfinissable de "clos" qui rappelait à Nyla les abris anti-émeute d'Accra pendant les saisons des pluies acides. Mais ici, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ on ne pouvait pas ouvrir une fenêtre.

Il y avait du monde partout. Des gens flottaient dans les allées, se déplaçant avec une grâce variable. Certains s'accrochaient aux poignées jaunes vissées partout sur les murs et le sol, le visage vert, les yeux fixés sur un point imaginaire pour ne pas vomir. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ D'autres, les vétérans ou ceux qui avaient l'oreille interne plus solide, se propulsaient d'une seule main, rebondissant sur les parois comme des nageurs experts. Nyla reconnut le "type" immédiatement. Elle avait grandi dans la rue, elle savait lire les visages et les postures avant même de voir les vêtements. Il n'y avait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ pas de riches ici. Pas de costumes en soie, pas d'implants en or, pas de peaux parfaites lissées par la thérapie génique. C'étaient des techniciens. Des ouvriers. Des ingénieurs aux yeux cernés. Des gens qui avaient des mains calleuses, des cicatrices de travail, et des regards hantés par ce qu'ils avaient ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ laissé derrière. Sètondji les appelait les "Pionniers". Koffi, avec son cynisme habituel, les appelait les "Rats".

— Hé, la Bleue !

Nyla sursauta et attrapa une poignée pour ne pas partir en vrille. Un homme la regardait depuis la couchette d'en face. Il était suspendu à l'envers (pour lui, c'était l'endroit), les pieds crochetés dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ le filet de sécurité. Il avait la peau noire charbon, un crâne rasé tatoué d'un code-barres (un ancien prisonnier des colonies minières ?), et un sourire éclatant qui manquait d'une incisive. Il portait un débardeur gris taché de graisse. — T'as dormi quatre jours, gamine. On a parié sur cinq avec ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ Momo. Je dois dix crédits à Jaxx. T'es une dure à cuire. — Quatre jours ? croassa Nyla. Sa gorge était sèche comme du papier de verre. Elle avait l'impression d'avoir avalé du sable. — Le décollage t'a mise K.O. 5G constants pendant dix minutes. Trop de pression pour un petit oiseau ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ comme toi qui n'a jamais quitté le plancher des vaches. Le doc t'a mis sous sédatif pour que tu ne repeignes pas les murs avec ton déjeuner pendant l'ascension.

Il lui lança une poche d'eau avec une trajectoire parfaite. Nyla la rata lamentablement, ses réflexes trompés par l'absence de gravité. La ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ poche rebondit sur le mur et revint vers elle au ralenti. Elle l'attrapa au deuxième essai, ses doigts tremblants. — Merci. Elle déchira le coin avec ses dents et but goulûment. L'eau était tiède et avait un goût métallique, chimique. De l'eau recyclée. De l'urine purifiée. Sur Terre, c'était un luxe. Ici, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ c'était la base. — Je m'appelle Bakary, dit l'homme en lui tendant une main calleuse qu'elle ne pouvait pas serrer sans lâcher sa prise. Soudeur haute pression. Ex-Mali. Et toi ? — Nyla. Accra. Je... je porte la mémoire.

Bakary éclata de rire. Un rire franc qui fit trembler sa couchette. — La mémoire ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ ? T'es un disque dur sur pattes ? J'espère que t'as des films. On commence déjà à s'ennuyer ferme. J'ai vu trois fois la notice de sécurité du sas. — J'ai des histoires, dit Nyla, piquée au vif, serrant le pendentif qui contenait la clé de cryptage de ses disques. Les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ vraies. Celles qu'AresCorp a brûlées. Celles de mon quartier.

Le sourire de Bakary s'effaça un peu. Il la regarda avec un respect nouveau, presque triste. — Garde-les, petite. On en aura besoin. Ici, on est tous des fantômes. On a tous laissé quelqu'un ou quelque chose qu'on ne reverra jamais. Ma femme ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ est restée à Bamako. Elle disait que c'était de la folie. Elle avait peut-être raison. Il pointa le plafond (ou le sol, difficile à dire dans ce tube). — Jaxx t'attend au mess. Il veut te voir dès que tu es réveillée. C'est le boss des opérations. — C'est qui Jaxx ? — Le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ chef des Rats. Le type qui fait en sorte qu'on ne s'entr'égorge pas pour la dernière ration de café ou une place près du hublot. Fais gaffe, il mord. Et il a un bras qui pèse plus lourd que toi.

II. Le Roi des Rats

Le mess était une grande salle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ circulaire au centre du vaisseau, conçue pour tourner et créer une microgravité centrifuge (0.3G), mais pour l'instant, le rotor était à l'arrêt pour économiser l'énergie des générateurs principaux. Tout le monde flottait donc dans une anarchie joyeuse. C'était le chaos organisé. Des groupes discutaient en mangeant de la pâte nutritive grise ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ sortie de tubes en aluminium. Ça parlait français, anglais, yoruba, swahili, mandarin, russe. Une tour de Babel en apesanteur, suspendue dans le vide.

Nyla repéra Jaxx immédiatement. Impossible de le rater. Il ne flottait pas, il régnait. Il était assis (attaché) à une table centrale, le seul point fixe de la pièce, entouré ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ de trois écrans tactiles flottants qui affichaient des graphiques de consommation d'oxygène et des plannings de maintenance. C'était un homme sec, nerveux, aux cheveux blancs coupés en brosse militaire, avec un visage taillé à la serpe. Son bras gauche était mécanique. Pas une prothèse élégante comme celles des riches d'Abidjan-Plateau. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ Un bras industriel, brutal, sans peau synthétique pour cacher les pistons hydrauliques et les servomoteurs. Un outil de travail. Un vétéran des Guerres de l'Eau. Il engueulait un technicien via son interface, sa voix coupante traversant le brouhaha. — ... Je m'en fous que le filtre CO2 du secteur 4 soit encrassé, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ Michel ! Tu le nettoies avec ta brosse à dents s'il le faut ! Si le taux monte au-dessus de 400 ppm, je te balance par le sas et tu respireras le vide ! C'est clair ?

Il coupa la communication d'un geste brusque et se tourna vers Nyla qui approchait ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ timidement, se propulsant de chaise en chaise. Ses yeux étaient gris, froids, scanneurs. Ils semblaient peser son âme et la trouver légère. — La voilà. La Belle au Bois Dormant. Tu as bien dormi pendant qu'on bossait ? — Je m'appelle Nyla. — Je sais qui tu es. Koffi m'a dit que tu étais ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ sa "mascotte". — Je suis son archiviste ! protesta Nyla, sentant la colère monter. J'ai sauvé les données d'Old Accra ! — T'as 17 ans, t'as jamais quitté ton bidonville, et t'as vomi sur mes pompes au décollage avant de tomber dans les pommes. Pour moi, t'es une mascotte. Ou une charge ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ utile non essentielle qui consomme mon oxygène.

Il fit un geste de sa main mécanique invitante. Le bruit des servo-moteurs était audible : Whirrr-Click. — Assieds-toi. Attache-toi. On va mettre les choses au clair tout de suite.

Nyla s'exécuta, clipsant la ceinture magnétique de la chaise en face de lui. — Ici, tout le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ monde bosse, dit Jaxx, son ton ne souffrant aucune réplique. Pas de passagers. Pas de touristes. Pas de princesse. Même Sètondji nettoie ses chiottes le mardi. Tu sais faire quoi, à part sauver des vieux disques durs et pleurer ta mère ? Nyla encaissa le coup. Il savait. Koffi avait dû ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ lui dire. — Je sais coder un peu. Je suis rapide. Je sais me faufiler. Je sais réparer des circuits imprimés basiques. — On n'a pas besoin de voleurs, on a besoin de survie. Tu vas être affectée aux fermes hydroponiques avec Makena. Les plantes ont besoin de CO2, tu parles beaucoup, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ ça devrait coller. C'est un boulot vital. Si les plantes crèvent, on crève.

Nyla serra les poings. Elle avait survécu aux milices d'AresCorp, elle n'allait pas se laisser intimider par un vieux cyborg aigri. — Je ne suis pas venue ici pour faire du jardinage. Je suis venue pour documenter. Pour que ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ ce qu'on fait ne soit pas oublié. Si on arrive là-bas et qu'on bâtit une nouvelle société, on doit savoir d'où on vient. — Documenter ? ricana Jaxx, un rire sans joie. Tu crois qu'on écrit l'Histoire ? On essaie juste de ne pas crever, gamine. On est 200 personnes dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ une boîte de conserve lancée à 40 000 km/h vers un désert radioactif où il fait moins 60 degrés la nuit. On a de la bouffe pour six mois, de l'air pour huit, et moralement, on est à deux doigts de la guerre civile. Il y a déjà des tensions ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ entre les équipes techniques et les "croyants" de Sètondji.

Il se pencha vers elle. — Regarde autour de toi. Il désigna la salle du menton. — Tu vois ces gens ? La moitié sont ici parce qu'ils fuyaient la police ou des dettes de jeu. L'autre moitié parce qu'ils n'avaient plus rien à perdre ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ sur Terre. On a des ingénieurs qui ont construit des bombes sales pour des dictateurs. On a des médecins qui ont perdu leur licence pour trafic d'organes. On est les Rats, Nyla. On est ce que la Terre a vomi. Sètondji nous appelle "l'Arche", comme si on était des élus. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ Mais c'est un radeau de la Méduse. Et mon boulot, c'est d'empêcher qu'on se bouffe entre nous avant d'arriver.

Nyla regarda les visages autour d'elle. Elle vit la fatigue. La peur. La dureté des traits. Mais elle vit aussi autre chose. Un groupe, là-bas, riait en partageant une sphère de jus d'orange qui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ flottait entre eux, se passant la paille comme un calumet de la paix. Un autre réparait une tablette avec du scotch, concentré, solidaire, deux têtes penchées sur le même problème. Une femme berçait un chat (un chat clandestin ?) en le tenant contre sa poitrine pour le rassurer. — Vous avez ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ tort, dit-elle doucement, mais fermement. — Ah oui ? Éclaire-moi de ta sagesse de gamine des rues. — Les rats, ça survit à tout. Même à l'apocalypse. Même au poison. C'est peut-être pour ça qu'on a une chance. Parce qu'on sait déjà ce que c'est de vivre dans la merde et de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ s'en sortir.

Jaxx la regarda un long moment. Son œil valide plissa. Il évalua la menace, ou le potentiel. — T'as du répondant. J'aime ça. Ça change des béni-oui-oui qui suivent le Prophète. OK, va pour les archives. Tu as accès au serveur secondaire pour stocker tes données. Mais tu fais tes ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ heures aux plantes d'abord. Makena a besoin de mains douces. Les miennes cassent tout ce qu'elles touchent.

Il lui tendit une tablette robuste, renforcée par du caoutchouc. — Tiens. C'est l'inventaire complet du matériel du vaisseau. Apprends-le par cœur. Chaque vis, chaque câble, chaque graine. Si tu trouves un truc qui manque, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ tu me le dis. La clé de la survie, c'est la logistique. Dégage maintenant.

III. L'Effet Overview

Nyla quitta le mess, la tablette serrée contre elle comme un bouclier. Elle se sentait étrangement légère. Pas seulement à cause de la gravité. Elle avait un rôle. Elle n'était plus juste une clandestine. Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ erra dans les couloirs du vaisseau. Niveau 2 : Laboratoires (Accès Restreint par badge rouge). Niveau 1 : Pont de Commandement (Accès Interdit - Sentinelle armée). Elle cherchait une fenêtre. C'était stupide, mais elle avait besoin de voir. De savoir si c'était vrai. Si la Terre était vraiment loin.

Elle trouva le Hublot ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ d'Observation au bout du couloir C, près du sas de sortie extravéhiculaire. C'était une petite coupole en verre blindé de dix centimètres d'épaisseur, conçue pour l'inspection visuelle des panneaux solaires. Il y avait déjà quelqu'un. Une silhouette familière, flottant en lotus face au vide. Une robe violette qui ondulait comme une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ méduse dans l'eau. Amara Diop. La Scientifique. La "Mère" du projet. Celle dont on disait qu'elle parlait aux pierres et qu'elle avait tué son mari pour réussir le lancement (c'était faux, mais la rumeur est tenace dans les dortoirs).

Nyla hésita à faire demi-tour. Amara faisait peur. Elle dégageait une aura de puissance ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ froide, intellectuelle. Amara tourna la tête sans que Nyla n'ait fait un bruit. Ses yeux étaient rouges de fatigue, cerclés de noir, mais son visage était paisible, presque extatique. — Approche, Nyla. Il y a de la place pour deux devant l'infini.

Nyla s'approcha, le cœur battant. Elle s'accrocha à la barre de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ maintien en titane. Elle regarda dehors. Et son souffle s'arrêta net.

Elle s'était attendue à voir la Terre en bas. Ou en haut. Mais il n'y avait pas de bas ni de haut. La Terre était là, suspendue dans le vide absolu. Pas une carte géographique. Pas une image satellite. Une bille. Une bille de verre bleu ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ et blanc, marbrée de nuages, brillante comme un joyau sur du velours noir. Elle était énorme, remplissant la moitié de la vue, mais elle rétrécissait à vue d'œil. Et elle était... seule. Si terriblement seule dans le noir. Pas de fils la tenant. Pas de socle. Juste la gravité et le vide.

Nyla ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ sentit les larmes monter instantanément. C'était physique. Une vague d'amour et de terreur brute qui la submergea. — C'est beau, chuchota-t-elle, sa voix brisée. — C'est l'Effet Overview, dit Amara de sa voix rocailleuse. Le cerveau humain ne comprend pas. Il panique. Il cherche des frontières, des murs, des limites. Mais il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ n'y en a pas. Pas de pays. Pas de guerres visibles. Juste une fine couche d'atmosphère, mince comme la peau d'une pomme, qui protège tout ce qui vit, tout ce qui a jamais vécu, de la mort glacée de l'espace. C'est fragile comme une bulle de savon.

Nyla regarda l'Afrique. Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ essayait de trouver le Ghana. Elle voyait la courbe familière de la côte, la tache brune du désert qui avançait, les cicatrices grises des mégalopoles polluées qui brillaient faiblement côté nuit. Elle chercha Accra. Agbogbloshie. Le cimetière où sa mère était enterrée. Tout ça n'était qu'un pixel. Un grain de poussière. — C'est ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ si petit, dit Nyla. Toutes nos guerres... toutes nos douleurs... la mort de ma mère... ça ne se voit même pas d'ici. Ça n'a aucune importance pour l'univers.

Amara hocha la tête. Elle toucha le pendentif en pierre brute autour de son cou, un réflexe inconscient. — C'est dur, n'est-ce pas ? ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ De réaliser notre insignifiance. C'est pour ça qu'on est partis. Parce qu'on ne pouvait plus voir ça de près sans devenir fous de rage. Il fallait s'éloigner pour voir l'ensemble. Pour comprendre que la Terre est un vaisseau spatial, et que l'équipage est en train de saboter le système de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ survie. — On les abandonne, dit Nyla soudainement, la culpabilité la frappant au ventre comme un coup de poing. Ma mère... les gens du bidonville... Bakary et sa femme... on les a laissés derrière. On a pris le seul canot de sauvetage. On est des lâches. Des traîtres.

Amara se tourna vers ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ elle. Elle posa une main sur l'épaule de Nyla. Sa main était chaude, ferme. — Non. Nous ne sommes pas des lâches. Nous sommes des graines. Une graine doit quitter l'arbre pour pousser. Si elle reste à l'ombre de la mère, elle meurt. Nous portons l'espoir de ceux qui restent. Si ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ nous réussissons... si nous bâtissons quelque chose là-bas, sur Mars... alors nous pourrons revenir. Nous pourrons envoyer de l'aide. Leur souffrance n'aura pas été inutile. — Et si on échoue ? Si Jaxx a raison et qu'on meurt tous avant d'arriver ?

Amara sourit. Un sourire triste mais serein. — Alors nous serons ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ juste de la poussière d'étoiles de plus. Nous aurons essayé. C'est une belle façon de finir, tu ne trouves pas ? Mieux que de mourir à genoux dans la poussière.

Elles restèrent là un long moment, la vieille reine scientifique et la jeune rat des rues, regardant leur maison s'éloigner kilomètre ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ après kilomètre dans le silence éternel. Nyla sortit de son sac un de ses disques durs. Elle le serra fort contre son cœur. — J'ai amené la mémoire, dit-elle. J'ai scanné les photos. Les lettres. Les poèmes. — C'est bien, dit Amara. Garde-la précieusement. Parce que bientôt, la Terre ne sera plus qu'une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ étoile bleue dans le ciel martien. Et il faudra se souvenir qu'on n'est pas nés dans le vide. Il faudra raconter aux enfants de Mars d'où ils viennent.

IV. La Serre

Une heure plus tard.

Nyla se rendit aux Jardins Hydroponiques, le cœur encore lourd mais l'esprit plus clair. C'était au cœur du ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ vaisseau, là où la protection anti-radiations était la plus forte (l'eau des réservoirs entourant la salle servait de bouclier contre les éruptions solaires). En entrant, elle fut frappée par l'odeur. Ça ne sentait pas le métal ou l'ozone. Ça sentait la pluie. La terre humide (même s'il n'y avait pas de terre). La ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ vie. Une odeur qu'elle n'avait sentie que dans les vieux livres ou dans les parcs privés d'AresCorp à travers les grilles électrifiées. La lumière était rose et violette, fournie par des banques de LEDs de croissance à spectre complet. C'était apaisant après la lumière blanche crue des couloirs.

Une femme chantait au ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ milieu des rangées verticales de plants de tomates et de spiruline. C'était un chant bas, rythmé, guttural. En langue Xhosa. Un chant pour appeler la pluie, ou pour remercier la récolte. Makena. La Botaniste. La Gardienne des Graines. Elle était à genoux (façon de parler, elle était arrimée au sol par des sangles ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ aux genoux), les mains plongées dans un bac de substrat gélatineux. Elle manipulait des racines avec une délicatesse de chirurgien, ou d'amante.

— Bonjour, Nyla, dit-elle sans se retourner, sa voix grave se mêlant au bourdonnement des pompes à eau. Entre. Les plantes t'attendaient. — Elles... m'attendaient ? demanda Nyla, dubitative. — Elles ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ sentent le CO2 neuf. Tu es stressée. Ton rythme cardiaque est rapide. Tu expires beaucoup de gaz carbonique. C'est de la nourriture pour elles. Ta peur les nourrit. C'est un échange équitable.

Makena se tourna. Elle était âgée, très âgée. Son visage était raviné de rides profondes comme le lit d'une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ rivière asséchée, racontant des années de soleil impitoyable. Mais ses yeux étaient jeunes, brillants, malicieux. Elle portait une combinaison verte tachée de substrat brun. — Jaxx t'envoie pour m'aider ou pour m'espionner ? — Il m'envoie faire mes heures. Il dit que je dois me rendre utile. — C'est pareil. Viens. Regarde ça.

Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ montra une jeune pousse de maïs qui sortait d'un cube de gel nutritif. La tige était tordue, spiralée, formant une boucle étrange au lieu de monter droit. — En apesanteur, elles ne savent plus où est le haut, expliqua Makena, caressant la tige tordue du bout du doigt. L'auxine, l'hormone de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ croissance, se diffuse partout au lieu de descendre. Elles perdent le sens de l'orientation. Alors elles dansent. Elles cherchent la lumière dans toutes les directions. C'est le chaos, mais elles poussent quand même. Elle sourit, montrant des dents blanches et solides. — Nous sommes comme elles, Nyla. Nous n'avons plus de "haut". ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ Nous avons perdu nos racines terrestres. Il va falloir apprendre à danser dans le vide pour survivre. Il va falloir inventer une nouvelle façon de pousser.

Elle prit la main de Nyla et la posa sur une feuille de tomate large et duveteuse. — Touche. C'est de la vie. C'est la seule ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ chose qui compte ici. Tout le reste – le métal, les ordinateurs, les moteurs – c'est juste la coquille. Ça, c'est l'œuf. Tant que ça pousse, on n'est pas morts. C'est la promesse.

Nyla sentit la texture rugueuse de la feuille sous ses doigts. C'était fragile. Si fragile. Une simple coupure ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ de courant, un simple gel, et tout mourrait. Et pourtant, ça poussait. Dans une boîte de métal, au milieu du néant glacé, ça poussait. Elle sentit une larme couler le long de sa joue (qui ne tomba pas, mais s'étala). — Je vais t'apprendre, dit Makena. Je vais t'apprendre à écouter la sève. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ C'est mieux que tes disques durs. La mémoire numérique s'efface avec les rayonnements cosmiques. La mémoire génétique reste. Elle se transmet. Une graine se souvient de la pluie qu'elle n'a jamais connue.

Nyla resta. Elle oublia Jaxx, elle oublia la peur du vide de l'autre côté de la coque. Pour la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ première fois depuis le décollage, son estomac se calma. Elle prit un petit sécateur et commença à tailler les feuilles mortes, flottant doucement à côté de la vieille femme qui recommença à chanter pour les étoiles. Dehors, le vide était infini et hostile. Mais ici, il y avait un jardin. Et c'était ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌​​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌​​​​‍​‌‌‌​‌​​‍​‌‌‌​​​‌‍​‌‌​​‌​​ suffisant pour commencer.

(Fin du Chapitre 5)