TADOW
// CH_04

Les Ombres d'Accra

LOC:Agbogbloshie, Accra, Ghana (La Décharge Numérique)DAT:12 Octobre 2060 (24h avant le départ)POV:Koffi Mensah

I. La Cathédrale de Rouille

Agbogbloshie ne dormait jamais. Elle toussait. Une toux grasse, métallique, faite de vapeurs de cuivre brûlé, de plastique fondu et d'ozone. C'était le cimetière de l'Occident. L'endroit où les rêves analogiques venaient mourir pour être désossés par des enfants aux yeux rouges et aux poumons noircis. Pour ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ le reste du monde, c'était un enfer écologique classé zone rouge par l'ONU, un point noir sur les cartes satellites que les touristes virtuels évitaient soigneusement. Pour Koffi Mensah, c'était son jardin. Son église. Sa banque de composants illimitée.

Koffi était assis en tailleur au sommet d'une pile chancelante de vieux serveurs ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ IBM datant de la Grande Panne de 2030, stabilisée par des sangles en kevlar recyclé. Son "trône". Il surplombait la lagune Korle, noire comme de l'encre, où des bulles de méthane éclataient paresseusement à la surface, libérant des arcs-en-ciel toxiques. Autour de lui, son labo clandestin. Un assemblage chaotique mais fonctionnel ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ de tôle ondulée, de bâches en mylar réfléchissant pour bloquer les scans thermiques, et de câbles à fibre optique volés qui pendaient du plafond comme des lianes dans une jungle cybernétique. Il faisait quarante degrés, une chaleur moite qui collait la peau, mais Koffi portait un sweat-shirt à capuche gris taché ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ d'huile, la capuche rabattue sur ses dreadlocks courtes teintées au henné, protégeant son hardware interne de la poussière corrosive.

— Focus, murmura-t-il, sa voix se perdant dans le bourdonnement des disques durs.

Il ferma les yeux. Mais il ne voyait pas le noir. Grâce à son implant neural Neuro-Link modifié (un modèle militaire ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ russe cracké qu'il avait acheté à un contrebandier nigérian contre trois téraoctets de données bancaires suisses), il voyait le Flux. Le monde physique s'effaçait. Les montagnes de déchets devenaient des collines de données mortes, des strates géologiques d'information oubliée. La fumée devenait un bruit blanc statique. Et au-dessus de tout ça, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ le ciel... le ciel était une toile d'araignée aveuglante de lasers, d'ondes radio et de flux satellitaires. La "Grille".

Il tendit une main virtuelle vers le ciel numérique. Il cherchait une fréquence spécifique. Une "ombre" dans le bruit. Une note discordante dans la symphonie de surveillance globale. Il cherchait AresCorp.

— Allez, ma belle, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ chuchota-t-il, ses doigts physiques pianotant dans le vide sur un clavier holographique projeté par ses lunettes, ses mouvements fluides comme ceux d'un pianiste. Montre-moi ta jupe.

Il avait repéré la faille trois semaines plus tôt. Une micro-désynchronisation dans le protocole de cryptage du satellite Zeus-Alpha, celui qui surveillait le Golfe de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ Guinée. Une erreur de 0.03 seconde lors de la mise à jour du firmware, causée par une éruption solaire mineure. C'était minuscule. Invisible pour une IA de sécurité standard qui cherchait des attaques par force brute. Mais Koffi n'était pas une IA. Il était un Griot Numérique. Il ne lisait pas le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ code, il l'écoutait. Et Zeus-Alpha chantait faux. Il avait le hoquet.

Il plongea. La sensation de vertige fut immédiate, viscérale. Son esprit quitta la lourdeur de son corps physique pour s'injecter dans le faisceau uplink d'une antenne relais bricolée qu'il avait cachée dans une carcasse de frigo à cinquante mètres de là. Connexion. Bouchon ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ 1 : Firewall périmétrique. (Passé en simulant une signature de maintenance officielle, un vieux ticket de support qu'il avait réactivé). Bouchon 2 : IAM Biométrique. (Contourné en injectant un hash rétinien volé à un cadre sup d'AresCorp mort dans un accident de voiture l'année dernière – les morts ont toujours les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ meilleurs accès). Bouchon 3 : Le Gardien.

Le Gardien était une IA de défense active. Un chien de garde virtuel, programmé pour mordre, isoler et griller les neurones de l'intrus. Koffi le vit arriver sous la forme d'une vague de froid statique, un mur de glace bleue hérissé de pointes fractales. — Pas aujourd'hui, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ Rex.

Il sortit son arme. Pas un virus. Trop vulgaire. Trop détectable. Un poème. Un script polymorphe qu'il avait écrit lui-même, basé sur la structure rythmique des tambours parlants Akan. Un code qui changeait de signature à chaque milliseconde, dansant autour des défenses logiques de l'IA, la saturant de paradoxes sémantiques. L'IA hésita. Elle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ essaya d'analyser le rythme, cherchant une boucle logique là où il n'y avait que du jazz. Erreur. Boucle logique infinie. Analyse en cours... La porte s'ouvrit.

Koffi était dedans. Il flottait dans la salle des serveurs orbitale. Il voyait tout. Il voyait les flux financiers d'AresCorp qui s'écoulaient comme des rivières d'or liquide à travers ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ le globe. Il voyait les plans de forage de Mars, des cicatrices rouges sur une planète morte. Il voyait les listes de dissidents à "neutraliser", des noms qui s'effaçaient en temps réel. Mais ce n'était pas ça qu'il cherchait. Il cherchait une trajectoire. Une anomalie.

Il fouilla dans les archives de navigation profonde. Dossier ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ : ANOMALIE NOCTIS. Accès restreint : Niveau Noir. Clearance Executive Only. Il força le verrou avec une impulsion brute. L'image s'ouvrit. Une carte 3D de Mars. Un point rouge clignotait dans le Labyrinthe de la Nuit (Noctis Labyrinthus). Pas une base. Pas un gisement. Un signal. Une fréquence audio. Koffi écouta. Et son cœur manqua un battement, son ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ corps physique réagissant à l'effroi numérique. Ce n'était pas du bruit cosmique. Ce n'était pas le vent solaire. C'était une structure. C'était un battement. Boum. Boum. Boum. Comme un cœur. Ou comme un tambour géant enfoui sous des kilomètres de roche, attendant qu'on lui réponde.

— Tu l'entends aussi, n'est-ce pas ?

La voix ne ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ venait pas du système. Elle venait de derrière lui, dans le monde réel. Koffi s'arracha brutalement du Flux. Le retour à la réalité fut violent, comme une remontée en surface trop rapide sans palier de décompression. Nausée. Vertige. Mal de crâne fulgurant qui lui fit voir des étoiles noires. Il ouvrit les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ yeux, haletant, arrachant ses lunettes couvertes de buée. Il attrapa le pied-de-biche rouillé qu'il gardait toujours à portée de main, prêt à frapper.

Un homme se tenait à l'entrée de son abri, encadré par la lumière grise du dehors. Grand. Immense. Une tunique blanche impeccable qui semblait repousser la crasse environnante par pure ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ force de volonté. Un crâne rasé qui luisait sous les néons violets de la décharge. Sètondji Kouassi. Le Bâtisseur. Koffi avait vu son visage sur tous les écrans d'Afrique. L'homme qui bétonnait le continent. L'homme qui avait volé la mer.

— Comment vous m'avez trouvé ? grogna Koffi, reculant jusqu'à toucher le mur ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ de serveurs chauds, cherchant une issue de secours. J'ai quinze brouilleurs actifs. Je suis un fantôme numérique. Vous ne devriez pas savoir que j'existe. — Tu es bruyant, Koffi, répondit Sètondji calmement, sans sembler gêné par l'odeur de souffre et de plastique brûlé. Tu es bruyant parce que tu es le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ seul à jouer du tambour dans une bibliothèque silencieuse.

Sètondji entra, enjambant une pile de cartes mères calcinées avec une élégance surprenante pour sa masse. Il ne regarda pas le matériel de pointe volé. Il regarda Koffi, scrutant son âme. — J'ai vu ce que tu as fait au satellite d'AresCorp. Jolis ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ rythmes. Tambours Akan ? — Ewe, corrigea Koffi par réflexe, son orgueil de codeur piqué au vif. Polyrythmie à 12/8. C'est plus difficile à prédire pour un algo binaire qui pense en 4/4.

Sètondji sourit. — Tu as vu le Signal, n'est-ce pas ? Celui de Noctis. — Je ne sais pas de quoi ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ vous parlez. Je cherchais des numéros de cartes de crédit. Je suis un voleur, pas un espion. Je m'en fous de vos histoires d'extraterrestres. — Menteur. Tu es un Griot. Tu cherches l'histoire cachée. Tu cherches la vérité derrière le code. Et tu viens de la trouver.

Sètondji s'assit sur une caisse ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ de munitions vide, face à Koffi. Il n'avait pas peur. Il n'avait pas d'armes apparentes. Juste cette présence massive, tectonique, qui remplissait la petite pièce. — Je pars là-bas, Koffi. Demain. — Sur Mars ? C'est le suicide. AresCorp a le monopole du fret. Ils vous descendront avant l'orbite géostationnaire avec leurs ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ canons cinétiques. Vous le savez. — C'est exact. Sauf si quelqu'un aveugle leurs satellites pendant dix minutes. Le temps de passer la zone critique de l'atmosphère haute.

Koffi éclata de rire. Un rire nerveux, saccadé, teinté d'hystérie. — Vous voulez que je hacke le réseau de défense global d'AresCorp ? C'est impossible. Zeus ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ a une IA quantique de niveau 5. Je viens juste de chatouiller son petit frère, et j'ai failli me faire griller le cerveau. Pour aveugler le réseau entier, il faudrait une puissance de calcul que...

Il s'arrêta. Il regarda Sètondji. Il vit la détermination absolue dans les yeux du vieil homme. — ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ ... que vous n'avez pas. — Je n'ai pas la puissance, admit Sètondji. Mais j'ai la clé.

Il sortit une puce de sa poche. Pas une puce en silicium. Une puce en cristal. Translucide, avec des inclusions rouges qui semblaient bouger, comme du sang en suspension. — Amara Diop a ramené ça d'une ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ sonde. Ça ne vient pas de la Terre. Koffi sentit ses poils se hérisser. Son implant vibra en présence de l'objet. — C'est quoi ? — C'est un amplificateur. Une interface organique. Si tu le branches sur ton Neuro-Link... ton cerveau ne sera plus limité par la vitesse du silicone. Tu pourras parler ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ au réseau comme tu parles à un esprit. Tu pourras chanter la vérité aux machines.

Koffi regarda le cristal. Il brillait doucement. Il sentait... la faim. Une faim ancienne. — Ça va me tuer, dit-il. Une interface alien non testée ? Ça va me fondre le cortex frontal. Je vais finir en ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ légume bavant. — Peut-être, dit Sètondji. Ou peut-être que ça va t'ouvrir les yeux pour la première fois. Peut-être que tu vas enfin voir la musique des sphères.

Koffi hésita. Il regarda autour de lui. Sa "cathédrale" de rouille. Sa vie de rat, caché dans les déchets, à voler des miettes aux ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ dieux corporatistes. Il avait vingt-deux ans et il avait l'impression d'en avoir cent. Il avait les poumons d'un mineur de charbon et les nerfs d'un junkie. Il n'avait pas d'avenir ici. Juste la maladie, la drogue synthétique, ou une balle d'un drone de sécurité. Il regarda le cristal. Il regarda l'homme ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ en blanc. — Pourquoi moi ? demanda-t-il d'une voix rauque. Vous pouvez vous payer les meilleurs hackers russes ou chinois. Des mecs avec des implants en or massif. — Parce qu'ils sont des techniciens, Koffi. Des mécaniciens du code. Toi, tu es un artiste. Et là où on va... on aura besoin ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ de magie, pas juste de mathématiques.

Sètondji posa le cristal sur un vieux bidon d'huile qui servait de table basse. Le son clink résonna lourdement. — Le vaisseau s'appelle le Nyame Dua. L'Arbre de Dieu. Il est à Ouidah. Nous décollons demain à 18h00. Si tu es là, tu seras notre Navigateur. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ Si tu n'es pas là... nous mourrons probablement. Et toi, tu resteras ici à pourrir lentement dans ta rouille.

Sètondji se leva. — Le choix est à toi, Griot.

Il sortit, disparaissant dans la fumée toxique aussi mystérieusement qu'il était apparu, laissant derrière lui une trace de parfum de santal qui jurait avec ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ l'odeur de la décharge. Koffi resta seul face au cristal rouge.

II. Le Fantôme de Nyla

Koffi ne toucha pas au cristal tout de suite. Il avait trop de respect pour les pièges potentiels. Il scanna la pièce avec ses détecteurs RF. Pas de mouchards. Sètondji était venu seul, sans escorte, sans surveillance. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ C'était soit de l'arrogance, soit de la confiance. Il prit le cristal avec une pince antistatique. Aucune signature électronique. Pas de RFID. Rien. Juste de la matière dense, étrangement chaude. Il le posa sur son front. Juste pour voir. Froid. Glacial. Puis chaud. Brûlant. Une image explosa dans sa tête pendant une micro-seconde. Une montagne rouge, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ immense, qui perçait un ciel violet. Et une voix. Pas des mots, mais une intention. Viens.

Koffi lâcha le cristal comme s'il l'avait mordu. Il recula, trébuchant sur un câble, le cœur battant à tout rompre. Ce n'était pas de la technologie. C'était... vivant. C'était une conscience.

Il fallait qu'il sorte. Il avait besoin ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ d'air. Même de l'air pollué d'Accra. Il avait besoin de bruit. Il fourra le cristal dans sa poche zippée, attrapa son sac à dos tactique (contenant son deck portable, deux disques durs de sauvegarde blindés, une bouteille d'eau filtrée et un couteau en céramique) et sortit. Il dévala la colline de déchets, ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ glissant sur les amas de plastique.

En bas, dans les ruelles du bidonville d'Agbogbloshie, c'était le chaos habituel. Les vendeurs de rue hurlaient pour vendre de l'eau recyclée, les feux de câbles brûlaient pour extraire le cuivre, les enfants couraient nus dans la boue noire. Mais il y avait une tension nouvelle ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ aujourd'hui. Une électricité statique sociale. Des graffitis frais sur les murs, peints en rouge sang : ARES = MORT. L'EAU C'EST LA VIE. RENDEZ-NOUS LA PLUIE. Des groupes de jeunes masqués se rassemblaient aux carrefours, armés de pierres et de cocktails Molotov. La milice privée d'AresCorp patrouillait en blindés légers, canons à ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ eau prêts à tirer. L'émeute couvait.

Koffi marchait vite, la tête basse, capuche rabattue. Il devait rejoindre son "safe house" en ville, un petit appartement loué sous un faud nom au-dessus d'un cybercafé, pour analyser le cristal avec du vrai matériel de spectrométrie. Soudain, un cri. Pas un cri de colère. Un cri ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ de terreur pure. Dans une ruelle latérale, sombre et étroite.

Koffi s'arrêta. La règle numéro 1 du ghetto : ne jamais se mêler des affaires des autres. Survivre. L'héroïsme est un bug qui mène au Game Over. Il fit un pas pour continuer. Mais le cri recommença. Une voix jeune. Une fille. — Lâchez-moi ! ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ Je n'ai rien fait !

Koffi jura entre ses dents. Maudit Sètondji. Maudite conscience. Maudit cristal. Il bifurqua dans la ruelle.

Trois hommes. Des miliciens locaux, pas des officiels d'AresCorp. Des "Hyènes", des mercenaires bas de gamme qui faisaient la police pour le compte des gangs, avec des vestes tactiques usées et des ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ battes électriques bricolées. Ils encerclaient une gamine. Dix-sept, dix-huit ans max. Une métisse aux cheveux crépus teints en bleu électrique, vêtue d'un assemblage improbable de vêtements de skater et de pièces tech de récupération cousues à même le tissu. Elle tenait un sac en bandoulière contre sa poitrine comme si c'était un ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ bébé.

— Donne le sac, la p***, grogna le chef, un colosse avec une cicatrice chéloïde sur l'œil gauche. On sait que tu as volé les médocs au dispensaire. C'est notre territoire. — C'est pour ma mère ! cria-t-elle, reculant contre le mur de tôle ondulée. Elle va mourir sans l'insuline ! ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ Laissez-moi partir ! — Ta mère est déjà morte, gamine. Tout le monde meurt ici. Donne.

Le chef leva sa batte. L'arc électrique grésilla, bleu et méchant, illuminant les murs sales.

Koffi ne réfléchit pas. Il n'était pas un combattant. Il pesait soixante kilos tout mouillé. Il préférait les claviers aux poings. Mais il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ était un pirate. Il connaissait les failles. Et tout le monde, aujourd'hui, était connecté. Il scanna les miliciens avec son implant en mode agressif. Cible 1 : Implant cardiaque bas de gamme (Chine - Modèle 2040). Cible 2 : Prothèse de bras non blindée (Servo-moteur hydraulique). Cible 3 (Chef) : Interface neurale active (Mode ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ Combat - Firmware piraté).

Il leva sa main gauche, celle qui portait son gantelet de commande haptique, un gant de gamer modifié. Il ferma le poing. — System Override. Protocol : Heart Attack.

Il envoya une impulsion ciblée via Bluetooth. Pas létale. Juste... très désagréable. Le chef se figea. Il porta la main à sa ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ poitrine, les yeux exorbités, la bouche ouverte sur un cri silencieux. Son stimulateur cardiaque venait de passer en mode "fibrillation test" pendant trois secondes. Il s'effondra en hurlant, lâchant sa batte qui roula dans la boue. Le deuxième homme hurla aussi quand son bras mécanique se verrouilla en extension forcée, tordant son ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ épaule humaine avec un craquement sinistre. Le troisième regarda ses potes se tordre au sol, puis regarda Koffi qui avançait, calme, les yeux brillant d'une lueur bleue (effet secondaire de l'implant en surcharge thermique). — Sorcier ! hurla le troisième en s'enfuyant, abandonnant ses camarades.

Koffi relâcha le hack. Le chef resta au ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ sol, haletant, en vie mais hors de combat, le teint gris. Koffi s'approcha de la fille. Elle tremblait de tous ses membres, serrant toujours son sac. — Ça va ? demanda-t-il, scannant la ruelle pour d'autres menaces. Elle le regarda avec de grands yeux noirs, intelligents. — Tu... tu es un Technomancien ? Koffi sourit. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ C'était le mot de la rue pour les hackers de haut vol, ceux qui pouvaient plier la machine à leur volonté. — Un truc comme ça. Viens. On ne peut pas rester là. Ils vont revenir avec des flingues, et je ne peux pas hacker une balle en plomb.

Il l'entraîna hors ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ de la ruelle, la tenant par le bras. Ils marchèrent jusqu'à une zone plus sûre, près du vieux marché aux poissons désaffecté. L'odeur de sel couvrait un peu celle du brûlé. — Je m'appelle Koffi. — Nyla, dit-elle. — Qu'est-ce qu'il y a dans le sac, Nyla ? Vraiment ? De l'insuline ? De ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ la drogue ? Elle hésita, puis ouvrit un peu le sac. Pas d'insuline. Des disques durs. Des vieux modèles physiques, lourds, encombrants. — C'est... c'est la mémoire de mon quartier, dit-elle. Ils ont évacué Old Accra ce matin pour agrandir la zone tampon d'AresCorp. Ils ont mis le feu aux maisons. J'ai sauvé les ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ archives de l'école. Les photos. Les histoires des anciens. Les registres de naissance. Je ne pouvais pas laisser ça brûler. C'est tout ce qui reste de nous.

Koffi la regarda, stupéfait. Une gamine qui risquait sa vie pour sauver des photos de classes et des vieux poèmes, alors que tout le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ monde se battait pour de l'eau ou de l'argent. Il repensa à Sètondji. "Nous aurons besoin de magie, pas juste de code." Cette fille... elle avait quelque chose. Une flamme. Une conscience.

— Tu sais te servir d'un terminal ? demanda-t-il. — Je code un peu. Python, C++. J'ai appris sur les tablettes de ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ l'ONG avant qu'ils ne partent. Je sais rooter un Android. — Python, c'est pour les bébés. Mais ça ira. Tu as la logique. — Pourquoi ? Tu veux m'embaucher pour ton gang ? — Non. Je veux te sauver, Nyla.

Il lui tendit une carte de crédit vierge qu'il gardait pour les urgences. — Il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ y a assez dessus pour t'acheter un billet de bus pour Lomé, te trouver une chambre et vivre trois mois. Pars. Accra va devenir un champ de bataille. AresCorp va tout raser. Nyla regarda la carte, puis Koffi. Elle ne la prit pas. — Et toi ? — Moi, j'ai un rendez-vous stupide ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ avec une étoile.

Elle repoussa sa main. — Je ne pars pas. Je n'ai personne à Lomé. Ma mère est morte la semaine dernière du cancer des poumons. Je... je veux venir avec toi. — C'est impossible. Là où je vais, c'est... — C'est pour ça que je veux venir. Je t'ai vu hacker ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ ces types. Tu n'es pas d'ici. Tu prépares un truc gros. Je veux en être. Je porte la mémoire, Koffi. Si tu pars pour un nouveau monde, tu auras besoin de mémoire. Sinon, vous ne serez que des fugitifs sans histoire. Sans racines.

Koffi la regarda. Elle avait raison. Une arche ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ sans mémoire n'est qu'un radeau de survie. Et il avait besoin d'une assistante. Une paire de mains physiques pour câbler pendant qu'il serait dans le Flux du cristal. Il soupira. C'était une mauvaise idée. La pire idée possible. — T'as déjà vu une fusée de près ? Elle sourit. Un sourire éclatant, défiant, qui ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ éclaira son visage sale. — Jamais. Mais j'apprends vite.

III. L'Ascension

24 heures plus tard. Ouidah. Hangar 4. L'ambiance était électrique. Des techniciens couraient partout, criant des ordres, vérifiant des manomètres. L'odeur de l'hydrogène liquide remplissait l'air, acre et froide. Le Nyame Dua était là. Immense. Une aiguille de céramique blanche de cent mètres ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ de haut, entourée d'échafaudages qui s'écartaient lentement. Elle semblait vibrer, comme un animal retenu en laisse. Koffi et Nyla passèrent les contrôles de sécurité grâce à la puce holographique de Sètondji. Les gardes armés, des mercenaires fidèles à Kouassi, les laissèrent passer sans un mot.

Sètondji les attendait au pied de la ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ rampe d'accès. Il portait une combinaison de vol grise, simple, fonctionnelle. Il ne parut pas surpris de voir la fille. — Tu as amené une apprentie, Griot ? — J'ai amené une archiviste, corrigea Koffi, poussant Nyla devant lui. Elle porte l'histoire. C'est le poids mort utile. Et elle sait faire des ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ soudures. Sètondji regarda Nyla. Il vit le sac serré contre elle, ses yeux déterminés malgré la peur. Il hocha la tête. — Bienvenue à bord, enfant. Ton poids est négligeable, mais ta charge est lourde. Trouve une couchette au niveau 3. Attache-toi bien. Ça va secouer comme jamais tu ne l'as imaginé.

Nyla ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ monta, les yeux écarquillés, touchant la coque du vaisseau comme une relique sacrée. Elle disparut dans le ventre de la bête. Koffi resta avec Sètondji. — Il est 17h50, dit Koffi en consultant son HUD. Les satellites d'AresCorp vont passer au zénith dans dix minutes. Tundé a coupé le jus, mais ils ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ ont des batteries de secours. — Tu es prêt ? — Je ne sais pas. L'interface neurale... je l'ai installée. Ça fait un mal de chien. J'ai l'impression d'avoir une fourmilière dans le lobe frontal. — C'est le prix de la vision.

Ils montèrent vers le cockpit. L'ascenseur montait vite. La gravité semblait déjà ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ changer. Amara Diop était là, sanglée dans le siège du pilote scientifique. Elle avait l'air épuisée, fébrile, ses cheveux tressés flottant légèrement en microgravité artificielle, mais ses yeux brillaient d'une intensité maniaque. — Le système de refroidissement est nominal, dit-elle sans préambule. Le réacteur magnétique chante. Il veut partir. Il sait qu'il ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ rentre à la maison. — On attend le signal de Koffi, dit Sètondji en s'installant dans le siège du commandant et en bouclant son harnais 5 points.

Koffi s'assit dans le siège "Warfare / Comms". Le siège était dur, moulé pour encaisser les G. Il connecta la prise jack à la base ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ de son crâne. Le cliquetis métallique résonna dans ses os comme un coup de feu. Connexion. Cette fois, c'était différent. Avec le cristal martien comme tampon, le Flux n'était plus un chaos. C'était une symphonie. Il ne voyait plus des lignes de code. Il voyait des couleurs. Des formes géométriques pures. Il sentait le ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ vaisseau comme son propre corps. Il sentait la chaleur des moteurs dans ses jambes, le froid de l'espace sur sa peau. Il voyait tout. Chaque boulon du vaisseau. Chaque battement de cœur de l'équipage. Et au-dessus, le filet mortel d'AresCorp, rouge et pulsant.

Zeus-Alpha en approche, annonça sa voix synthétique dans ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ les haut-parleurs du cockpit. Verrouillage cible détecté. Ils arment les canons cinétiques. — Coupe-les, ordonna Sètondji.

Koffi inspira. Il ferma les yeux physiques. Il leva ses mains virtuelles. Il ne hacka pas. Il ne força pas. Il chanta. Il utilisa la fréquence de résonance du cristal pour envoyer une impulsion de "vérité" dans le système d'AresCorp. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ Pas un virus destructeur. Une surcharge de données sensorielles. Il envoya le cri d'Agbogbloshie. La douleur de la terre polluée. Le rire d'Aya. La mémoire de Nyla. Le chant des baleines mortes. Il inonda l'IA Zeus avec de l'humanité brute, non filtrée.

Là-haut, en orbite à 36 000 km, l'IA hésita. Trop ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ d'input émotionnel. Pas de protocole pour la "tristesse". Pas de variable pour "l'espoir". Buffer Overflow. Logic Error. Recalculating Ethics... Les systèmes de visée se désalignèrent de 0.5 degrés. Juste assez pour rater.

— Ils sont aveugles ! cria Koffi, du sang coulant de son nez. Fenêtre de tir ouverte pour 180 secondes ! ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ Les canons tirent dans le vide ! Sètondji appuya sur le bouton d'allumage. Sa main ne tremblait pas. — À la grâce des Ancêtres. Décollage.

Le Nyame Dua rugit. Pas de feu. Une onde de choc magnétique qui repoussa la Terre avec la force d'un dieu en colère. L'accélération les écrasa dans leurs sièges. ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ 3G. 4G. 5G. La vision de Koffi se voila de rouge. Ses côtes craquèrent. Il hurla dans le Flux, tenant le couloir numérique ouvert à la force de son esprit pendant que le vaisseau perçait le ciel comme une lance.

Puis, le silence. Brutal. Et le noir. Les étoiles. Imbiles. Froides.

Ils flottaient. Koffi rouvrit les yeux ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ physiques. Il saignait du nez et des oreilles. Il avait l'impression qu'on avait passé son cerveau au mixeur. À travers le hublot blindé, la Terre était déjà une boule bleue et blanche, magnifique, malade et lointaine. Il regarda son écran. Bande passante : 0. Connexion Terre : Perdue. Nouveau Réseau : Local (Nyame Dua).

Il se ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ tourna vers l'intercom pour vérifier Nyla. — Gamine ? Tu es en vie ? — Je... je crois, répondit sa voix tremblante. J'ai vomi. C'est normal de flotter ? Koffi regarda les étoiles. — Oui. On flotte. On n'est plus sur Terre. On n'est pas encore sur Mars. On est dans le Vide. Il toucha ​​‌‌​​​​‍​​‌‌​​​​‍​​‌‌​‌‌​‍​​‌‌​‌‌​‍​‌‌‌​​‌​‍​​‌‌‌​​‌‍​‌‌‌‌​‌​‍​‌‌‌​​‌‌ le cristal sur son front. Il était éteint, froid comme la pierre. — Et maintenant, c'est nous les fantômes.

(Fin du Chapitre 4)