Le Recrutement
I. Le Cœur de la Bête
Jaxx détestait ce vaisseau. Il ne détestait pas l'idée – aller sur Mars, fuir cette planète poubelle, c'était noble, ou du moins c'était une fuite élégante. Non, ce qu'il détestait, c'était la réalité physique de la chose. Il détestait ses soudures inégales qu'il avait dû refaire lui-même millimètre par millimètre, couché sur le dos pendant des semaines dans des conduits trop étroits. Il détestait ses câblages qui ressemblaient à des plats de spaghettis radioactifs enchevêtrés par un fou sous amphétamines. Il détestait le fait que la coque gémissait comme une vieille dame arthritique à chaque dilatation thermique quand ils passaient de l'ombre de la Terre à la lumière crue du soleil, un son de métal qui pleure qui l'empêchait de dormir. Mais surtout, il détestait le Moteur Principal.
C'était une abomination. Un Frankenstein technologique qu'il avait assemblé avec des pièces volées, achetées au marché noir, ou récupérées sur des satellites militaires déchus. Un cœur hybride monstrueux : une chambre de fusion nucléaire instable de type Tokamak-7 (récupérée illégalement sur un brise-glace russe en démantèlement à Mourmansk, payée en lingots d'or) couplée à des propulseurs ioniques de nouvelle génération (volés dans les serveurs sécurisés de la NASA par Koffi trois mois avant le départ). Ça ne devrait pas marcher. Sur le papier, selon toutes les lois de la physique standard et du bon sens, ça devait exploser à la première mise à feu, transformant le Nyame Dua en une supernova miniature visible depuis la Terre. Mais ça marchait. Ça crachait du feu bleu par l'arrière et ça poussait 20 000 tonnes de métal, d'eau, de graines et d'espoir vers Mars à une accélération constante de 0.05G. Tant qu'on le caressait dans le sens du poil. Tant qu'on lui parlait gentiment. Tant qu'on acceptait de saigner pour lui.
Jaxx était suspendu la tête en bas, flottant en zéro-G, les jambes coincées dans une structure de maintien en treillis d'acier. Son bras mécanique gauche s'était connecté directement à la valve d'injection de plasma n°4 via un port universel qu'il avait soudé directement sur son poignet. C'était la plus capricieuse des huit valves. Elle avait tendance à s'encrasser avec des résidus de carbone ionisé et à vibrer à une fréquence qui faisait mal aux dents. — Allez, ma belle, grogna-t-il, la sueur froide piquant ses yeux car il ne pouvait pas l'essuyer sans lâcher prise. Ne me fais pas un caprice maintenant. Papa est fatigué. Papa n'a pas dormi depuis le décollage. Papa a mal au crâne. Il envoya une impulsion électrique précise via son interface neurale. Une décharge millimétrée, dosée à la microseconde. La valve, grippée par la chaleur extrême de 3000 degrés, s'ouvrit avec un sifflement de soulagement audible même à travers le blindage acoustique. La pression sur le moniteur holographique passa du rouge clignotant au vert stable. Injection Normale. Température du noyau : 150 millions de degrés. Confinement magnétique stable à 98%.
Jaxx soupira, un long soupir qui embua l'intérieur de sa visière de protection. Il se détacha et se laissa dériver jusqu'au sol (ou au plafond, peu importe en apesanteur) de la salle des machines. L'air ici était chaud, sec, sentait l'ozone, l'huile brûlée et la peur rance. C'était son odeur préférée. L'odeur de la mécanique qui souffre mais qui tient. L'odeur de la survie à tout prix. Bakary, son second, un géant malien aux épaules larges comme une porte, le regardait depuis la console de contrôle principale, un joint électronique (théoriquement interdit par le règlement strict de Sètondji) au bec, flottant en position du lotus avec une grâce surprenante. — T'as failli y laisser un doigt, chef, dit Bakary, sa voix calme contrastant avec l'alarme stridente qui venait de s'éteindre. Le flux plasmatique a frôlé ton coude. J'ai vu la température monter à 5000 sur le capteur externe. — J'en ai déjà perdu assez, répondit Jaxx en levant son moignon mécanique avec un sourire sardonique. Ça repousse pas, mais ça se remplace. C'est l'avantage d'être un cyborg de brocante. On est modulables.
Il attrapa une gourde d'eau fixée au mur par un velcro et but une gorgée tiède. C'est là que le message arriva. Pas sur l'écran principal de la salle, qui affichait la trajectoire. Pas sur la radio officielle du pont où Sètondji parlait de destin. Directement dans sa tête. Une douleur aiguë, électrique, derrière l'oreille droite, là où se trouvait son implant auditif militaire, celui qu'il n'avait jamais pu faire retirer sans risquer de griller son cortex auditif. Une relique de la guerre, comme lui. Une laisse invisible. Une fréquence cryptée. Une "fréquence fantôme" qu'il croyait morte. Il se figea, la gourde à mi-chemin de sa bouche. Il connaissait cette fréquence. Il ne l'avait pas entendue depuis quinze ans. Pas depuis Lagos. Pas depuis le feu.
Bip. Bip-bip. Bip. Le code morse tactique de l'USMC. Rapide. Précis. Urgent. À : RAT KING (ID: USMC-458) De : GHOST Sujet : Prévisions Météo Message : L'orage est retenu au nord. Mais le ciel reste gris acier. Ils vous regardent. Ils vous laissent courir pour mieux vous chasser. J'ai acheté du temps, mais je ne peux pas acheter votre salut. Ne me fais pas regretter. Et Jaxx... surveille tes six heures.
Jaxx lâcha la gourde. Elle flotta, dispersant des bulles d'eau cristallines qui dérivèrent vers les ventilateurs comme des planètes miniatures. Ses mains tremblaient. Pas de peur. De rage. Et de quelque chose de pire : de souvenir. De nostalgie toxique. — Chef ? fit Bakary, inquiet, éteignant son e-joint d'un geste brusque. Ça va ? T'es blanc comme un linge. T'as pris une décharge ? — Ça va, grogna Jaxx, sa voix rauque, reprenant le contrôle de ses muscles faciaux. Juste... un vieux fantôme qui vient de sortir du placard. Une vieille dette.
Ghost. Elena. Elle était vivante. Elle n'était pas morte dans l'explosion de l'usine comme il l'avait cru pendant des années. Elle était vivante, et pire, elle était de l'autre côté. Elle commandait la meute qui les traquait. Elle était le chien de garde d'AresCorp. Elle avait vendu son âme pour une carrière. Il ferma les yeux, serrant les dents à s'en faire mal, sentant le goût du cuivre dans sa bouche. Et soudain, il n'était plus dans l'espace, entouré de métal froid. Il était dans la boue chaude. Sous la pluie noire.
II. Le Roi des Ordures (Flashback)
Lagos, Nigéria. Secteur des Décharges Électroniques ("The Computer Graveyard"). 2055.
Cinq ans avant le départ. Dix ans après l'usine. Jaxx n'était plus un soldat. Il n'était plus un sergent respecté. Il n'était plus un héros décoré. Il n'était plus un homme. Il était un déchet parmi les déchets, oublié par Dieu et par le Corps. Il vivait dans la "Ville-Mère", la plus grande décharge à ciel ouvert d'Afrique de l'Ouest, là où l'Europe et l'Amérique envoyaient leurs ordinateurs obsolètes, leurs téléphones cassés, leurs batteries au lithium toxiques pour qu'ils meurent loin des regards occidentaux. Et Jaxx régnait sur ce royaume de rouille et de silicium. Il était le "Mécano". Le sorcier qui pouvait réparer n'importe quoi avec un bout de fil de fer, un chewing-gum et une prière. Il réparait les prothèses des enfants mutilés, les générateurs des gangs, les pompes à eau. Son atelier était une carcasse de Boeing 747 éventré, couchée sur le flanc, à moitié enterrée sous des tonnes de cartes mères vertes qui ressemblaient à de la mousse toxique.
Ce jour-là, il pleuvait. Une pluie acide, noire, huileuse, qui brûlait la peau et dissolvait les vêtements bon marché en quelques semaines. Jaxx réparait un générateur diesel pour le gang local, les "Cobras", quand un visiteur arriva. Pas un client habituel. Pas un pilleur cherchant du cuivre à revendre pour une dose de drogue synthétique Bliss. Un homme en costume. Un costume blanc. Impeccable. Au milieu de la boue et de la merde. Il tenait un parapluie noir au-dessus de sa tête, comme s'il se promenait à Londres ou à Paris, parfaitement ridicule et parfaitement terrifiant. Il était suivi de deux gardes du corps massifs, armés sous leurs vestes en kevlar léger, mais Jaxx vit tout de suite qu'ils n'étaient pas là pour se battre. Ils étaient là pour porter les valises. Ils avaient peur de salir leurs chaussures en cuir.
L'homme s'arrêta devant le train d'atterrissage du Boeing qui servait de porte d'entrée, ignorant le panneau "CHIEN MÉCHANT ET MINES (VRAIMENT)". — Jackson Miller ? demanda-t-il. Sa voix était calme, posée, profonde, avec un accent d'élite éduquée qui jurait avec le décor apocalyptique. Jaxx ne leva même pas la tête. Il continuait de souder le carburateur, les étincelles illuminant son visage barbu, cicatrisé et sale. — Il est mort, dit-il, sa voix éraillée par les fumées toxiques de la soudure. Enterré sous l'usine de dessalinisation il y a dix ans avec le reste de la section Bravo. Moi c'est Jaxx. Si tu veux une réparation, c'est payant d'avance. Si tu veux des ennuis, la sortie est par là. Et si tu es des impôts ou d'AresCorp, t'es en retard, j'ai plus rien à prendre.
L'homme sourit. Un sourire étrange, triste et amusé à la fois. Il ferma son parapluie et entra sous l'aile, ignorant l'eau qui tachait ses mocassins italiens en cuir véritable. — Je ne veux ni l'un ni l'autre. Je ne suis pas les impôts, et je n'ai rien à réparer qui soit mécanique. Je veux acheter vos mains. — Mes mains ne sont pas à vendre. Surtout celle qui manque. — Je sais. Je peux vous en donner une meilleure. Une main qui ne tremble pas. Une main digne de votre talent.
Jaxx s'arrêta. Il posa son chalumeau. Il se tourna lentement, révélant son bras gauche : une pince mécanique grossière faite de vérins de moto et de câbles de frein. Il regarda l'homme dans les yeux. Il vit un visage lisse, beau, noir ébène, mais avec des yeux... hantés. Des yeux qui avaient vu des choses que personne ne devrait voir. Des yeux qui avaient pleuré toutes les larmes possibles et qui étaient devenus secs comme le désert du Sahel. — Qui êtes-vous ? — Je m'appelle Sètondji Kouassi. Et je construis un bateau. — Un bateau ? Pour aller où ? La mer est morte, mec. Y a plus de poissons, juste du plastique et des méduses acides. Tu veux aller pêcher des pneus ? — Pas un bateau pour la mer, Monsieur Miller. Un bateau pour les étoiles.
Jaxx éclata de rire. Un rire rauque, de fumeur, de tuberculeux, qui se termina en quinte de toux douloureuse. — T'es un de ces fous de la Secte du Ciel ? Ceux qui prient pour que les aliens viennent nous sauver avant la fin du monde ? Dégage. J'ai du boulot. Ce générateur ne va pas se réparer tout seul et les Cobras ne sont pas patients, ils ont la gâchette facile. — Je ne prie pas, Monsieur Miller. Je construis. J'ai acheté un vieux cargo en orbite basse. Une épave classée "déchet spatial" par AresCorp. Personne ne peut le réparer. Les ingénieurs suisses disent que c'est impossible, que la structure est trop corrompue. Le noyau est fondu, la structure est vrillée, les gyroscopes sont morts. Il fit une pause, laissant ses mots peser dans l'air humide et lourd. — Mais on m'a dit que vous aviez réparé une station de pompage municipale avec une batterie de camion et deux trombones pendant que vous vous vidiez de votre sang après avoir perdu votre bras. On m'a dit que vous aviez un don. On m'a dit que vous pouviez faire marcher les choses qui ne devraient pas marcher. On m'a dit que vous parliez aux machines et qu'elles vous écoutaient.
Jaxx essuya ses mains pleines de graisse sur son pantalon treillis troué. Il se sentit soudainement très fatigué, usé jusqu'à la corde. — C'est quoi le deal ? — Vous venez avec moi. Vous devenez mon chef mécanicien. Je vous donne un bras cybernétique de classe militaire, pas cette pince à crabe rouillée que vous avez fabriquée avec des pièces de grille-pain. Je vous donne un laboratoire. Je vous donne des outils. Je vous donne un but. — Et en échange ? — En échange, vous faites voler mon arche. Vous faites l'impossible. Et vous venez avec nous. — Où ça ? — Sur Mars.
Jaxx le regarda longuement. Il cherchait le mensonge, l'arnaque. Il avait l'habitude des menteurs. Il ne le trouva pas. Il trouva juste une folie calme. Une détermination absolue, effrayante. — Mars, c'est loin, dit Jaxx. Et c'est froid. Et y a pas d'air. Pourquoi je voudrais aller crever là-bas ? Ici, au moins, je suis le roi. Le Roi des Ordures. Sètondji s'approcha. Il ne recula pas devant l'odeur de Jaxx (mélange de sueur rance, d'huile de moteur et d'alcool de riz frelaté). Il posa une main manucurée sur l'épaule sale de Jaxx. — Parce qu'ici, vous êtes déjà mort, Jackson. Vous êtes un fantôme qui hante une décharge en attendant que la rouille vous mange. Vous attendez juste que le cancer de la peau ou une balle perdue d'un gamin drogué vous finisse. Il tendit la main. — Je vous offre une mort qui a du sens. Une mort utile. Peut-être même une vie. Une page blanche.
Jaxx regarda sa "pince à crabe". Un assemblage de vérins hydrauliques et de pièces de moto qui grinçait à chaque mouvement. Il lui faisait mal H24. Le nerf était à vif, mal connecté. Il vivait sous antidouleurs périmés. Il regarda la pluie noire tomber dehors sur les montagnes d'ordinateurs morts, cimetière de la technologie humaine. Il n'avait rien. Personne. Elena l'avait abandonné. Le Corps l'avait oublié. Le monde l'avait jeté comme ces machines. — C'est payé combien ? demanda-t-il par pure forme, pour garder la face. — Pas d'argent. Il n'y aura pas d'argent là-bas. L'argent, c'est ce qui a tué la Terre. Juste une part. Une part du nouveau monde. Une part de l'avenir. Vous serez un Fondateur.
Jaxx cracha par terre, un glaviot noir. — Ok. Mais je choisis mon équipe. Pas de costards-cravates. Pas d'ingénieurs de bureau qui ont peur de se salir les mains. Je veux des Rats. Des gars comme moi. Des gars qui savent tenir une clé de douze sans pleurer quand ça saigne. — Accordé.
III. Le Test de Loyauté (Flashback Continu)
Trois mois plus tard. Hangar secret d'AresCorp (sous-traité via une coquille vide), Désert de Namibie.
Le recrutement des "Rats" n'avait pas été une affaire de CV, de diplômes et de lettres de motivation lisses. Jaxx avait fait passer un test. Son test. Le test du feu. Il avait réuni cinquante candidats potentiels, sélectionnés dans les fichiers de la police, les listes noires des corporations et les forums cryptés du darknet. Des ingénieurs déchus, des mécanos de ruelle, des hackers black-hat, des physiciens nucléaires interdits d'exercice pour "éthique douteuse". La lie de la science. Les réprouvés. Il les avait enfermés dans un hangar hermétique avec un réacteur à fusion de test défectueux qui fuyait (légèrement, juste assez pour affoler les compteurs Geiger sans tuer immédiatement). Il leur avait donné des caisses d'outils en vrac, mélangés, mais pas de manuel, pas de plans. — Ce truc va entrer en masse critique dans quatre heures, leur avait-il dit via les haut-parleurs, sa voix déformée résonnant dans le hangar vide. Le blindage magnétique est en train de lâcher. Celui qui le stabilise sort vivant. Les autres... bonne chance. Le code de la porte est dans le processeur du réacteur.
C'était brutal. Illégal. Sadique. Inhumain. Sètondji avait regardé depuis la baie vitrée sécurisée, bras croisés, visage impassible. — C'est nécessaire ? avait demandé Amara Diop, horrifiée, serrant ses tablettes contre elle. C'est de la torture psychologique ! Ils vont s'entretuer ! — On ne peut pas emmener des gens qui ont besoin qu'on leur tienne la main, avait répondu Jaxx, nettoyant ses ongles sales avec un couteau de combat. Sur Mars, il n'y aura pas de support technique. Si un joint pète, on meurt tous. Je veux voir qui panique, qui prie, et qui bosse. Je veux voir qui a la rage de vivre.
Sur les cinquante, vingt avaient abandonné en hurlant à la porte au bout d'une heure, frappant le métal jusqu'à s'en briser les mains, suppliant qu'on les laisse sortir. Dix avaient essayé de forcer la serrure électronique, perdant un temps précieux, se battant entre eux. Cinq avaient prié, prostrés au sol, attendant la fin en récitant des mantras. Mais quinze... quinze s'étaient mis au travail. Sans se parler. Juste par instinct de survie. Bakary, un soudeur malien géant, avait pris le lead sur la structure physique, colmatant les brèches avec des plaques de métal arrachées aux murs, hurlant des ordres précis. Une petite femme nommée Liu, une cybernéticienne chinoise recherchée pour sabotage industriel, avait reprogrammé le contrôleur de flux magnétique en langage machine pur, ses doigts volant sur le clavier encore chaud. Un gamin de seize ans, muet, avait rampé dans le conduit de refroidissement brûlant pour débloquer une vanne manuelle coincée, revenant avec des brûlures au second degré mais le pouce levé et un sourire triomphant.
Au bout de trois heures et cinquante minutes, dix minutes avant la fusion théorique, le réacteur s'était stabilisé. Le bourdonnement menaçant était devenu un ronronnement docile. La lumière verte s'était allumée au-dessus de la porte blindée. La porte s'était ouverte avec un sifflement hydraulique. Jaxx les attendait de l'autre côté, une caisse de bière fraîche à la main, son nouveau bras mécanique rutilant sous les néons, une cigarette aux lèvres. — Bienvenue à bord, les gars. Vous êtes l'équipe Maintenance. Vous avez le job. Bakary, couvert de suie et de sueur, l'avait regardé avec une haine pure, les poings serrés. Il s'était avancé vers Jaxx comme pour le frapper. — T'es un grand malade, mec. On a failli crever. C'était réel ? — La peur était réelle, avait dit Jaxx sans bouger d'un cil, lui tendant une bière glacée. Le danger... disons que j'avais le doigt sur le bouton d'arrêt d'urgence tout le temps. Mais maintenant tu sais ce que ça fait d'avoir la mort en face. Habitue-toi. Là-haut, ce sera tous les jours comme ça. Sauf qu'il n'y aura pas de bouton d'urgence. Et pas de bière.
Bakary avait hésité, son poing tremblant. Puis il avait pris la bière. Il l'avait bue d'un trait, écrasant la canette dans sa main énorme. — T'es un enfoiré, Jaxx. — Je sais. C'est pour ça que je suis le chef.
C'est ce jour-là que Jaxx était devenu le "Roi des Rats". Ils le détestaient, mais ils le respectaient. Parce qu'ils savaient qu'il ne les enverrait jamais faire un truc qu'il ne ferait pas lui-même en premier. Parce qu'ils savaient qu'il était le plus cassé d'entre eux.
IV. La Réponse
Retour au présent. Vaisseau Nyame Dua.
Jaxx regardait le vide noir à travers le petit hublot renforcé de la salle des machines. Quinze ans. Il avait fui la guerre pour trouver... une autre guerre. Contre le vide cette fois. Contre le froid. Contre la physique qui voulait les tuer à chaque seconde. Le message de Ghost tournait dans sa tête en boucle. Je ne peux pas acheter votre salut. Elle les avait vendus, probablement. Ou elle jouait double jeu. Avec Elena, on ne savait jamais. Elle était capable de vous tirer une balle dans la jambe pour vous sauver la vie, pour vous empêcher de courir vers une mine anti-personnel. C'était sa façon d'aimer. Tordue. Militaire. Fatale.
Il réactiva son implant neural. Il ne pouvait pas répondre par le même canal sans être repéré. La triangulation serait immédiate par les satellites d'écoute d'AresCorp. Mais il pouvait répondre à sa manière. Une manière que seule elle comprendrait. Une manière de Rat.
Il se tourna vers Bakary, qui surveillait toujours les jauges de pression. — Hé, Bak. Tu te souviens du code qu'on a mis dans la séquence d'allumage des propulseurs auxiliaires ? La signature thermique personnalisée pour le diagnostic orbital ? — Ouais ? Le petit dessin en plasma pour calibrer les buses de sortie ? — Change-le. — Je mets quoi ? Un smiley ? Une fleur ? — Non. Mets un doigt d'honneur. — Quoi ? — Tu m'as bien entendu. Reprogramme la buse 3 pour qu'elle crache une bouffée de plasma en forme de doigt d'honneur lors de la prochaine purge de refroidissement, dans dix minutes. Azimut 45 degrés, direction Terre. En plein dans l'œil de leurs télescopes.
Bakary sourit, montrant ses dents blanches dans son visage noir de suie. C'était un sourire de gosse qui fait une bêtise. — Sérieux, chef ? Les satellites d'Ares vont le voir. Leurs télescopes voient une pièce de monnaie sur la Lune. On va se faire engueuler par Sètondji. — C'est le but. Que Ghost le voit. Qu'elle sache qu'on est toujours là. Qu'on est éveillés. Et qu'on n'a pas peur. Et qu'on ne lui dit pas merci. Sètondji verra ça comme un signe divin, t'inquiète pas.
Jaxx retourna vers son moteur. Il posa sa main mécanique sur la coque chaude du réacteur, sentant les vibrations de la fusion. Le cœur du vaisseau battait, fort et régulier. C'était son cœur à lui maintenant. Il était lié à cette machine par le sang et l'huile. — On n'a pas besoin de ton salut, Elena, murmura-t-il pour lui-même, sa voix perdue dans le vacarme des pompes. On a notre propre enfer. Et il est plus chaud que le tien. On a construit notre propre diable, et on le chevauche.
Il se remit au travail, attrapant sa clé à molette magnétique. Il y avait une micro-fuite sur le circuit secondaire de refroidissement. Et personne d'autre que lui ne pouvait la réparer sans arrêter le moteur. Il était le Roi des Rats. Et les rats ne quittent pas le navire. Ils le font voler, même quand il brûle. Surtout quand il brûle.
(Fin du Chapitre 8)