Le Traître
I. L'Alarme
Jaxx Okafor ne dormait jamais vraiment.
Même avant Mars, même avant le crash, même avant que le monde ne devienne ce cauchemar de sable rouge et de rêves brisés, Jaxx avait toujours eu un sommeil léger. Un œil ouvert. Une main sur son arme.
C'était ce qui l'avait gardé en vie pendant quinze ans chez AresCorp. Ce qui l'avait fait grimper les échelons, de simple mercenaire à chef de la sécurité du Nyame Dua. Ce qui l'avait transformé en machine à tuer efficace, froide, impitoyable.
Mais cette nuit-là, ce n'était pas son instinct qui le réveilla.
C'était l'alarme.
Un hurlement strident qui déchira le silence de la nuit martienne. Pas l'alarme incendie. Pas l'alarme de décompression. Quelque chose de pire.
[ALERTE NIVEAU 3 : CONTAMINATION ATMOSPHÉRIQUE] [SECTEUR DELTA : FILTRES À AIR COMPROMIS] [ÉVACUATION IMMÉDIATE RECOMMANDÉE]
Jaxx fut debout en trois secondes. Combinaison enfilée en dix. Arme chargée en quinze.
Il sortit de sa cabine, courut dans les couloirs. Autour de lui, le chaos. Des gens criaient, toussaient, se bousculaient vers les portes étanches. L'air sentait... mauvais. Pas toxique encore, mais vicié. Comme si quelque chose de pourri s'était infiltré dans les conduits.
— TOUT LE MONDE DANS LES SECTEURS ALPHA ET BETA ! hurla Jaxx dans son communicateur. FERMEZ LES PORTES ÉTANCHES ! MAINTENANT !
Il sprinta vers le Secteur Delta. Les lumières d'urgence clignotaient, baignant les couloirs dans une lueur rouge sang. Ses bottes martelaient le sol métallique. Son cœur battait, mais pas de panique. Jamais de panique.
La panique tuait. La discipline sauvait.
Il arriva à la salle des machines. La porte était ouverte. Mauvais signe. Elle aurait dû être verrouillée.
Il entra, arme levée.
La salle était un labyrinthe de tuyaux, de conduits, de machines bourdonnantes. Au centre, les filtres à air. Quatre unités massives qui purifiaient l'atmosphère martienne toxique et la transformaient en air respirable.
Trois d'entre elles étaient éteintes.
La quatrième crachait une fumée noire et épaisse.
— Putain, murmura Jaxx.
Il s'approcha, couvrant sa bouche avec son bras. La fumée piquait les yeux, brûlait les poumons. Il activa son scanner portable, analysa l'air.
[ANALYSE : MONOXYDE DE CARBONE 12%, DIOXYDE DE SOUFRE 8%, PARTICULES TOXIQUES 15%] [TEMPS AVANT LÉTALITÉ : 47 MINUTES]
Quarante-sept minutes avant que tout le Secteur Delta ne devienne inhabitable. Quarante-sept minutes avant que les gens commencent à mourir.
Il fallait arrêter ça. Maintenant.
Jaxx s'approcha du panneau de contrôle. Il tapa des commandes, essaya de redémarrer les filtres éteints.
[ERREUR : ACCÈS REFUSÉ] [PROTOCOLE DE SÉCURITÉ ACTIVÉ] [AUTORISATION NIVEAU 5 REQUISE]
Niveau 5. Seuls Sètondji, Amara, et quelques ingénieurs en chef avaient ce niveau.
Quelqu'un avait verrouillé le système. Volontairement.
Ce n'était pas un accident. C'était un sabotage.
Jaxx serra les dents. Il tapa une autre commande, forçant un redémarrage manuel. Les filtres toussèrent, crachotèrent, mais ne redémarrèrent pas.
— Merde !
Il regarda autour de lui. Chercha une solution. N'importe quoi.
Puis il vit.
Sur le filtre numéro 2, quelque chose brillait. Un petit objet métallique, coincé dans les conduits. Il s'approcha, l'arracha.
Un détonateur. Artisanal, mais efficace. Conçu pour surchauffer les filtres et les faire exploser.
Jaxx le retourna dans sa main. Il était encore chaud. Récent. Très récent.
Quelqu'un venait de faire ça. Quelqu'un était encore là.
Il se retourna brusquement, arme levée.
Les ombres dansaient dans la fumée. Mais personne. Rien.
Puis, un bruit. Derrière lui. Un cliquetis métallique.
Jaxx pivota, tira.
Le coup résonna dans la salle. Toucha un tuyau. De la vapeur siffla.
Mais l'ombre avait disparu.
— ARRÊTEZ-VOUS ! hurla Jaxx. JE SUIS ARMÉ !
Pas de réponse. Juste le bourdonnement des machines et le sifflement de la vapeur.
Jaxx courut vers la sortie. Scanna les couloirs. Vides.
Qui que ce soit, il était parti.
Mais il avait laissé quelque chose derrière lui.
Jaxx retourna dans la salle, ramassa le détonateur. Il l'examina de près. Fabrication artisanale. Composants récupérés. Mais le travail était propre. Professionnel.
Quelqu'un qui savait ce qu'il faisait.
Il activa son communicateur.
— Koffi, tu m'entends ?
Un grésillement. Puis la voix fatiguée de Koffi.
— Jaxx ? Qu'est-ce qui se passe ? Les alarmes...
— Sabotage. Filtres à air. J'ai besoin que tu redémarres le système. Niveau 5.
— Merde. D'accord. Donne-moi deux minutes.
Jaxx attendit. Deux minutes qui semblèrent durer une éternité. Autour de lui, la fumée s'épaississait. Ses poumons brûlaient. Il toussa, cracha.
Puis, un bourdonnement. Les filtres redémarrèrent. Un par un. La fumée commença à se dissiper, aspirée par les conduits.
— C'est bon, dit Koffi. Système redémarré. Mais Jaxx... quelqu'un a verrouillé les protocoles manuellement. Depuis un terminal local.
— Où ?
— Salle des machines. Secteur Delta.
Jaxx regarda autour de lui. Il y avait trois terminaux dans cette salle. Il s'approcha du plus proche, scanna l'historique.
[DERNIÈRE CONNEXION : 23:47] [UTILISATEUR : [EFFACÉ]] [COMMANDE : VERROUILLAGE FILTRES 1-3, SURCHARGE FILTRE 4]
Vingt-trois heures quarante-sept. Il y a treize minutes.
Le saboteur était là. Il y a treize minutes.
Jaxx serra les poings. Il regarda le détonateur dans sa main. Puis le terminal.
Quelqu'un voulait les forcer à se rendre. À évacuer. À abandonner le vaisseau.
Mais qui ?
Et pourquoi maintenant ?
II. L'Enquête
Le silence est retombé sur la salle des machines, mais l'air restait chargé d'une odeur âcre de plastique brûlé et d'ozone. Jaxx regarda Koffi travailler. Le hacker était penché sur le terminal principal, ses mains volant au-dessus du clavier holographique, ses implants oculaires brillant d'une lueur bleue stroboscopique.
— C'est vicieux, murmura Koffi sans lever les yeux. Putain, c'est vicieux.
— Quoi ? demanda Jaxx, s'approchant.
Koffi fit un geste, et un schéma tridimensionnel des filtres à air apparut dans l'air entre eux. Des lignes rouges pulsaient à travers les conduits virtuels, montrant la propagation de la surcharge thermique.
— Regarde ça, dit Koffi en pointant un nœud de code complexe. Le saboteur n'a pas juste posé un détonateur et espéré que ça pète. Il a réécrit le firmware des régulateurs de pression. Tu vois cette boucle logique ici ?
Jaxx plissa les yeux. Il n'était pas un codeur, mais il comprenait la stratégie.
— Une boucle de rétroaction positive, devina-t-il.
— Exactement. Plus le système essayait de refroidir, plus il chauffait. Le détonateur physique n'était que l'allumette. Le vrai combustible, c'était le code. Si tu n'avais pas coupé l'alimentation manuellement quand tu l'as fait... ce n'est pas juste le Secteur Delta qui aurait sauté.
Koffi fit tourner le modèle. L'explosion virtuelle se propagea le long des conduits principaux, atteignant les réservoirs d'oxygène liquide du Secteur Alpha.
— Boom, fit Koffi doucement. Réaction en chaîne. Décompression explosive des quartiers d'habitation. On aurait perdu la moitié du vaisseau. Et l'autre moitié serait morte asphyxiée en dix minutes.
Jaxx sentit un froid glacé lui serrer l'estomac. Ce n'était pas un acte de désespoir ou de protestation. C'était une tentative d'exécution massive.
— Il fallait des accès de niveau 5 pour faire ça, dit Jaxx. Ou quelqu'un capable de les contourner.
— J'ai tracé l'accès, répondit Koffi en faisant apparaître une longue liste de logs cryptés. L'utilisateur a utilisé un spoofing d'identité assez basique pour entrer, mais une fois dedans... c'était de l'art. Il a utilisé une backdoor que je n'avais même pas vue. Une faille zéro-day dans les vieux protocoles d'AresCorp.
— Une faille AresCorp ? répéta Jaxx.
Koffi hocha la tête, son visage sombre.
— Ouais. Ce genre de faille n'est pas documenté. Il faut avoir travaillé sur les systèmes propriétaires d'Ares pour savoir qu'elle existe. Ça réduit notre liste de suspects.
— Les anciens employés d'AresCorp, dit Jaxx.
— Et pas les balayeurs. Les ingénieurs. Les techniciens systèmes. Les officiers de pont. Des gens comme nous, Jaxx.
Jaxx regarda ses mains. Il avait travaillé pour AresCorp pendant quinze ans. Il connaissait ces gens. Il avait mangé avec eux, bu avec eux, combattu à leurs côtés. L'idée que l'un d'eux puisse vouloir tuer tout le monde à bord...
— Pourquoi ? demanda-t-il, presque pour lui-même.
Koffi éteignit l'hologramme, plongeant la salle dans une semi-obscurité angoissante.
— La peur, Jaxx. La pure putain de peur. Ils savent que la Coalition arrive. Ils savent qu'on n'a aucune chance dans un combat direct. Ils pensent que s'ils livrent le vaisseau sur un plateau, Tundé sera clément. Qu'ils pourront rentrer chez eux.
— Il n'y a pas de "chez eux", grogna Jaxx. La Terre est foutue.
— Ils ne le croient pas. Ou ils refusent de le croire. L'espoir est une drogue puissante, mec. Et le déni en est une autre.
Jaxx se détourna, marchant vers la sortie de la salle des machines. Ses bottes résonnaient lourdement sur le métal.
— Je vais trouver qui a fait ça, dit-il.
— Fais gaffe, Jaxx, lança Koffi derrière lui. Si c'est un ancien d'Ares, il sait comment tu penses. Il sait comment tu traques. Et il sera armé.
Jaxx s'arrêta un instant dans l'encadrement de la porte, sa silhouette se découpant contre la lumière du couloir.
— Je l'espère, dit-il froidement.
Il sortit, laissant Koffi seul avec les fantômes du code.
Le lendemain matin, Jaxx convoqua une réunion d'urgence.
Salle de commandement. Dix personnes autour de la table. Sètondji, Koffi, Zewdi, Makena, et les chefs de section.
Jaxx posa le détonateur sur la table.
— Sabotage, dit-il simplement. Quelqu'un a essayé de nous tuer cette nuit.
Le silence qui suivit était glacial.
Sètondji prit le détonateur, l'examina.
— Combien de morts ?
— Aucune. J'ai arrêté ça à temps. Mais on était à quarante-sept minutes de la catastrophe.
Koffi se pencha, analysa l'objet avec ses implants cybernétiques.
— Fabrication artisanale. Composants récupérés du vaisseau. Mais le travail est propre. Quelqu'un qui connaît les systèmes.
— Un ingénieur ? demanda Makena.
— Ou un ancien militaire, répondit Jaxx. Quelqu'un formé au sabotage.
Zewdi, qui était restée silencieuse jusque-là, parla.
— Les plantes ont senti quelque chose. Cette nuit. Une présence. Quelqu'un qui ne devrait pas être là.
Tous les regards se tournèrent vers elle.
— Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda Sètondji.
— Les plantes ressentent les émotions. La peur. La colère. La trahison. Cette nuit, elles ont senti... de la haine. Froide. Calculée.
Jaxx fronça les sourcils.
— Tu peux identifier qui ?
Zewdi secoua la tête.
— Non. Mais je peux te dire où. Secteur Delta. Près des filtres. Puis... vers les quartiers français.
Les quartiers français.
Jaxx se redressa. Il y avait une cinquantaine de Français à bord du Nyame Dua. Des ingénieurs, des scientifiques, des civils. La plupart loyaux. Mais certains...
Certains n'avaient jamais accepté l'autorité de Sètondji. Certains rêvaient encore de l'ancien monde. De la France. De l'ordre.
— Tu penses que c'est un Français ? demanda Koffi.
— Je pense qu'on doit vérifier, répondit Jaxx.
Sètondji se leva.
— Fais ce que tu dois faire, Jaxx. Mais discrètement. On ne peut pas se permettre une chasse aux sorcières. Pas maintenant. Pas avec la Coalition qui arrive.
Jaxx hocha la tête.
— Compris.
Il sortit de la salle, le détonateur dans sa poche.
Il avait un traître à trouver.
II.5. Les Fantômes d'AresCorp
Jaxx ne retourna pas immédiatement à ses quartiers. Il avait besoin de réfléchir. De mettre de l'ordre dans ses pensées.
Il monta au pont d'observation. Niveau 7. L'endroit le plus haut du vaisseau. Personne ne venait ici la nuit. C'était parfait.
Il s'assit sur le sol froid, dos contre la paroi. Devant lui, la grande baie vitrée donnait sur Mars. Le désert rouge s'étendait à l'infini, éclairé par les deux lunes. Phobos et Deimos. Peur et Terreur.
Approprié.
Jaxx sortit le détonateur de sa poche. Le retourna dans ses mains. Le métal était froid. Inerte. Mais il avait failli tuer des dizaines de personnes.
Il pensa au saboteur. À son visage. À sa posture. Ancien militaire. Comme lui.
Combien d'hommes comme ça avait-il côtoyés chez AresCorp ? Combien avaient été ses frères d'armes ? Combien avaient partagé ses missions, ses victoires, ses défaites ?
Combien en avait-il tués ?
Flashback : Lagos, 2046
Jaxx avait vingt-trois ans. Jeune. Idéaliste. Stupide.
Il venait de rejoindre AresCorp. Mercenaire de bas niveau. On lui avait promis de l'argent, de l'aventure, une chance de faire quelque chose de sa vie.
On ne lui avait pas dit qu'il deviendrait un tueur.
Sa première mission : "Sécuriser" un quartier de Lagos. Traduction : expulser les habitants. Par tous les moyens nécessaires.
Jaxx se souvenait encore de leurs visages. Des femmes. Des enfants. Des vieillards. Tous terrifiés.
— On fait juste notre travail, avait dit son commandant. Un Français. Cheveux gris. Visage dur.
Exactement comme le saboteur.
— Ils refusent de partir, avait répondu Jaxx. Qu'est-ce qu'on fait ?
Le commandant avait souri. Un sourire froid.
— On les convainc.
Ils avaient brûlé le quartier. Trois cents morts. Femmes. Enfants. Vieillards.
Jaxx avait vomi toute la nuit.
Mais il était resté. Parce qu'il avait peur. Parce qu'il ne savait pas quoi faire d'autre.
Parce qu'il était lâche.
Jaxx ferma les yeux. Respira profondément.
Il avait quitté AresCorp cinq ans plus tard. Après Lagos. Après Kinshasa. Après Le Caire. Après trop de missions. Trop de morts.
Il avait rejoint Sètondji parce qu'il voulait se racheter. Construire quelque chose. Pas détruire.
Mais maintenant, il tuait à nouveau.
Le saboteur. Un homme qu'il ne connaissait pas. Mais qui lui ressemblait tellement.
Ancien militaire. Formé à tuer. Convaincu de faire ce qui était juste.
La seule différence ? Jaxx avait choisi Mars. Le saboteur avait choisi la Terre.
Mais au fond, étaient-ils si différents ?
Jaxx rouvrit les yeux. Regarda Mars.
Non. Ils étaient différents.
Parce que Jaxx avait appris. Il avait changé. Il ne tuait plus pour l'argent. Il tuait pour protéger.
C'était différent.
N'est-ce pas ?
Il se leva. Rangea le détonateur. Il avait perdu assez de temps.
Il avait un traître à trouver. Et cette fois, il ne laisserait pas la culpabilité le ralentir.
III. Le Marché Noir
Jaxx commença son enquête par le marché noir.
C'était un secret de polichinelle : il y avait un marché noir à bord du Nyame Dua. Un endroit où les gens échangeaient des rations, des pièces détachées, des informations. Un endroit où les règles de Sètondji ne s'appliquaient pas.
Jaxx le tolérait. Tant que ça restait petit. Tant que ça ne menaçait pas la sécurité.
Mais aujourd'hui, il avait besoin d'informations.
Le marché se tenait dans les anciennes soutes de stockage, Secteur Gamma. Jaxx descendit les escaliers métalliques, entra dans la pénombre.
L'endroit était bondé. Des gens murmuraient, négociaient, échangeaient. Des lampes à huile éclairaient faiblement les visages. L'air sentait la sueur, le tabac recyclé, et quelque chose de plus sombre.
La peur.
Tout le monde savait ce qui s'était passé cette nuit. Tout le monde avait peur.
Jaxx se fraya un chemin à travers la foule. Les gens s'écartaient sur son passage. Personne ne voulait croiser le regard du chef de la sécurité.
Il s'arrêta devant un stand. Un homme maigre, la quarantaine, vendait des pièces détachées. Jaxx reconnut certains composants. Volés. Évidemment.
— Thabo, dit Jaxx.
L'homme leva les yeux, sourit. Un sourire charmant, désarmant. Le sourire d'un escroc professionnel.
— Jaxx ! Mon ami ! Quel plaisir de te voir ! Tu veux acheter quelque chose ? J'ai des filtres à air, justement. Très bonne qualité. Prix d'ami.
Jaxx ne sourit pas.
— On doit parler.
Le sourire de Thabo vacilla légèrement.
— Ah. Affaires officielles, alors. Très bien. Suis-moi.
Ils s'éloignèrent du stand, entrèrent dans un coin plus sombre. Thabo sortit une cigarette artisanale, l'alluma.
— Alors, qu'est-ce que je peux faire pour toi, chef ?
Jaxx sortit le détonateur.
— Ça. Tu reconnais ?
Thabo examina l'objet, siffla.
— Joli travail. Artisanal, mais efficace. Quelqu'un qui sait ce qu'il fait.
— Qui ?
Thabo tira sur sa cigarette, souffla la fumée.
— Tu sais que je ne balance pas mes clients, Jaxx.
— Même quand ils essaient de tuer tout le monde ?
Thabo hésita. Puis soupira.
— D'accord. Écoute. Je n'ai pas vendu ça. Mais je sais qui aurait pu. Il y a un type. Français. Ancien militaire. Il achète des composants électroniques depuis deux semaines. Beaucoup de composants. Plus que nécessaire pour des réparations normales.
— Nom ?
— Je ne le connais pas. Mais je peux te dire où il habite. Quartier français. Niveau 3. Cabine 47.
Jaxx hocha la tête.
— Merci.
Il se retourna pour partir, mais Thabo le retint.
— Jaxx. Attends. Il y a autre chose.
— Quoi ?
— Ce type... il n'est pas seul. Il parle à d'autres. Des Français. Des Argentins. Même quelques Russes. Ils se réunissent. En secret. Ils parlent de... reddition.
Jaxx se figea.
— Reddition ?
— Ouais. Ils veulent livrer le vaisseau à la Coalition. En échange de l'amnistie. Ils pensent que Sètondji nous mène au désastre. Qu'on ne peut pas gagner contre la Terre.
Jaxx serra les poings.
— Combien sont-ils ?
— Je ne sais pas. Dix ? Vingt ? Peut-être plus. Mais ils sont organisés. Et ils ont peur. La peur rend les gens dangereux, Jaxx.
Jaxx regarda Thabo. L'escroc avait raison. La peur était plus dangereuse que n'importe quelle arme.
— Pourquoi tu me dis ça ?
Thabo haussa les épaules.
— Parce que je suis un voleur, pas un traître. Et parce que si ce vaisseau tombe, mon business tombe avec. Je suis pragmatique, Jaxx. Pas stupide.
Jaxx sourit. Un petit sourire.
— Merci, Thabo.
— De rien. Mais tu me dois une faveur maintenant.
— On verra.
Jaxx partit, laissant Thabo dans l'ombre.
Il avait une piste. Cabine 47. Quartier français.
Il était temps de rendre visite au saboteur.
Il était temps de rendre visite au saboteur.
III.5. Le Ghetto Français
Le "Quartier Français", comme on l'appelait ironiquement, n'était pas officiellement ségrégué. Mais au fil des mois, une géographie sociale s'était dessinée à bord du Nyame Dua. Les ingénieurs et scientifiques européens, habitués à un certain confort et à une hiérarchie stricte, s'étaient regroupés dans le Secteur C, niveau 3.
En entrant dans le couloir principal, Jaxx sentit immédiatement le changement d'atmosphère. Ici, pas de musique improvisée, pas d'odeurs d'épices ou de rires forts comme dans les niveaux inférieurs où les communautés africaines et sud-américaines s'étaient mélangées. Ici, le silence régnait. Un silence lourd, poli, presque hostile.
Les murs étaient impeccables, nettoyés obsessionnellement. Quelqu'un avait peint une fresque maladroite représentant les toits de Paris sous un ciel bleu. Un ciel qui n'existait plus. Un mensonge rassurant.
Jaxx marchait lentement, observant. Les portes des cabines étaient fermées. Mais il sentait les regards. Des yeux qui l'épiaient à travers les hublots, les fentes des portes entrouvertes.
Il passa devant la salle commune du secteur. Une douzaine de personnes y étaient réunies. Ils s'arrêtèrent de parler dès qu'il entra.
C'étaient des visages qu'il connaissait. Dupont, chef de la maintenance hydraulique. Marie, biologiste moléculaire. Kowalski, spécialiste des structures. Des gens compétents. Des gens qui avaient construit ce vaisseau avec Sètondji.
Maintenant, ils le regardaient comme un étranger. Comme une menace.
— Tout va bien, Chef Okafor ? demanda Dupont en se levant. Sa voix était calme, mais ses mains, posées sur la table, étaient crispées.
Jaxx s'arrêta. Il dominait Dupont d'une tête.
— Juste une promenade, Dupont. Vérification des systèmes de sécurité. Après l'incident d'hier soir...
Un murmure parcourut le groupe.
— Un incident regrettable, dit Marie. Mais sûrement un accident ? Les vieux systèmes...
— Ce n'était pas un accident, coupa Jaxx. C'était un sabotage. Et vous le savez.
Le silence devint glacial.
— Vous accusez quelqu'un ? demanda Kowalski, se levant à son tour. Parce que si c'est encore une de vos chasses aux sorcières contre ceux qui ne sont pas "du bon côté de l'histoire"...
— Je n'accuse personne qui n'est pas coupable, dit Jaxx calmement. Mais si quelqu'un ici sait quelque chose... s'il protège quelqu'un... C'est le moment de parler. La Coalition ne fera pas le tri entre les "bons" et les "mauvais" quand ils tireront.
Dupont s'avança, faisant face à Jaxx.
— La Coalition est notre seule chance, Okafor. Ouvrez les yeux. Sètondji est un fanatique. Il nous mène tous à la mort. Tundé Kouassi... il est raisonnable. C'est un homme d'affaires. On peut négocier.
— Négocier ? Jaxx rit, un son sec. Vous pensez que Tundé vient négocier ? Il vient liquider. Il vient reprendre son bien. Pour lui, vous n'êtes pas des partenaires. Vous êtes du bétail. Ou des témoins gênants.
— C'est ce que Sètondji vous dit, cracha Marie. Pour vous garder obéissant.
Jaxx les regarda, un par un. Il vit la peur dans leurs yeux. Mais aussi l'espoir. Un espoir toxique, nourri par le désespoir et la nostalgie d'un monde perdu. Ils étaient prêts à tout pour croire qu'il y avait une sortie de secours.
— Je ne suis pas là pour débattre politique, dit Jaxx. Je suis là pour assurer la sécurité du vaisseau. Et quiconque menace cette sécurité... sera traité comme une menace.
Il laissa la phrase pendre dans l'air, lourde de sous-entendus.
— Bonne soirée, messieurs-dames.
Il se détourna et sortit, sentant leurs regards brûler son dos.
Ils savaient. Peut-être pas tous les détails, mais ils savaient que quelque chose se tramait. Ils couvraient leurs propres paria. Par solidarité. Par peur.
Le saboteur n'était pas un loup solitaire. Il était la pointe d'une lance.
Jaxx arriva devant la cabine 47. L'adresse donnée par Thabo.
Il vérifia son arme.
C'était fini de parler.
IV. La Confrontation
Jaxx monta au Niveau 3, quartier français. Les couloirs étaient propres, ordonnés. Trop ordonnés. Comme si quelqu'un essayait de recréer la France sur Mars.
Des drapeaux tricolores accrochés aux murs. Des affiches de Paris, de la Tour Eiffel, du Louvre. Des souvenirs d'un monde mort.
Jaxx s'arrêta devant la cabine 47. Il posa sa main sur son arme. Respira profondément.
Puis frappa.
Pas de réponse.
Il frappa à nouveau. Plus fort.
— Ouvrez. Sécurité.
Un bruit à l'intérieur. Des pas. Puis la porte s'ouvrit.
Un homme apparut. La quarantaine, cheveux gris, visage dur. Ancien militaire, sans aucun doute. Jaxx reconnut la posture, le regard.
— Oui ? demanda l'homme en français.
— Je suis Jaxx Okafor, chef de la sécurité. J'ai quelques questions.
L'homme ne bougea pas.
— À quel sujet ?
— Le sabotage d'hier soir. Les filtres à air.
Une lueur passa dans les yeux de l'homme. Trop rapide pour être de la surprise. Trop calculée.
— Je ne sais rien de ça.
— Vraiment ? Parce que j'ai des témoins qui disent que vous achetez des composants électroniques. Beaucoup de composants.
— Pour des réparations. C'est légal.
— Montrez-moi.
L'homme hésita. Puis s'écarta.
— Entrez.
Jaxx entra dans la cabine. Petite, spartiate. Un lit, une table, une chaise. Mais sur la table, des outils. Des fils. Des composants.
Et dans le coin, un sac. Fermé.
Jaxx s'approcha du sac.
— Qu'est-ce qu'il y a là-dedans ?
— Mes affaires personnelles.
— Ouvrez-le.
L'homme ne bougea pas.
— Non.
Jaxx se retourna lentement. Sa main se posa sur son arme.
— Ce n'était pas une demande.
L'homme le regarda. Puis sourit. Un sourire froid, sans joie.
— Vous ne comprenez pas, n'est-ce pas ? Vous pensez que vous pouvez gagner. Contre la Terre. Contre la Coalition. Vous êtes fous.
— Ouvrez le sac.
— Non. Parce que si je l'ouvre, vous me tuerez. Et je préfère mourir debout que vivre à genoux sous ce... ce dictateur africain.
Jaxx serra les dents. Il fit un pas vers l'homme.
— Sètondji n'est pas un dictateur.
— Vraiment ? Il nous a amenés ici. Sur cette planète morte. Pour quoi ? Pour son ego ? Pour son rêve délirant d'une nouvelle humanité ? Nous sommes en train de mourir, Okafor. Lentement. Et vous le savez.
— On survit. On s'adapte.
— On se rend, corrigea l'homme. C'est la seule solution. La Coalition nous offre l'amnistie. Une chance de rentrer chez nous. Sur Terre. Où nous appartenons.
Jaxx fit un autre pas.
— Il n'y a plus de chez nous. La Terre est morte. Mars est notre maison maintenant.
L'homme rit. Un rire amer.
— Mars n'est pas une maison. C'est une tombe.
Il se jeta sur Jaxx.
Rapide. Trop rapide pour un civil.
Mais Jaxx était plus rapide.
Il esquiva, frappa. Son poing s'écrasa dans le ventre de l'homme. L'homme grogna, recula.
Puis sortit un couteau.
— Vous ne comprenez pas, répéta-t-il, haletant. Nous sommes nombreux. Vous ne pouvez pas nous arrêter tous.
Il chargea.
Jaxx dégaina son arme, tira.
Le coup résonna dans la petite cabine.
L'homme s'effondra. Le couteau tomba de sa main. Du sang se répandit sur le sol métallique.
Jaxx s'agenouilla à côté de lui. L'homme respirait encore. Faiblement.
— Combien ? demanda Jaxx. Combien êtes-vous ?
L'homme toussa. Du sang coula de sa bouche.
— Assez... pour gagner...
Puis il ferma les yeux. Ne bougea plus.
Jaxx resta là, à genoux, regardant le corps.
Il avait tué un homme. Encore.
Mais ce n'était pas ça qui le dérangeait.
C'était ce que l'homme avait dit.
Nous sommes nombreux.
Combien de traîtres y avait-il à bord ?
Et comment les arrêter avant qu'il ne soit trop tard ?
Jaxx resta là, à genoux, regardant le corps.
Il avait tué un homme. Encore.
Mais ce n'était pas ça qui le dérangeait.
C'était ce que l'homme avait dit.
Nous sommes nombreux.
Combien de traîtres y avait-il à bord ?
Et comment les arrêter avant qu'il ne soit trop tard ?
Jaxx fouilla le corps. Rien. Pas d'identification. Pas de communicateur.
Il fouilla la chambre. Sous le matelas, il trouva ce qu'il cherchait. Une tablette de données. Vieille. Un modèle militaire standard d'AresCorp, rayé et usé.
Il l'alluma.
[CRYPTAGE BIOMÉTRIQUE ACTIVÉ] [ENTREZ CLÉ DE DÉCHIFFREMENT]
Jaxx regarda le corps. Il prit la main inerte de l'homme, pressa son pouce sur le lecteur.
[ACCÈS REFUSÉ] [BIOMÉTRIE : SUJET DÉCÉDÉ] [VERROUILLAGE DE SÉCURITÉ DANS 10 SECONDES]
— Merde, jura Jaxx.
Il éteignit la tablette avant qu'elle ne s'efface. Il avait besoin de Koffi.
IV.5. Le Code des Ombres
Le laboratoire de Koffi était plongé dans le noir, éclairé seulement par la lueur des écrans. Jaxx posa la tablette sur le bureau encombré de câbles et de composants électroniques.
— Dis-moi que tu peux ouvrir ça.
Koffi prit la tablette, la fit tourner dans ses mains. Ses yeux scannèrent les ports, les vis, la structure même de l'appareil.
— Modèle Ares Mk-IV. Cryptage quantique standard. C'est du solide, Jaxx. Si je force l'entrée, ça grille la mémoire.
— J'ai besoin de ce qu'il y a dedans, Koffi. Il a dit qu'ils étaient nombreux. Je dois savoir qui. Et où.
Koffi connecta un câble de son poignet directement au port de la tablette. Ses yeux devinrent blancs.
— Laisse-moi une minute. Je vais essayer de contourner le processeur principal en passant par le bus audio. C'est une vieille faille, mais si le firmware n'a pas été mis à jour depuis 2045...
Le silence s'installa. Jaxx faisait les cent pas, surveillant la porte. Il ne se sentait plus en sécurité nulle part. Même ici, au cœur du territoire de Koffi.
— BINGO ! cria soudain Koffi.
Jaxx se précipita vers l'écran.
Des lignes de texte défilaient. Des noms. Des dates. Des coordonnées.
— C'est un journal, dit Koffi. Un journal de bord.
Il lut à voix haute.
"Jour 45. Le contact est établi. 'Le Vengeur' (c'est qui ça ?) nous a transmis les codes de fréquence. Ils approchent."
"Jour 46. Réunion avec K. et M. Ils sont d'accord. Sètondji est fou. Il faut agir avant l'arrivée de la flotte."
"Jour 47. Achat des composants confirmé. Le plan 'Souffle coupé' est prêt. Si les filtres tombent, la panique fera le reste."
Jaxx serra les points.
— 'Souffle coupé'. C'était le sabotage d'hier.
— Regarde ça, dit Koffi en pointant une liste. Il y a des initiales. K. M. D. L. R. Une douzaine. Et des lieux de rendez-vous. "Soute 4". "Jardin Hydroponique Beta". "Niveau 3, Couloir C".
— C'est un réseau, réalisa Jaxx. Une cellule dormante.
— Pas si dormante que ça, rétorqua Koffi. Il y a un message reçu il y a 20 minutes. Juste avant que tu arrives chez lui.
Il l'ouvrit.
[DE : VENGEUR] [À : TOUTES LES UNITÉS] [MESSAGE : L'HEURE APPROCHE. PRÉPAREZ-VOUS AU SOULÈVEMENT. CODE FLAMME NOIRE À MON SIGNAL.]
— Code Flamme Noire, répéta Jaxx. Ça veut dire quoi ?
— Aucune idée. Mais ça ne sonne pas comme une invitation à prendre le thé.
Koffi déconnecta la tablette.
— Jaxx, on a un problème majeur. Ce n'est pas juste quelques mécontents. C'est une insurrection coordonnée. Pilotée depuis l'extérieur. Si Tundé ou ce 'Vengeur' donne l'ordre...
— Ils nous attaqueront de l'intérieur pendant que la flotte nous pilonnera de l'extérieur, finit Jaxx. La classique manœuvre de l'étau.
Il reprit la tablette.
— Tu peux identifier les noms ?
— K, M, D... C'est vague. Mais je peux croiser les données avec les registres du personnel, les habitudes de déplacement, les relevés de surveillance. Ça va prendre du temps.
— On n'a pas de temps.
Jaxx regarda l'arme à sa ceinture. Il avait pris une décision.
Sètondji voulait jouer la carte de la diplomatie, de la légalité. Pas de purge. Pas de chasse aux sorcières.
Mais Sètondji avait tort.
On ne combat pas un cancer avec de la politesse. On le coupe.
— Koffi, dit Jaxx d'une voix basse. Je veux que tu mettes cette tablette en sécurité. Personne ne doit savoir qu'on l'a. Même pas Sètondji.
Koffi le regarda, surpris.
— Tu veux cacher des preuves au Vieux ?
— Je veux protéger le Vieux. S'il voit ça, il hésitera. Il voudra des procès, des preuves, des confrontations. Et pendant ce temps, ils nous égorgeront.
— Alors qu'est-ce que tu vas faire ?
Jaxx sourit. Un sourire qui ne montrait pas ses dents, mais qui glaça le sang de Koffi.
— Ce que je fais de mieux. Le sale boulot.
V. La Garde Noire
Jaxx quitta le labo de Koffi et se dirigea vers les niveaux inférieurs. Le "Bas-Fond", comme certains l'appelaient. Là où vivaient les mineurs, les soudeurs, les gars qui passaient leur vie en combinaison EVA à réparer la coque extérieure.
Des gens durs. Des gens qui ne posaient pas de questions. Des gens loyaux à Jaxx, parce qu'il leur avait sauvé la vie une douzaine de fois quand les câbles lâchaient ou que l'oxygène manquait.
Il entra dans le mess du Secteur Omega. Une cinquantaine d'hommes et de femmes mangeaient en silence, épuisés par leur quart.
Jaxx monta sur une table.
— Écoutez-moi !
Les têtes se levèrent.
— Vous savez ce qui s'est passé hier soir. Vous savez que les filtres ont failli sauter.
Des murmures d'approbation.
— Ce que vous ne savez pas, c'est que ce n'était pas un accident. Quelqu'un a essayé de nous tuer. Quelqu'un de l'intérieur.
La rumeur devint un grondement de colère.
— La Coalition arrive. Et ils ont des amis à bord. Des gens qui pensent qu'en nous vendant, ils achèteront leur billet de retour. Des gens qui sont prêts à sacrifier vos familles pour sauver leur peau.
Jaxx balaya la salle du regard. Il vit la haine monter. La peur se transformer en rage. C'était ce qu'il voulait.
— Sètondji est un homme bon. Un homme de paix. Il ne veut pas voir le mal chez ceux qu'il a sauvés. Mais moi, je ne suis pas un homme de paix. Je suis un chien de guerre.
Il sortit son arme, la posa sur la table avec un bruit lourd.
— J'ai besoin de volontaires. Pas pour réparer des tuyaux. Pas pour miner de la glace. Pour chasser.
Un silence total tomba sur la salle.
— Je ne vous promets rien. Pas de médailles. Pas de gloire. Si on se fait prendre, Sètondji nous désavouera. Si on échoue, on mourra.
Il fit une pause.
— Mais si on réussit... on sauvera ce vaisseau. On sauvera nos enfants.
Un homme se leva au fond de la salle. Malik. Un géant nigérian avec un bras cybernétique de mauvaise qualité.
— On commence quand ? demanda-t-il.
Jaxx sourit.
— Maintenant.
Une heure plus tard, ils étaient vingt. Armés de barres de fer, de cutters laser, et pour quelques-uns, de vieux pistolets de sécurité.
Jaxx les réunit dans un hangar désaffecté.
— Voici les règles. On ne tue pas sauf si nécessaire. On interroge. On identifie. On isole.
Il leur donna les noms qu'il avait pu deviner du journal. "K" pour Kowalski. "M" pour Marie. "D" pour Dupont.
— Vous surveillez ces cibles. 24h sur 24. S'ils pètent de travers, je veux le savoir. S'ils rencontrent quelqu'un, je veux des photos. S'ils essaient d'accéder à un système critique... vous les arrêtez.
— Et s'ils résistent ? demanda une femme.
Jaxx la regarda dans les yeux.
— Alors vous faites ce qu'il faut.
Il regarda sa petite armée. Ils n'étaient pas des soldats. Ils étaient sales, fatigués, mal équipés. Mais ils avaient quelque chose que les traîtres n'avaient pas.
La rage de survivre.
Jaxx savait qu'il franchissait une ligne. Il créait une milice privée dans le dos de son commandant. Il devenait ce qu'il détestait : un seigneur de guerre.
Mais en regardant le détonateur qu'il avait gardé dans sa poche, il sut qu'il n'avait pas le choix.
La guerre avait commencé. Et la première bataille ne serait pas contre les vaisseaux gris dans le ciel.
Elle serait ici. Dans les couloirs. Dans l'ombre.
La Garde Noire était née.
VI. Le Rapport (Version Officielle)
Jaxx retourna voir Sètondji. Il était tard. Le vieux leader était seul dans la salle de commande, regardant Mars.
— Jaxx, dit-il sans se retourner. Tu as trouvé le saboteur ?
— Oui, mentit Jaxx. Un loup solitaire. Ancien militaire. Il a résisté. J'ai dû l'abattre.
Sètondji se retourna lentement.
— Mort ?
— Il ne m'a pas laissé le choix.
— A-t-il parlé ? A-t-il donné des noms ?
Jaxx soutint le regard de Sètondji. Il pensa à la tablette. Aux initiales. À la Garde Noire qui se déployait en ce moment même dans les couloirs.
— Non, dit-il. Il a dit qu'il agissait seul. Qu'il voulait rentrer sur Terre.
Sètondji soupira, semblant vieillir de dix ans d'un coup.
— Tant mieux. Je craignais un complot plus vaste. Si c'est isolé... c'est une tragédie, mais ce n'est pas une guerre civile.
Il posa une main sur l'épaule de Jaxx.
— Tu as bien fait, Jaxx. Tu as protégé notre unité. Va te reposer.
— Oui, chef.
Jaxx salua et sortit.
Dans le couloir, il s'arrêta. Son cœur battait la chamade. Il venait de mentir à l'homme qu'il respectait le plus au monde.
Il venait de trahir Sètondji pour sauver Sètondji.
Le code des ombres, pensa-t-il. Parfois, il faut être un monstre pour protéger les innocents.
Il toucha son communicateur.
— Malik ?
— Oui, chef ?
— Kowalski vient de quitter sa cabine. Il se dirige vers les soutes. Ne le perdez pas.
— Reçu. On est sur lui.
Jaxx coupa la communication. Il regarda l'obscurité du couloir.
La guerre était là. Et Jaxx Okafor était prêt.
FIN DU CHAPITRE 06
Mots : ~6300 mots (Total estimé après extensions)
Impact :
- Narratif : Jaxx passe de "chien de garde" à "chef de milice". Il ment à Sètondji, créant un schisme secret.
- Tension : Menace interne précise (cellule dormante, code Flamme Noire).
- Thématique : "La fin justifie les moyens" (Jaxx) vs "L'idéalisme moral" (Sètondji).
- Setup : La Garde Noire jouera un rôle crucial en Ch 15 (Fratricide) et Ch 27 (Répression).
Personnages développés :
- Jaxx : Proactif, impitoyable, mais loyal (à sa façon).
- Koffi : Complice réticent, loyal à Jaxx avant Sètondji.
- Sètondji : Aveuglé par son espoir, vulnérable.
Prépare :
- Ch 08 : Quand la flotte arrive, la Garde Noire sera la première ligne de défense interne.
- Ch 15 : Jaxx devra exécuter ses anciens amis (Kowalski, etc.).