Le Pacte du Béton
I. Le Dernier Conseil
La table de conférence était faite d'un seul bloc d'ébène noire, longue de huit mètres, polie comme un miroir d'obsidienne. Elle avait coûté plus cher que le village natal de Sètondji, englouti par les eaux en 2038. Elle trônait au centre du 50ème étage de la Tour Kouassi, un monolithe de verre et de jardins suspendus qui dominait la baie de Cotonou. Aujourd'hui, elle ressemblait à un autel sacrificiel.
Sètondji Kouassi se tenait debout à l'extrémité de la table, tournant le dos à la baie vitrée qui offrait une vue imprenable sur le port autonome. Derrière lui, les grues géantes de Kouassi Construction s'activaient comme des échassiers d'acier, déchargeant des conteneurs venus de Shanghai, de Marseille, de New Bombay. La ville bourdonnait d'une énergie frénétique, un mélange de klaxons, de drones publicitaires et de musique Afrobeat qui montait jusqu'à lui malgré le triple vitrage. Chaque mouvement de ces grues, chaque bip de recul des camions, chaque tonne de ciment coulée rapportait de l'argent. C'était un orchestre dont il était le chef depuis vingt-cinq ans. Et il allait tout brûler.
Face à lui, douze hommes et femmes. Le Conseil d'Administration. Des costumes italiens sur mesure en fibres climatiques, des implants neuraux de dernière génération brillant doucement derrière leurs oreilles, et cette odeur rance, incomparable, de la panique contenue. Ils étaient les princes de l'Afrique de l'Ouest, les bâtisseurs de la nouvelle économie. Et il allait les mettre au pas. Et au centre, assis avec une immobilité reptilienne, Monsieur Li, l'émissaire du Shenzhen Group.
— Monsieur Kouassi, dit Li d'une voix douce, presque mélodieuse, amplifiée par son traducteur universel vocal. Votre proposition est... inhabituelle. Pour ne pas dire suicidaire.
Sètondji posa ses mains à plat sur l'ébène. Ses mains de maçon. Larges, calleuses, indestructibles. Il avait quarante-huit ans, mais il en paraissait trente-cinq. Il était un roc taillé à la serpe dans du basalte. — Elle n'est pas inhabituelle, Monsieur Li. Elle est finale. Je vends tout. La branche Infrastructures, qui contrôle 60% des routes du Bénin et du Togo. La branche Bio-Matériaux, qui détient les brevets du béton auto-réparant. Les concessions minières au Kivu. Les ports d'Abidjan et de Lomé. Tout.
Un murmure parcourut la salle, comme un vent mauvais dans les feuilles sèches. Jean-Luc, son directeur financier depuis vingt ans, un petit homme nerveux aux lunettes trop grandes, se leva. Ses mains tremblaient. — Sètondji... Patron... C'est de la folie. L'action est à son plus haut historique. Nous venons de signer le contrat pour la digue de Lagos. Le gouvernement fédéral nous mange dans la main. Si nous vendons maintenant, nous perdons 40% de valeur potentielle sur cinq ans ! C'est... c'est irrationnel !
Sètondji le regarda. Il vit la peur dans les yeux de son ami. La peur de l'homme qui voit son parachute doré se transformer en plomb. — Je ne vends pas pour dans cinq ans, Jean-Luc. Je vends pour maintenant. Cash. Transfert immédiat.
Li sourit. Un petit sourire froid, calculateur, qui ne montrait pas les dents. Il tapota un rythme invisible sur la table avec un doigt manucuré. — Shenzhen Group est intéressé par vos actifs, bien sûr. Votre technologie de béton cellulaire nous fascine. Mais une liquidation totale ? En 24 heures ? Cela va effondrer le marché ouest-africain. Le Franc CFA Numérique va dévisser. Les bourses de Lagos et d'Abidjan vont paniquer. — C'est votre problème, pas le mien, gronda Sètondji, sa voix roulant comme le tonnerre. Vous voulez l'empire Kouassi ? Vous voulez les clés de l'Afrique de l'Ouest ? C'est le prix. Liquidité immédiate. Non tracé. Versé sur ce compte numéroté aux Caïmans, via un protocole blockchain aveugle.
Il fit glisser une puce de données sur la table. Elle glissa sur l'ébène avec un chuintement soyeux et s'arrêta net devant Li. Le Chinois la regarda comme s'il s'agissait d'une grenade dégoupillée. — Et si nous refusons ? — Alors je vends à AresCorp demain matin.
Le nom tomba comme une insulte. AresCorp. L'ennemi. Le prédateur global. — Ils sont moins regardants sur les audits, continua Sètondji avec un mépris évident. Ils paieront en actions, pas en cash. Et je déteste AresCorp. Je déteste leur arrogance. Je déteste comment ils traitent leurs ouvriers. Mais si vous me forcez, je leur donnerai les clés de ma maison plutôt que de la laisser pourrir.
C'était un bluff. À moitié. Sètondji savait qu'AresCorp achèterait, mais ils poseraient des questions. Ils voudraient savoir pourquoi le Bâtisseur liquidait son œuvre. Ils remonteraient la piste de l'argent. Ils trouveraient le chantier de Ouidah. Ils trouveraient l'Arche. Shenzhen Group ne posait pas de questions. Ils voulaient juste les brevets et le monopole.
Li prit la puce. Il la connecta à son terminal de poignet. Des flux de données holographiques défilèrent dans ses yeux, transformant ses iris en cascades de chiffres verts. — La somme est... astronomique, murmura-t-il après un instant. Même pour nous. Cela représente le PIB d'un petit pays. — C'est le prix de ma vie, dit Sètondji. C'est le prix de chaque brique que j'ai posée depuis mes seize ans. C'est le prix de chaque main que j'ai serrée, de chaque pot-de-vin que j'ai versé aux ministres véreux, de chaque nuit sans sommeil. C'est le prix de mon âme, Monsieur Li. Faites une bonne affaire. J'y ai laissé ma santé et ma famille. C'est soldé.
Li ferma les yeux un instant, communiquant silencieusement avec ses supérieurs à Pékin via son lien neural. Le silence dans la salle était absolu. On entendait le bourdonnement de la climatisation. Jean-Luc pleurait presque, essuyant ses lunettes frénétiquement. Sètondji, lui, était calme. Il toucha le chapelet de noix de palme dans sa poche. Le Fa a parlé. Le chemin est ouvert. Il n'y avait plus de retour en arrière.
Li rouvrit les yeux. — Accordé. Transfert de propriété en cours. La validation des fonds prendra trois heures. Sous réserve de signature physique immédiate de tous les administrateurs. Sètondji ne sourit pas. Il ne ressentit aucun soulagement. Juste un vide immense. Une vertige. Il venait d'effacer cinquante ans d'histoire d'un trait de plume électronique.
— Jean-Luc, dit-il sans regarder son directeur financier. Préparez les parachutes dorés pour le personnel. Que personne ne soit lésé. Je veux que chaque secrétaire, chaque chef de chantier, chaque grutier reçoive six mois de salaire. — Mais... et vous, Patron ? Où allez-vous ? Que ferez-vous sans... sans tout ça ? Sètondji se tourna enfin vers la baie vitrée. Il regarda le soleil se coucher sur le port, teintant l'Océan Atlantique de rouge sang. La mer qui montait, année après année, grignotant les plages de son enfance. — Je vais construire autre chose, Jean-Luc. Quelque chose que la mer ne pourra pas avaler.
II. Le Chantier (Mémoire)
Abidjan. 2036. Le lendemain de la Grande Inondation.
Il avait vingt-quatre ans. Il avait de la boue jusqu'aux cuisses. Le quartier de Treichville n'était plus qu'un marécage puant. Les maisons s'étaient effondrées comme des châteaux de cartes sous la poussée de la lagune en furie. Sètondji tenait une pelle. Il creusait. Pas pour construire, mais pour retrouver des corps. Il pleuvait. Une pluie chaude, incessante, qui lavait les larmes des survivants. À côté de lui, son père, un vieil homme brisé, pleurait assis sur un parpaing. Ils avaient tout perdu. La petite entreprise familiale, le camion, la maison. — C'est fini, disait son père. Les dieux sont en colère. On ne peut pas lutter contre l'eau.
Sètondji avait planté sa pelle dans la boue. Le son mat avait résonné comme un défi. — Ce n'est pas les dieux, Papa. C'est le béton. Il était mal dosé. Les fondations étaient trop courtes. — Tais-toi ! Tu ne sais rien ! — Je sais qu'on va reconstruire, avait dit Sètondji. Mais cette fois, on va le faire bien. On va le faire dur. On va construire une ville que l'océan ne pourra pas manger.
Son père l'avait regardé comme un fou. Mais Sètondji avait senti quelque chose s'allumer dans sa poitrine. Une rage froide. Une volonté de fer. Ce jour-là, il avait cessé d'être un enfant. Il était devenu le Bâtisseur. Il avait déclaré la guerre à la nature. Et quarante ans plus tard, il réalisait qu'il avait perdu. La nature avait trouvé un autre moyen de gagner : elle avait empoisonné l'air. Elle avait pris sa fille de l'intérieur.
III. L'Héritier Déchu
Sètondji sortit de la salle de conférence comme on sort d'un tombeau. Le couloir exécutif était désert. Ses pas résonnaient lourdement sur le marbre importé d'Italie. Il arriva devant son bureau. La porte en acajou massif était ouverte. Quelqu'un était assis dans son fauteuil.
Tundé. Son fils. Sa chair. Sa plus grande réussite et sa plus grande déception. À vingt-cinq ans, Tundé Kouassi était l'homme le plus convoité de Cotonou. Beau comme un dieu yoruba, arrogant comme un prince saoudien, brillant comme un diamant taillé. Il portait un costume slim en soie sauvage couleur crème qui valait trois mois de salaire d'un ouvrier qualifié. Il jouait avec un presse-papier en météorite que Sètondji gardait sur son bureau.
— C'est fait ? demanda Tundé sans lever les yeux, faisant tourner la météorite entre ses doigts manucurés. — Lève-toi de ce fauteuil, dit Sètondji. Sa voix était basse, mais elle claqua comme un fouet.
Tundé sourit, un sourire qui n'atteignait pas ses yeux. Il se leva avec une lenteur insolente, mais il se leva. L'autorité du père était encore un réflexe pavlovien inscrit dans ses neurones. — J'ai vu les notifications du réseau interne, dit Tundé, en consultant sa montre connectée. "Mouvement de capitaux massif". "Changement de propriétaire imminent". Tu l'as vraiment fait. Tu as vendu le royaume. Tu as vendu mon héritage pour des cacahuètes.
— J'ai vendu le royaume pour une Arche, corrigea Sètondji en contournant le bureau pour récupérer ses affaires personnelles. Il ne prit pas grand-chose. Une photo holographique d'Aya riant sur une plage. Son vieux casque de chantier jaune, rayé et bosselé, qu'il gardait comme un talisman. La première truelle qu'il avait utilisée à seize ans, le manche poli par sa propre sueur. — Une Arche... , ricana Tundé. Tu parles comme Noé. Mais il n'y a pas de déluge, Papa. Il y a juste un vieil homme qui a peur de mourir et qui s'est fait laver le cerveau par une scientifique folle et un gourou cybernétique. — Ne parle pas d'Amara comme ça. Ni de Koffi. Ils voient ce que tu refuses de voir. — Pourquoi ? Ils t'ont marabouté ? Ils t'ont promis l'immortalité sur Mars ? Ils t'ont promis qu'ils pourraient sauver Aya avec de la poudre de perlimpinpin martienne ?
Sètondji s'arrêta, la main sur sa truelle. Il se tourna lentement vers son fils. Il y avait une telle douleur dans ses yeux que Tundé recula d'un pas, son arrogance vacillant un instant. — Tu ne peux pas comprendre, Tundé. Tu es né dans la soie. Tu n'as jamais eu faim. Tu n'as jamais eu de boue jusqu'aux cuisses. Tu n'as jamais vu l'eau monter dans ta chambre en pleine nuit. Tu penses que ce monde est solide parce que je l'ai bétonné pour toi. Mais il ne l'est pas. Il est en train de craquer de partout. — Alors répare-le ! cria Tundé, perdant son calme, son masque de prince se fissurant. Tu es le Bâtisseur ! C'est ton nom bordel ! Kouassi ! Tu construis des digues, des tours, des abris anti-atomiques ! Tu ne fuis pas ! — On ne répare pas une maison dont les fondations sont pourries, fils. On en construit une nouvelle. Ailleurs. Sur un sol vierge.
— Et moi ? demanda Tundé, sa voix se brisant, redevenant soudain le petit garçon qui attendait que son père rentre du chantier. Je suis une fondation pourrie ? C'est ça ? Je ne vaux pas la peine d'être sauvé ? Sètondji sentit son cœur se serrer comme dans un étau. C'était la question qu'il redoutait. La question qui le hantait depuis qu'il avait pris sa décision. — Tu es mon fils. Et je t'aime plus que ma propre vie. C'est pour ça que je te laisse tout ça. Il désigna la ville, les tours, le port d'un geste large. — L'argent de la vente... une partie est pour le projet TADOW. Mais j'ai gardé 10% sur des comptes à ton nom. Ça suffit pour que tu sois l'homme le plus riche d'Afrique de l'Ouest. Tu n'auras plus jamais besoin de travailler. Tu pourras être ce que tu veux. Tu pourras reconstruire ici, si tu y crois encore.
Tundé le regarda avec un mélange de haine et de dégoût. — Je ne veux pas de ton argent sale, Papa. Je voulais ton respect. Je voulais que tu m'emmènes. Je voulais être ton second. — Tu ne survivrais pas là-bas, dit Sètondji, brutalement honnête. C'est un aller simple vers l'enfer, Tundé. C'est dur. C'est froid. Il faut savoir travailler de ses mains. Il faut savoir manger de la ration lyophilisée et recycler son urine. Il faut savoir souffrir en silence. Tu n'es pas fait pour ça. — Parce que tu as fait de moi un prince ! hurla Tundé. C'est ta faute ! C'est toi qui m'as élevé dans du coton ! C'est toi qui m'as interdit d'aller sur les chantiers ! Et maintenant tu me reproches d'être propre ?
Sètondji ferma sa mallette. Le clic des verrous sonna comme un coup de feu dans le silence du bureau. — J'ai fait ce que je pensais être juste pour te protéger. J'avais tort. J'ai créé un homme incapable de survivre à l'hiver qui vient. Je suis désolé, Tundé. C'est mon plus grand échec. Il s'approcha pour embrasser son fils. Une dernière fois. Tundé recula violemment, renversant une sculpture en bronze. — Ne me touche pas. Si tu franchis cette porte... tu n'as plus de fils. Tu es mort pour moi. Tu entends ? Mort.
Sètondji encaissa le coup sans ciller. Il avait l'habitude des ultimatums. Il avait négocié avec des terroristes, des dictateurs, des banquiers. Mais celui-là lui arracha un morceau d'âme. — Adieu, Tundé. Essaie de faire mieux que moi.
Il sortit du bureau sans se retourner, laissant son fils seul, debout au milieu des ruines dorées de l'empire Kouassi, pleurant de rage et d'impuissance.
IV. La Tombe Blanche
Le Cimetière de Zogbo était un havre de paix sous les flamboyants au milieu du chaos tropical de Cotonou. Ici, la mort était silencieuse, définitive, et ne coûtait rien d'autre que du chagrin. Sètondji détestait cet endroit. Chaque fois qu'il franchissait les grilles en fer forgé, il sentait l'échec. Pour un homme qui avait bâti sa fortune en coulant du béton armé capable de résister aux ouragans, voir la fragilité de la chair humaine – et surtout de sa chair – était une insulte personnelle qu'il ne pouvait pas réparer avec une truelle et du mortier.
Il traversa l'allée de gravier blanc. Ses pas lourds crissaient doucement. Les jardiniers s'écartaient sur son passage, baissant les yeux avec un mélange de respect craintif et de pitié. "Le Roi vient voir sa Princesse morte", devaient-ils penser. "Tout son argent n'a pas pu acheter un nouveau poumon." Il s'arrêta devant la tombe.
AYA KOUASSI
2038 - 2045
"Rose du Matin, Partie Trop Tôt"
Une petite tombe. Une tombe d'enfant. Sept ans. C'est tout ce qu'elle avait eu. Le Syndrome de Lagos – une maladie auto-immune provoquée par l'accumulation de métaux lourds, de micro-plastiques et de nanoparticules de carbone dans les tissus – l'avait dévorée de l'intérieur en trois ans. Quinze ans. Quinze ans qu'elle était partie. Et la douleur était aussi fraîche que le jour où il avait reçu l'appel à Shanghai.
Sètondji s'agenouilla sur la terre rouge. Il posa sa mallette. Il ne prit pas appui sur la pierre tombale. Il avait peur de la briser. Il avait peur que ses mains de maçon, habituées à la rugosité de la pierre, ne profanent ce marbre lisse.
Il sortit de sa poche un petit bouquet de fleurs de frangipanier. Blanches. Les préférées d'Aya.
— Papa est là, ma Rose, murmura-t-il.
Le vent ne répondit pas. Les morts ne parlent pas. Sauf dans les rêves de Sètondji, où Aya le regardait avec ses yeux noirs terrifiants de lucidité et lui demandait : "Pourquoi tu n'étais pas là, Papa ?"
Il posa les fleurs sur la tombe. Ses mains massives tremblaient légèrement. — J'ai signé, dit-il à la pierre froide.
Il ferma les yeux. Il revit la scène. L'hôpital. Tundé (10 ans) tenant la main d'Aya. Adjoa (sa femme) pleurant. Et lui, Sètondji, à 8000 kilomètres, dans une suite d'hôtel à Shanghai, choisissant un contrat de 2,3 milliards au lieu de sa fille mourante.
— Tout. Les ports à Abidjan. Les tours à Lomé. Les parts dans les mines de coltan. Tout est vendu aux Chinois de Shenzhen Group. — Même la maison de Grand-Popo ? Celle avec les manguiers ?
Il entendit sa voix dans sa mémoire. Fragile. Curieuse.
— Même la maison. Même les manguiers, répondit-il au silence.
Il ouvrit les yeux. La mer grise de pollution était visible au loin, par-dessus les toits. On ne voyait pas l'horizon, juste une brume jaunâtre. — Tu ne le fais pas pour l'humanité, Papa. Tu ne crois pas à l'humanité.
C'était sa voix. Dans sa tête. Le souvenir de leurs dernières conversations.
Sètondji serra les poings. — Je le fais pour toi, Aya. Pour que plus jamais un enfant ne meure en respirant du poison. — Je ne peux pas venir.
La phrase résonna dans sa mémoire comme une pierre dans un puits. Le fait brutal. Non-négociable. Les médecins avaient été formels. Mais elle était morte avant même qu'il ne puisse essayer.
— Je vais bâtir un monde, Aya, dit-il d'une voix enrouée, touchant la pierre froide. Un monde où l'air ne brûle pas les poumons. Où l'eau ne goûte pas le mercure. Un monde rouge, pur, dur. Je vais construire TADOW. Et peut-être que là-bas... peut-être que tu seras fière de moi. — Tu ne reviendras pas.
C'était une affirmation, pas une question. Il l'entendait encore.
— Je construirai un hôpital là-bas. Pour les enfants comme toi. Avec la gravité plus faible... leurs cœurs tiendront. Leurs os tiendront. Ils pourront marcher. — Papa... arrête.
Il baissa la tête. Une larme, lourde et chaude, tomba sur le marbre blanc. Il ne pleurait jamais. — Je ne peux pas te regarder mourir ici, Aya. Je ne pouvais pas. C'est pour ça que je suis parti à Shanghai. C'est pour ça que je n'étais pas là. Si j'étais resté, j'aurais tout cassé. Je serais devenu méchant. J'aurais brûlé cette ville. — Tu es déjà méchant, Papa.
Il sourit tristement, se souvenant de son sourire faible. — C'est pour ça que tu es un grand bâtisseur. Il faut être méchant pour imposer sa volonté à la pierre.
Il se leva. Il se pencha et embrassa la pierre tombale. Elle était froide, rugueuse, indifférente. Il inspira profondément, sentant l'odeur de la terre et des fleurs. C'était le carburant dont il aurait besoin pour les nuits froides et sans étoiles à venir. C'était sa douleur. Il allait en faire une brique. La première brique de TADOW.
— N'oublie pas une chose, chuchota la voix dans sa mémoire. — Quoi ? — Même sur Mars, tu emmènes ton ombre avec toi. On ne peut pas bétonner sa conscience.
Sètondji se redressa. Il regarda une dernière fois la tombe. — Je sais, Aya. Mais au moins, là-bas, mon ombre ne tuera plus d'enfants.
V. La Route du Non-Retour
Il sortit de la clinique sans un regard pour les médecins, sans un mot pour l'accueil. Sa limousine blindée l'attendait, moteur tournant, un îlot de sécurité noire. Son chauffeur, Ibrahim, un ancien militaire togolais, lui ouvrit la porte. — Où on va, Patron ? Au bureau ? À la villa ?
Sètondji s'installa sur le cuir frais. Il regarda par la vitre teintée. Il vit un panneau publicitaire holographique vantant les mérites d'une nouvelle crème solaire anti-radiation. Il vit des enfants mendier de l'eau filtrée au carrefour, leurs peaux couvertes de croûtes. Il vit la crasse, la beauté, le bruit, la vie de la Terre qui pourrissait sur pied. Il sortit son chapelet de divination de sa poche. Le Fa. Huit demi-noix de palme enfilées sur une cordelette de cuir. Il murmura une prière que sa grand-mère lui avait apprise. Il jeta les noix sur le siège en cuir à côté de lui. Clac. Odu Meji. Deux ouvert, deux fermé, répété. La double route. La porte. Le passage. Le voyage sans retour. L'Oracle était d'accord. Les ancêtres donnaient leur permission de partir, mais ils ne garantissaient pas l'arrivée.
Il rangea les noix dans sa poche, près de son cœur. Il composa un numéro sur son holo-phone sécurisé. — Allo, Amara ? La voix d'Amara lui répondit, claire, sans hésitation. — Je suis à Ouidah, Sètondji. Le Dr. Mensah a fini les diagnostics moteurs. Les réservoirs sont pleins. — C'est fait. L'argent est débloqué. J'ai liquidé l'empire. Je suis nu comme un ver, mais riche comme Crésus. Les fonds sont sur le compte "Projet Arche". Il y eut un silence, puis la voix d'Amara reprit, plus tendue : — Sètondji... AresCorp a bougé. Ils ont intercepté les mouvements bancaires. Nous avons détecté des drones de surveillance au-dessus du hangar. Ils savent. Vous devez vous dépêcher. — J'arrive. Préparez le Nyame Dua. Dites à Koffi d'allumer les moteurs chauffe. Je ne veux pas attendre une seconde.
Il raccrocha. — Ibrahim, dit-il. — Oui, Patron ? — Direction Ouidah. Par la route côtière. — Ouidah ? Mais c'est à deux heures, Patron. Et il y a les barrages de la milice. — Roule, Ibrahim. Et roule vite. Si on t'arrête, tu fonces.
La voiture s'élança dans le trafic avec un rugissement de moteur électrique surboosté. Sètondji Kouassi, ex-Roi du Béton, futur Architecte de Mars, ne regarda pas en arrière. Dans le rétroviseur, il vit une dernière fois la silhouette de la clinique où sa fille mourait, et celle de la tour de verre où son fils le haïssait. Il ferma les yeux. Il commença à construire le premier mur de TADOW dans sa tête. Une brique après l'autre. Du ciment, de l'eau, du sable. Calme. Solide. Éternel. Pour ne pas crier.